La phrase

Brûler, en esprit, tous ces livres, tous ces mots – toutes ces incomparables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.

Philippe Jaccottet, “Carnets 1968-1979”, La Semaison, Œuvres, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 2014, p. 597  

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Une leçon d’histoire
[samedi 23 mars 2013 - 14:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Qui écrira notre histoire ? Les archives secrètes du ghetto de Varsovie
Éditeur : Flammarion
597 pages / 11,40 € sur
Résumé : L’histoire des archives secrètes du ghetto de Varsovie à travers celle de son fondateur. 

Les journaux, récits et ouvrages historiques portant sur la Shoah ont déjà largement démontré leurs qualités littéraires : du Journal d’Hélène Berr  aux Disparus de Daniel Mendelsohn  en passant par la fresque de Saul Friedländer : L'Allemagne nazie et les Juifs . Qui écrira notre histoire ? Les archives secrètes du ghetto de Varsovie de l’historien américain Samuel D. Kassow vient rejoindre cette longue liste.

Cette biographie d’Emanuel Ringelblum, qui le situe dans le contexte historique, social et intellectuel de ses années de formation et revient sur son parcours professionnel et ses engagements politiques, montre sans finalité téléologique comment cet itinéraire particulier l’a influencé dans la fondation et la direction d’Oyneg Shabes , les archives secrètes du ghetto de Varsovie. Histoire de cette entreprise collective particulière, l’ouvrage de S. D. Kassow présente son mode de fonctionnement, ses collaborateurs et les sujets  dont elle traita. A travers les sources inestimables rassemblées et constituées par Oyneg Shabes, ce livre est aussi une histoire du ghetto de Varsovie.

Une entreprise historique collective

L’histoire de ces archives doit être replacée dans le contexte de l’extermination brutale des juifs du ghetto de Varsovie : si aucun ne venait à survivre, qu’il subsiste au moins des traces de leur histoire, comme l’écrit David Graber, un jeune homme qui contribua à enterrer les archives : "Ce que nous avons été incapables de crier et de hurler à l’adresse du monde, nous l’avons enfoui dans la terre. […] Je voudrais tant voir le moment où le grand trésor sera exhumé et clamera la vérité au monde."  Les membres d’Oyneg Shabes se sentaient ainsi investis d’une mission collective, prolongement de leur culture du dévouement et d’engagement : rappeler à l’humanité l’individualité de juifs réduits alors au rang de macabres statistiques. Plus que d’enregistrer de simples archives, il s’agissait d’un véritable programme de recherches socio-historiques, alors même que la destruction avait lieu. Une forme de "résistance civile", en somme .

Plusieurs convictions présidaient à cette entreprise : que l’histoire des juifs était partie intégrale de l’histoire universelle, et qu’il ne fallait pas écrire seulement pour obtenir réparation ou vengeance après la guerre, mais avant tout pour préparer un avenir meilleur. Cela n’allait pas sans entraîner toute une série de tensions, évoquées par ailleurs dans le dernier ouvrage d’Henry Rousso, entre l’objectivité de l’historien, ses convictions politiques et sa qualité de témoin/victime. Fondamentalement, Kassow retrouve à l’origine de cette démarche la recherche de définition d’une identité juive évoquée par Ringelblum : "[il] pensait que la conscience historique pouvait offrir un rempart culturel aux Juifs laïcs qui rejetaient à la fois la religion et l’assimilation."  Ringelblum voulait en effet promouvoir l’histoire sociale, celle du juif du quotidien et pas seulement celle du juif du Sabbat, programme similaire à celui que développera plus tard l’historien américain Y. H. Yerushalmi, qui souhaitait une étude de l’histoire du peuple juif et pas uniquement de sa mémoire liée à la tradition religieuse.

Itinéraires d’un historien engagé

Kassow retrace la vie de Ringelblum, en particulier l’itinéraire intellectuel de ce juif de Galicie, né en 1900 dans l’Empire austro-hongrois dans une famille de juifs acculturés mais n’acceptant pas pour autant l’assimilation. Ringelblum part pour Varsovie à l’occasion de ses études. Après avoir été refusé pour raisons raciales en médecine, il s’inscrit en histoire. Varsovie marque le début d’un long engagement politique dans le Linke Poaley Zion, un parti faisant la synthèse entre marxisme et sionisme, associant diaspora et Palestine, ici et là-bas, expliquant ainsi son intérêt pour le yiddish qui caractérisera le restant de sa vie.

Dès le début de sa carrière, Ringelblum s’affirme comme un enseignant dévoué doublé d’un chercheur prolifique et polyvalent, bien que souvent décrit comme peu original. Ce jugement est toutefois sévère et s’explique paradoxalement par les talents d’organisateur de Ringelblum. Parallèlement à sa carrière d’historien, il participe activement au Joint Distribution Committee, ce qui fait de lui un expert en aide humanitaire et le prépare au rôle qu’il jouera avec l’Aleynhilf, l’organisme d’aide sociale qui coordonne les comités d’immeuble, la vie culturelle du ghetto. Il en devient alors un personnage majeur.

Oyneg Shabbes

Parallèlement au rôle qu’il est amené à jouer dans l’organisation de l’entraide, Ringelblum lance Oyneg Shabbes qui, dès ses origines, est une entreprise collective rassemblant des individus d’horizons différents (historiens, économistes, journalistes, poètes, etc.) collaborant à un même dessein. Ringelbum élabore un programme de recherches détaillé , organise une collecte d’essais, initie des reportages, tout en laissant une grande latitude aux collaborateurs des archives. Ces données expliquent la richesse des témoignages et des analyses représentatifs de la pluralité des voix des témoins.

Les thèmes abordés par les archives rassemblées sont très variés : vie quotidienne et culturelle, phénomènes de contrebande, nouveau rôle des femmes, etc. Le récit de la destruction des juifs finit par prendre le pas sur la grande étude d’histoire totale du ghetto : "Deux ans et demi". Certains écrits sont frappants à cause la haine de soi dont témoignent leurs auteurs, qui en viennent à blâmer le peuple juif pour sa conduite dans l’adversité, en oubliant presque qu’ils sont placés dans des conditions extrêmes et extraordinaires par les nazis.

Dans la dernière année de sa vie, "Ringelblum, qui avait toujours conçu l’histoire comme une entreprise collective, devint alors un chroniqueur solitaire."  Il se consacre à la rédaction d’essais de bilan, enterre les archives par lots, pressentant la fin. Ses derniers écrits sont à la fois pénétrants et restent toujours pertinents à l’heure actuelle. Il aborde tout spécialement les relations entre les juifs et les Polonais, la question de la résistance des juifs ainsi que le niveau moral de ces derniers. Écrivant caché dans un bunker du côté aryen avec sa famille, Ringelblum est constamment tiraillé entre son devoir d’historien et son désir de sauver sa famille. Il lutte aussi pour rester objectif, par exemple lorsqu’il décrit les Allemands et les Polonais, alors que le peuple juif est en train d’être exterminé. A cause de l’inhumanité allemande, Ringelblum en vient même à douter de ses convictions humanistes. Finalement trahi, il meurt déporté avec sa femme et son fils. Samuel D. Kassow termine son livre sur les dernières réflexions d’Israel Lichtenstein qui enterra les archives : "il rappela à la postérité que les juifs n’étaient pas simplement des victimes : ils étaient des hommes qui appartenaient à une nation vivante et résiliente. Telle était la conviction de Ringelblum. Son héritage, celui d’Oyneg Shabes, demeure." 

Un pionnier dans la tempête de l’Histoire

En conclusion, Kassow nous offre une magistrale leçon d’histoire en mettant à jour l’œuvre collective d’Oyneg Shabes orchestrée par le précurseur que fut Emanuel Ringelblum. Ses recherches étaient en effet au croisement de nombreuses problématiques qui ont dernièrement redéfini les questionnements historiographiques : essor de l’histoire du temps présent à la suite des catastrophes du XXe siècle, réflexion historique sur la mémoire, utilisation des méthodes de l’histoire orale et sociale (récits de vie, enquêtes par questionnaires), pratique de "l’histoire du quotidien", etc.

On pourra formuler quelques remarques de détails qui ne gâchent rien à la lecture : l’absence d’un glossaire afin de se repérer dans la forêt d’abréviations, même si l’index en tient lieu de facto. Le lecteur décèlera quelques redites ainsi que des passages où la chronologie semble floue, même si c’est surtout la conséquence d’allers-retours narratifs de l’auteur. C’est cependant la petite taille d’écriture choisie qui pèse le plus à la longue.

Néanmoins, le travail de Kassow est remarquable en ce sens qu’il associe une excellente maîtrise des sources archivistiques et un sens aigu de la narration. S’il redonne une voix à des individus dont l’étendue des souffrances n’est plus à la portée de nos imaginations, Samuel D. Kassow prend toutefois soin de ne pas réduire son propos au moment de la catastrophe, mais le fait débuter bien avant la constitution du ghetto, rendant hommage à l’esprit de Ringelblum qui ne voulait pas cantonner les juifs à leur histoire religieuse, tout comme aujourd’hui il convient de ne pas limiter les recherches historiques sur le peuple juif à la période de la Shoah.

 

Benjamin CARACO
Titre du livre : Qui écrira notre histoire ? Les archives secrètes du ghetto de Varsovie
Auteur : Samuel D. Kassow
Éditeur : Flammarion
Titre original : Who Will Write Our History? Rediscovering a Hidden Archive from the Warsaw Ghetto
Nom du traducteur : Pierre-Emmanuel Dauzat
Collection : Champs Histoire
Date de publication : 06/02/13
N° ISBN : 978-2081280502
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