La phrase

Le désespoir me paraît éminemment raisonnable et ennuyeux. Je n’ai aucune patience face à des artistes dont la fonction première est de formuler l’impossibilité de leur art, qui en un sens font de la mélancolie un produit de consommation – tout comme je ne m’intéresse pas aux artistes qui sont exclusivement affirmatifs et qui ont fait de la stupidité de la culture un fétiche commercial. Les ballons en forme de chiens, etc. Je crois que le plaisir sexuel, la couleur étrange du ciel après un orage, le flot des feux arrière des voitures sur un pont ou la façon dont le silence s’affine ou s’épaissit avant que la musique ne commence – le politique doit harnacher tout cela. Le politique doit poser un harnais sur le libidinal.  

Ben Lerner, The Believer, septembre 2014 (traduction de nonfiction)

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CNL
La démesure ibérique : conquérir Pékin et Mexico
[lundi 01 octobre 2012 - 12:00]
Histoire
Couverture ouvrage
L'Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle
Éditeur : Fayard
350 pages / 23.08 € sur
Résumé : L’histoire parallèle d’un échec (l’installation des Portugais en Chine) et d’un succès (la victoire castillane sur Mexico) vers 1520 explique une "mondialisation" précoce reposant sur la violence.
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Dans L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle, Serge Gruzinski propose une version redux de l’histoire de la Conquête du Mexique, à l’instar du film de Wong Kar-Wai, Les Cendres du temps, dont une image orne la couverture. Pour réécrire cette histoire bien connue  , l’historien change de perspective : d’une part, cette épopée est replacée dans le contexte plus large d’une mondialisation au XVIe siècle   et, d’autre part, elle est davantage envisagée comme "un saut dans l’inconnu" que comme un combat gagné d’avance par les Européens. Enfin, la vision de l’Autre est rétablie : l’objectif étant de faire, en quelque sorte, "une histoire à part égale"  , en rupture avec une histoire eurocentrée des Grandes Découvertes.

Aussi Serge Gruzinski compare-t-il pas à pas le déroulement de deux entreprises (ibériques) concomitantes. La même année, en 1517, les Castillans débarquent pour la première fois sur les côtes du Yucatan à la recherche d’"or, argent ou perles", pendant qu’une grande expédition portugaise accoste en Chine. L’intérêt de la comparaison provient de la proximité initiale des deux programmes, espagnol et portugais, et de l’écart des résultats finaux. Alors qu’Hernan Cortés (1485-1547) triomphe du pouvoir mexica (aztèque) dès 1522, son alter ego portugais, Tomé Pires (1465?-1523), est jugé et exécuté par les autorités chinoises vers 1523 à Canton dans l’indifférence générale. Selon l’auteur, ce synchronisme antithétique   n’est pas fortuit. Plus que des "histoires parallèles"  , les débarquements des Ibériques sur les côtes chinoises et mexicaines sont des "histoires connectées"  , qui s’inscrivent dans un mouvement de "désenclavement du monde"   dont l’historien doit recoller les pièces événementielles, idéologiques et culturelles.

L’ouvrage s’inscrit donc dans une entreprise plus vaste de réécriture de l’expansion européenne à l’époque moderne en rupture avec les récits nationaux, et souvent téléologiques, de la colonisation   : en somme, "une histoire globale du XVIe siècle, conçue comme une autre manière de lire la Renaissance"  .

Les faits

En 1493, le traité de Tordesillas divise le globe en deux afin de fixer la limite entre possessions portugaises et castillanes. Ce tour de force géopolitique est évidemment loin de la réalité du contrôle des territoires par les monarchies ibériques. Dans sa partie orientale, le traité est suffisamment flou pour que les deux puissances maritimes se livrent une course aux richesses asiatiques (principalement les épices). Du côté castillan, l’Amérique, une fois appréhendée comme un véritable nouveau continent, constitue davantage un obstacle vers l’Asie qu’une conquête à mener. Christophe Colomb, puis Hernan Cortés, et d’autres après eux, s’efforceront de trouver un passage par l’ouest vers l’Asie. Pour S. Gruzinski, la Conquête du Mexique n’est donc pas une fin en soi.  

Le chapitre VI, intitulé "Ambassades ou conquêtes ?", fournit l’occasion de rapporter très précisément le déroulement chronologique des péripéties des Portugais en Chine et des Castillans au Mexique. Les Portugais sont déjà bien implantés en Asie depuis la fin du XVe siècle (Goa, Malacca), ils disposent de solides informations sur la Chine (Tomé Pires est l’auteur d’une impressionnante Suma oriental). L’ambassade de Tomé Pires est longuement mûrie par le pouvoir royal qui développe un grand dessein commercial et stratégique pour l’Asie. Néanmoins, cette longue ambassade s’avère chaotique : les autorités sont extrêmement méfiantes, limitent le déplacement des Portugais en les cantonnant à Canton, interdisant tout espoir de visiter Pékin. L’empereur les aurait reçus in extremis en 1520, leur autorisant l’accès à la capitale, mais il meurt en 1521, laissant les Portugais seuls face à la bureaucratie céleste. Soupçonné d’espionnage, Pires est expulsé de Pékin et retourne à Canton. Dans le même temps, plusieurs navires portugais attaquent les côtes chinoises en 1521 et 1522 et sont défaits. Dès lors, les membres de l’ambassade sont emprisonnés et exécutés pour l’exemple : un vent de xénophobie souffle sur l’Empire du Milieu qui entend détourner ses sujets de toute collaboration avec l’étranger.

Le scénario aurait pu être similaire pour l’expédition de Cortés. Parti en 1519, sans autorisation royale, le conquistador ne sait pas où il met les pieds. L’existence d’un "empire" et de sa capitale Mexico-Tenochtitlan lui est complètement inconnue. Dès son arrivée, il fonde pourtant une ville suivant les formes officielles afin de légitimer son entreprise auprès de l’empereur Charles Quint. Cortés progresse difficilement vers l’ouest et subit plusieurs échecs militaires. Il apprend l’existence de Mexico et rencontre plusieurs émissaires de Moctezuma qui, dans un premier temps, comme en Chine, interdit l’accès à la capitale. La rencontre entre Cortés et Moctezuma a finalement lieu. Ce dernier est pris en otage, et meurt lors d’une attaque des Mexicas qui se transforme en victoire militaire ; les Espagnols doivent fuir, comme les Portugais en Chine ; c’est la Noche Triste. Seulement, l’acharnement, le recours à la violence et l’acuité politique permettent à Cortés de s’allier une partie des Indiens de Tlaxcala et, finalement, de remporter le siège de Mexico, en août 1521. Ce récit est l’occasion pour S. Gruzinski d’insister sur le caractère "bricolé" de la Conquête hispanique en Amérique : au fur et à mesure de leurs avancées (et de leurs reculs), les Castillans s’arrangent avec les circonstances. À plusieurs reprises, les cafouillages et l’improvisation coûtent cher aux conquérants confrontés à des adversaires mieux organisés que ce que l’image de "vaincus" ne laisse aujourd’hui penser.

En Chine comme au Mexique, les rencontres entre civilisations prennent une tournure violente. Dans les deux cas, elles se caractérisent par la démesure dans le recours à la force et dans les ambitions de domination.

Guillaume GAUDIN
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Titre du livre : L'Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle
Auteur : Serge Gruzinski
Éditeur : Fayard
Collection : Nouvelles Etudes Historiques
Date de publication : 04/01/12
N° ISBN : 978-2213656083
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