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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

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La morale : à naturaliser avec modération !
[mardi 03 janvier 2012 - 21:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Sommes-nous naturellement moraux ?
Vanessa Nurock
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
304 pages / 24,70 € sur
Résumé : Un ouvrage sur l'importance de naturaliser la morale qui n'apporte pas grand chose au débat.
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L’actualité éditoriale en psychologie morale est faste ces derniers temps, et les tenants français de la naturalisation de la moralité (dont moi) ne peuvent que s’en réjouir. Après Je t’aide moi non plus  et Comment nous sommes devenus moraux  l’année dernière et avec L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine  et Psychologie du bien et du mal  cette année, voici que 2011 se referme sur la parution de Sommes-nous naturellement moraux ? de la philosophe Vanessa Nurock.

L’ouvrage est composé de six chapitres qui se répartissent également en deux parties bien distinctes : c’est que Nurock vise à faire œuvre à la fois aussi bien de philosophe (en montrant l’intérêt – et même la nécessité de naturaliser la moralité) que de psychologue (en proposant sa propre théorie sur l’organisation de notre cognition morale). À ceux qui estimeraient que, sur ce second point, le philosophe dépasse là son domaine de compétence, Nurock répond que l’activité philosophique peut parfois consister à faire de la “psychologie en chambre” ou de la “psychologie théorique” . Je plussoie  et je ne peux m’empêcher de citer la phrase de Canguilhem dans Le Normal et le Pathologique : “La philosophie est une réflexion pour qui toute matière étrangère est bonne” .

Naturaliser la moralité : pourquoi et comment ?

La première partie du livre est ainsi consacrée à expliquer pourquoi nous devrions naturaliser la moralité et comment cette naturalisation devrait procéder. Mais, tout d’abord, qu’est-ce que naturaliser la moralité ? Nurock nous répond :

"“Naturaliser” une opération de l’esprit signifie l’analyser comme n’importe quel objet naturel, par conséquent avec les outils des sciences naturelles, notamment la biologie, les neurosciences et la psychologie." 

Cela suppose donc que la moralité constitue un type particulier d’opération de l’esprit. C’est à démontrer cela qu’est consacré le premier chapitre, qui déroule de façon assez classique les diverses preuves en faveur d’une capacité psychologique spécifique à la morale, distincte à la fois des coutumes en vigueur dans telle ou telle culture, des règles religieuses ou encore d’autres instincts sociaux comme l’instinct familial.

Voilà donc la moralité distingue de ses faux cousins. Question : quel intérêt avons-nous à chercher à la naturaliser ? Réponse donnée dans le deuxième chapitre : non seulement nous avons intérêt, mais en plus nous avons le devoir de naturaliser la morale parce nos normes morales sont soumises à la métanorme selon laquelle “devoir implique pouvoir”. Cette métanorme, que Nurock tantôt dérive tantôt assimile à un “principe d’humanité”  selon lequel nous ne devrions pas imposer aux êtres humains des normes et des morales “inhumaines”, nous impose “de circonscrire le champ des théories morales par la naturalisation” . En résumé : parce qu’il serait inhumain d’exiger des agents qu’ils fassent quelque chose qu’ils ne peuvent pas faire, la naturalisation de la moralité nous permet d’exclure les théories morales qui vont à l’encontre de notre moralité naturelle (ce que Nurock appelle des “morales impossibles”).

Toutefois, même si ce même chapitre 2 a beau être riche en discussions philosophiques sophistiquées, reste la désagréable impression qu’il ne rentre pas dans les discussions les plus cruciales. Nurock veut justifier la naturalisation de la moralité en faisant jouer la métanorme de sens commun “devoir implique pouvoir” (plus connue comme “à l’impossible nul n’est tenu”). Mais que signifie “pouvoir” dans cette métanorme ? Faut-il comme Nurock concéder qu’il exclut des cas ou une personne ne peut pas faire une action quand bien même elle aurait la capacité de le faire si elle le décidait mais ne peut le vouloir parce que cela va contre sa morale ?  Ou faut-il le lire de façon plus simple comme excluant uniquement les cas où une personne pourrait accomplir une action si elle le décidait, même si elle ne le désire pas, ce qui ruinerait son argument ? Trancher entre ces deux lectures de pouvoir est depuis un bon moment au centre d’une controverse qui oppose (entre autres) compatibilistes et incompatibilistes. L’argument principal de Nurock dépend donc de l’issue d’une querelle qui semble loin d’être tranchée. Et même si Nurock donne à un moment l’impression de vouloir discuter le sens à donner à “pouvoir”, c’est pour avancer sans argument (et pas plus de conviction) sa propre lecture de pouvoir :

"il ne serait pas incohérent de proposer que l’idée que “devoir implique pouvoir” puisse être compris , lorsque “pouvoir” signifie une possibilité universelle, comme une vérité conceptuelle au sens où on ne saurait considérer comme humainement morale une éthique qui irait à l’encontre de nos intuitions morales universelles." 

Certes – mais la cohérence n’est qu’une condition encore très éloignée de la vérité. Faut-il alors adopter ce principe parce qu’il est “de sens commun” ? Ce serait ignorer que ce chapitre 2 n’est en fait qu’un long glissement dans lequel Nurock part d’un principe intuitif (“devoir implique pouvoir”) pour le substituer par un autre qui n’a plus grand chose à voir. En effet, le principe intuitif a trait à des actions et considère comme possible tout ce qui est réellement faisable. Mais cela ne convient pas à Nurock, qui procède à quelques petits arrangements :

"d’un point de vue anthropologique, toutes les morales concrètes ne sont-elles pas possibles puisqu’elles sont actuelles ? Certes, d’une certaine manière, elles sont possibles puisqu’elles sont réelles. Cependant, au sens où je comprends cette expression, une morale possible se distinguera d’une morale impossible non pas en vertu d’une constatation de type anthropologique, mais en rapport avec nos capacités mentales. En d’autres termes, la notion de morale “impossible” ou “inhumaine” n’est pas à rapporter à nos pratiques […] mais à nos états mentaux." 

Titre du livre : Sommes-nous naturellement moraux ?
Auteur : Vanessa Nurock
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
Collection : Fondements de la politique
Date de publication : 14/09/11
N° ISBN : 2130570763
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1 commentaire

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Sylvain Reboul

08/01/12 10:29
Excellente analyse critique. Dont je peux tirer la conclusion que le soi-disant naturalisme moral n'a pas de sens autre que celui de définir non le fondement des valeurs ou de la valeur des valeurs, mais d'expliquer certaines de leur sources biologiques ou culturelles (ou les deux) qui n'en font pas pour autant des valeurs...

En effet que veut dire le principe « On ne peut-dériver ce qui doit être de ce qui est »

1) Cela veut dire qu'il est faux de croire que ce qui a une valeur est spontanément réel et ce qui est réel doit valoir moralement! A ce compte, en effet, l'injustice, la violence serait bonne, puisque réelle et le l'exigence de la concorde mauvaise, puisque irréelle, sinon impossible!
2) Cette idée en fait se cherche toujours, explicitement ou non, un prétendu fondement religieux dans la croyance que tout ce qui est réel est voulu par un Dieu tout puissant et est constitutif d'un ordre divin réel, sinon infiniment bon en soi, du moins le meilleur, parmi tous les autres mondes en eux même compossibles (Leibnitz) Ce qui est une idée en qui même le croyant ne peut réellement croire sans renoncer à quelque idéal que ce soit, y compris au sien! Ce serait l'idée purement cynique de l'amor fati, c'est à dire de l'amour de ce qui est, y compris de ce qui est mal ou vécu comme tel comme étant l'expression d'une volonté divine qui pourtant est censée nous commander de faire le bien et de combattre le mal bien réel.en nous
3) Ce principe est sans rapport d'identité avec la question savoir si cette possibilité de faire le meilleur et/ou d'améliorer la réalité par l'adoption de valeurs guidant nos actions existe de par notre nature biologique ou raisonnable (ou les deux) ou sociale par l'éducation (ou les deux). Donc il ne fonde en rien une critique ou un argument vis-à-vis du naturalisme moral.

Tout naturalisme moral, plus ou moins explicitement théologisé, peut permettre de justifier la décision que tel ou tel comportement est immoral car contre-nature et/ou un péché. Et c'est ce genre d'argument qui est inacceptable, car l'idée de nature peut permettre de justifier tout et son contraire dans le domaine éthique, selon des croyances diverses sur la nature de l'homme, en oubliant le fait que l'humanité, au sens moral, est toujours une construction en évolution (et non pas seulement donnée) symbolique historiquement déterminée et par là discutable.

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