On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Alors que le 11 novembre a donné lieu à de nombreuses commémorations, à l’inauguration d’un nouveau musée de la Grande guerre s’inscrivant directement dans la préparation du centenaire de la Première Guerre mondiale, le dernier ouvrage de Pierre Nora Présent, nation, mémoire, est plus que jamais brûlant d’actualité. L’auteur y affirme, en effet, que la " commémoration a envahi le travail de l’historien jusqu’à l’asservir tout entier : elle inspire ses travaux, dicte son calendrier (en fonction des anniversaires) et rythme le programme des musées, participant à l’avènement d’une idéologie du " tout-mémoire " (p. 417) ". Ainsi, il réunit une trentaine d’articles, qui constitue le soubassement et les prolongements des Lieux de mémoire, pour restituer un cheminement mettant en valeur les éléments d’un tournant. Son but est bien de théoriser la constellation idéologique mise en place dans les années 1980.
Un changement de notre rapport au temps
Dans la conception traditionnelle du temps existait une continuité entre passé et avenir et le présent constituait un trait d’union entre les deux. L’histoire permettait de revenir sur le passé pour affronter l’avenir ; le temps était donc marqué par une continuité, rendant possible l’histoire même.
Mais une nouvelle période s’est ouverte, caractérisée par l’obscurcissement du passé et du futur qui conduit à l’avènement de la mémoire : celle-ci n’est plus ce qu’il faut retenir du passé pour préparer l’avenir que l’on veut : elle est ce qui rend le présent présent à lui-même
L’avènement de la "mémoire collective"
Pierre Nora insiste sur le changement social, voire civilisationnel, des années 1980 avec la montée en puissance de la mémoire. Il explique ce phénomène par une accélération doublée d’une décolonisation plurielle de l’histoire.
L’accélération de l’histoire aboutit à une accumulation provoquée par le sentiment de la perte du passé, elle-même responsable du gonflement de la fonction de mémoire et de l’hypertrophie des institutions et des instruments de mémoire. Cette accélération de l’histoire conduit également à une autonomisation du présent comme catégorie d’intelligibilité de nous-mêmes. Le présent se fait historique, doublé d’une conscience de lui-même et de sa vérité.
En outre, ce processus s’accompagne d’une décolonisation multiforme de l’histoire : sur le plan mondial, des sociétés anciennement colonisées ont accédé à une conscience historique d’elles-mêmes, sur le modèle occidental ; sur le plan intérieur, des groupes minoritaires se sont affirmés au sein des sociétés industrielles à l’instar de la communauté juive, des femmes ou encore des ouvriers. Enfin la décolonisation a également été idéologique avec l’effacement des régimes totalitaires, autoritaires ou dictatoriaux : des peuples ont renoué avec une mémoire longue, traditionnelle que les régimes avaient confisquée, détruite, manipulée.
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