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Retour sur les "Lieux de mémoire"
[lundi 28 novembre 2011 - 10:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Présent, nation, mémoire
Éditeur : Gallimard
420 pages
Résumé : Dans ce livre somme, Pierre Nora revient sur les mutations des liens entre histoire et mémoire et réunit les réflexions qui ont précédé, accompagné la parution des Lieux de mémoire  ainsi que celles qui leur ont succédé.

Alors que le 11 novembre a donné lieu à de nombreuses commémorations, à l’inauguration d’un nouveau musée de la Grande guerre s’inscrivant directement dans la préparation du centenaire de la Première Guerre mondiale, le dernier ouvrage de Pierre Nora Présent, nation, mémoire, est plus que jamais brûlant d’actualité. L’auteur y affirme, en effet, que la " commémoration a envahi le travail de l’historien jusqu’à l’asservir tout entier : elle inspire ses travaux, dicte son calendrier (en fonction des anniversaires) et rythme le programme des musées, participant à l’avènement d’une idéologie du " tout-mémoire " (p. 417) ". Ainsi, il réunit une trentaine d’articles, qui constitue le soubassement et les prolongements des Lieux de mémoire, pour restituer un cheminement mettant en valeur les éléments d’un tournant. Son but est bien de théoriser la constellation idéologique mise en place dans les années 1980.


Un changement de notre rapport au temps

Dans la conception traditionnelle du temps existait une continuité entre passé et avenir et le présent constituait un trait d’union entre les deux. L’histoire permettait de revenir sur le passé pour affronter l’avenir ; le temps était donc marqué par une continuité, rendant possible l’histoire même.

Mais une nouvelle période s’est ouverte, caractérisée par l’obscurcissement du passé et du futur qui conduit à l’avènement de la mémoire : celle-ci n’est plus ce qu’il faut retenir du passé pour préparer l’avenir que l’on veut : elle est ce qui rend le présent présent à lui-même


L’avènement de la "mémoire collective"

Pierre Nora insiste sur le changement social, voire civilisationnel, des années 1980 avec la montée en puissance de la mémoire. Il explique ce phénomène par une accélération doublée d’une décolonisation plurielle de l’histoire.
L’accélération de l’histoire aboutit à une accumulation provoquée par le sentiment de la perte du passé, elle-même responsable du gonflement de la fonction de mémoire et de l’hypertrophie des institutions et des instruments de mémoire. Cette accélération de l’histoire conduit également à une autonomisation du présent comme catégorie d’intelligibilité de nous-mêmes. Le présent se fait historique, doublé d’une conscience de lui-même et de sa vérité.
En outre, ce processus s’accompagne d’une décolonisation multiforme de l’histoire : sur le plan mondial, des sociétés anciennement colonisées ont accédé à une conscience historique d’elles-mêmes, sur le modèle occidental ; sur le plan intérieur, des groupes minoritaires se sont affirmés au sein des sociétés industrielles à l’instar de la communauté juive, des femmes ou encore des ouvriers. Enfin la décolonisation a également été idéologique avec l’effacement des régimes totalitaires, autoritaires ou dictatoriaux : des peuples ont renoué avec une mémoire longue, traditionnelle que les régimes avaient confisquée, détruite, manipulée.

Dès lors, tout devient historique et digne de souvenir : le présent est condamné à la mémoire, au fétichisme de la trace, à l’accumulation patrimoniale. Cet avènement du thème de la mémoire n’est pas sans implication puisqu’il confère à l’histoire une dimension littéraire, faite d’un art de la mise en scène et de l’engagement personnel de l’historien.


Mémoire historique vs mémoire collective ?

Alors que la mémoire et l’histoire ont été plus ou moins confondues jusqu’à une période récente, Pierre Nora revient sur l’importance de ces mêmes années 1980 dans l’émergence d’une mémoire collective, bien distincte de la mémoire historique. Cette dernière apparaît comme analytique, critique, unitaire, et serait concurrencée puis détrônée par la mémoire collective. Celle-ci renvoie alors à ce qui reste du passé dans le vécu des groupes ou à ce que ces groupes font du passé. La mémoire collective devient tout autant un instrument de lutte et de pouvoir - en même temps qu’un enjeu affectif et symbolique – qu’un objet de division.


Une histoire contemporaine, sans historiens ?

Dans une formule provocatrice, Pierre Nora postule que " l'histoire contemporaine est une histoire sans historiens " (p. 74) puisque la fonction historienne a éclaté par le bas et par le haut, écartelée entre journalisme et anthropologie.

Dans une histoire du temps présent, le journaliste informe de l’événement et prend le relais de l'historien, qui construisait son objet et le faisait basculer dans le passé. L’histoire contemporaine est imposée telle qu’elle est, instantanément traduite par le journaliste, considérée comme mémorable et traversée d’une dimension historique avant d’avoir développé toutes ses conséquences.

Enfin l’histoire contemporaine est dépouillée par les autres sciences humaines et il ne semble plus rester à l’historien que la politologie, conformément à l’alliance positiviste entre histoire et politique.


L’événement réhabilité

Auparavant les événements étaient créés par les historiens qui leur donnaient une place, une valeur alors qu’à notre époque l’événement s’offre à l’historien de l’extérieur : la transmission en direct par les média arrache à l’événement son caractère historique pour le projeter dans le vécu des masses. L’inflation événementielle peut s’expliquer par une angoisse du temps lisse et uniforme, par le besoin de consommer le temps comme on le fait des objets. Ainsi, la modernité sécrète l’événement alors que les sociétés traditionnelles le raréfiaient. Nous sommes passés d'un régime où l'activité primordiale consiste moins dans la production de l'histoire que dans sa consommation.


Transposer les Lieux de mémoire ?

Dans plusieurs articles, Pierre Nora revient sur la manière dont la notion de " lieu de mémoire " pouvait ou non s’appliquer à d’autres espaces. L’auteur souligne la difficile traduction du concept dans d’autres langues et la spécificité du contexte d’élaboration de la notion. Ce contexte des années 1970 se définit en France par un effacement du gaullisme gaullien, la crise pétrolière et le début d’une nouvelle ère économique, et par ce que l’on a appelé " l’effet Soljenitsyne " au moment de la parution de L’Archipel du Goulag cristallisant à la fois l’exténuation de l’idée révolutionnaire et la disqualification du système soviétique.

Il reconnaît que la transposition de l’étude des " lieux de mémoire " dans d’autres pays a été possible car le lieu de mémoire présuppose un sentiment d’appartenance, l’expérience d’une communauté partagée. Néanmoins, il se montre beaucoup plus sceptique quant à l’application de cette notion à l’échelle européenne : en effet, les mémoires nationales l’emportent sur une mémoire proprement européenne tandis que l’Europe semble manquer de lieux d’incarnation, de héros. Si certains lieux sont déjà entrés dans la culture universelle, il semble peu pertinent d’étudier ces lieux pour l’histoire européenne puisque la notion de " lieu de mémoire " n’a de sens que si son étude permet d’exprimer autre chose que ce qu’une histoire classique pourrait faire.

L’ouvrage de Pierre Nora permet d’embrasser plusieurs décennies de réflexion sur les relations entre mémoire et histoire et de reconstituer le cheminement intellectuel de l’historien qui analyse les mutations de son temps.

On peut s’interroger sur les effets qu’aurait la mise en place du projet annoncé récemment de faire du 11 novembre la commémoration de toutes les guerres, et non plus de la seule Première Guerre mondiale. L’insistance sur le caractère de communion, et non de commémoration, illustre bien la volonté politique d’unification d’une société qui ne cesse de se diviser en groupes aux mémoires rivales et antagonistes.

 

 

A lire aussi sur nonfiction.fr : 

- Pierre Nora, Historien public, par Pierre Testard. 

- François Dosse, Homo historicus, par Vincent Chambarlhac. 

Interview de Pierre Nora pour les 30 ans du Débat, par François Quinton et Pierre Testard. 

 

* Le mardi 29 novembre, le CNL organise une journée d'étude autour de Pierre Nora et de son oeuvre

 

Julie BRUXELLE
Titre du livre : Présent, nation, mémoire
Auteur : Pierre Nora
Éditeur : Gallimard
Collection : Bibliothèque des histoires
Date de publication : 06/10/11
N° ISBN : 978-2-07-013547-9
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