Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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L'éditeur
[lundi 18 avril 2011 - 09:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Pierre Nora, Homo historicus
François Dosse
Éditeur : Perrin
657 pages / 25,65 € sur
Résumé : François Dosse livre une volumineuse biographie de Pierre Nora. Au terme de son travail, la certitude d'un "moment Nora" qui marque les sciences humaines et sociales. Un moment, plus qu'une œuvre, comme l'implique paradoxalement le sous-titre "homo historicus " ?
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On saisit l'enjeu heuristique d'une biographie de Pierre Nora. On ne mesure les difficultés qu'au terme de sa lecture, dans une courte incise des dernières pages... L'incapacité de Pierre Nora à écrire ses mémoires (p. 597) vaut accord pour le pari biographique tenté par François Dosse. La gageure d'un pari qui ne serait pas hagiographique se complique de cet accord où la biographie vaut trace, sinon succédané objectivé de mémoire. Où la biographie se mesure paradoxalement à la figure de l’éditeur qui inventa l’égo-histoire et sa réflexivité. Dans l'épaisseur du volume, l'écriture restitue une trajectoire plus qu'un parcours. Elle se tisse à partir de son point d'arrivée, l'entrée de Pierre Nora à l'Académie française en 2001, à 69 ans. L'institution sacre l'écrivain et son œuvre, François Dosse s'attache alors à en restituer la complexité.

La consécration académique somme le biographe. Il lui faut discerner dans le fil d'une vie les conditions de cette réussite. Pierre Nora est un homme d'édition. Il impose au sein de Gallimard les Sciences Humaines et Sociales (SHS), jusqu'à faire craindre parfois à une maison centenaire, où la littérature domine, l'existence d'un Etat dans l'Etat. L'éditeur en SHS compose naturellement la figure principale de l'ouvrage. Elle signifie un manque: l'impossibilité de Pierre Nora à devenir écrivain quand pourtant son adolescence semblait le destiner à la littérature. Elle indique une œuvre, Les lieux de mémoire certes, mais aussi la Collection Archives, la Bibliothèque des Sciences humaines, la Bibliothèque des Hstoire. Dans ce mouvement, l'œuvre vaut moment, Pierre Nora est homo historicus. Discuter alors ce "moment Nora" comme il y eut naguère un "moment Lavisse" vaut mise en abyme de la vie intellectuelle de la Cité. L'éditeur complique ici la figure du clerc.

Homo academicus

L'antépénultième chapitre de l'ouvrage constitue la clé de voûte de la démonstration. Après un premier échec, Pierre Nora entre à l'Académie française. Les témoignages cités montrent qu’il réalise là le rêve de son père. A tout le moins la reconnaissance académique scelle-t-elle (momentanément) une trajectoire plus discontinue qu'il n'y paraît. Le discours de l'impétrant vérifie dans l'après-coup les hypothèses émises sur la jeunesse de Pierre Nora qui vécut l'occupation à douze ans, à l'ombre d'un frère- Simon Nora- voué à la carrière d'un grand commis d'état, à l'engagement résistant puis mendésiste. Né dans une famille juive aisée, Pierre Nora semble constamment habité par une inquiétude que François Dosse attribue aux menaces que la Gestapo fit peser sur sa famille. Cette inquiétude perpétuelle brise un destin que d'aucuns pensaient tracé : la réussite littéraire. L'échec au concours de l'ENS, la carrière littéraire entamée sous les auspices d'une revue parrainée par René Char forment autant d'épisodes menant au deuil éclatant de la littérature qui constitue la seconde partie du volume. Auparavant, François Dosse croque cette adolescence entre guerre et paix qui voit Pierre Nora, jeune professeur au lycée Lamoricière écrire un ouvrage distancié, en historien, sur les français d'Algérie. Déjà, par Julliard, Pierre Nora côtoie l'édition. L'inquiétude qui l'anime construit un parcours indécis entre journalisme (Nouvel Obs), revue (Le Débat), édition donc mais aussi cours à l'IEP, entrée à l'EHESS… Si présent dans le milieu éditorial, Pierre Nora n'est guère prolifique lorsqu'il s'agit de signer des ouvrages en son nom propre. Il est l'homme d'articles appelés à faire date (au premier chef celui sur l'événement en 1972), préfacier également, mais surtout maître d'œuvre du monument historiographique que sont Les Lieux de mémoire.

Cette somme monumentale sacre l'écrivain. Les pages consacrées à ces "palais mémoriels" retracent l'élaboration progressive de l'entreprise du laboratoire que fut l'EHESS à sa fabrique via une problématique des lieux qui peu à peu s'impose pour déboucher sur des usages multiples, des tentatives d'exportation de cette méthodologie (l'Allemagne, l'Italie…). Les Lieux de mémoire rencontrent l'ère du patrimoine, scelle l'avènement de la mémoire. Dans cette configuration, Pierre Nora est à la fois l'expert toujours sollicité pour la reconnaissance de tel ou tel lieu ; il apparaît surtout constamment habité par le souci de corriger les mésinterprétations. Cette lutte consacre l'irruption de l'homme dans la Cité, ce jusqu'à Liberté pour l'histoire où il s'agit pour l'architecte des Lieux de mémoire de revenir sur les menaces que fait peser sur la pratique historique le paradigme mémoriel qui étreint les sociétés occidentales. En regard des Lieux de mémoire, la reconnaissance académique donc ? La plume de François Dosse tisse habilement ce paradoxe d'un collectif heuristique et d'une reconnaissance singulière. Les Lieux de mémoire trouvent dans l'appétence proustienne de Pierre Nora leur raison d'être; les problématiques de l'historien masquent à peine l'écrivain. La pratique historienne est là une ruse de l'histoire pour qu'à la fin l'écrivain soit reconnu, et les promesses de l'adolescence conformes à la réalité d'un parcours. La démonstration convainc d'autant plus qu'elle se nourrit implicitement d'une part des critiques qui émaillèrent la réception des ouvrages. Par les Lieux de mémoire Pierre Nora livre sa Recherche du temps perdu. Homo academicus donc ?

Titre du livre : Pierre Nora, Homo historicus
Auteur : François Dosse
Éditeur : Perrin
Date de publication : 24/02/11
N° ISBN : 226203379X
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4 commentaires

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qHBChpyYRxaJuapEM

17/12/11 16:06
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17/12/11 02:17
Whoa, whoa, get out the way with that good informiaton.
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Bianca

01/09/11 20:19
L'agenouillement devant Pierre Nora est devenu une figure obligée de la vie mondaine: http://vanessa-schlouma.blogspot.com/2011/08/celebration-dune-biographie-de-pierre.html

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