On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Philippe Askenazy est directeur de recherche au CNRS et enseigne à l’Ecole d’économie de Paris. Son dernier livre, Les décennies aveugles. Emploi et croissance (1970-2010) a été publié au Seuil en janvier 2011. Il répond ici aux questions de nonfiction.fr dans le cadre d’un dossier consacré aux nouveaux économistes français.
Nonfiction.fr- Pouvez-vous nous rappeler brièvement votre parcours universitaire et professionnel ?
Philippe Askenazy- Oui, à l’origine, je suis un mathématicien, mais qui avais toujours été intéressé par l’économie, et c’est en quelque sorte par défaut, c’est-à-dire que je me trouvais dans une période en 1995 où il y avait très peu de postes d’enseignants chercheurs en mathématique et comme l’économie m’intéressait, je me suis mis à faire de l’économie comme un certain nombre d’autres normaliens en maths de l’époque. Ensuite, j’ai eu la chance de faire un séjour à Berkeley en 1997 au moment de l’émergence de la nouvelle économie américaine, dont on ne parlait pas en France. Et donc lorsque je suis revenu en France, j’ai vraiment tourné ma thèse sur cette question, les nouveaux déterminants de la croissance, les nouveaux modes d’organisation des entreprises, etc. Voilà pourquoi vous m’avez devant vous d’une certaine manière, je me suis mis sur une ligne de recherche qui s’est révélée être un sujet important, qui intéressait. Ensuite j’ai fait une carrière très classique, je suis entré au CNRS, j’ai été chargé de recherche puis directeur de recherche.
Nonfiction.fr- Quand et comment avez-vous décidé de devenir économiste ?
Philippe Askenazy- Cela remonte au lycée puisque au Bac scientifique j’avais pris économie comme option. Les sciences sociales en général m’intéressaient et j’avais un goût très prononcé pour l’actualité, pour comprendre le monde. C’est toujours le cas !
Nonfiction.fr- Quels ont été vos maîtres à penser (si vous en avez eus) et en quoi est-ce qu’ils le furent ?
Philippe Askenazy- Il y a très clairement quelqu’un qui, sans être un maître à penser, a joué un rôle, comme pour d’autres normaliens, d’attractivité : Daniel Cohen. Il était en poste stratégique à l’ENS où il avait comme fonction justement à la fois d’attirer le plus de littéraires possible à l’économie et le plus de scientifiques. D’ailleurs, il y est arrivé, il a multiplié par trois le nombre de normaliens qui se sont mis à faire de l’économie à l’ENS. C’est aussi quelqu’un qui m’a donné en thèse une très grande liberté, mais qui, lorsqu’il trouvait que ce que je faisais était inintéressant, me le disait carrément. Mais je ne le considère pas comme un maître à penser. Plutôt que des maîtres à penser, j’ai plutôt multiplié les expériences avec de très nombreux coauteurs, je dois en être à une trentaine de coauteurs, des seniors mais aussi des plus jeunes, économistes, sociologues ou encore ergonomes, et c’est plutôt comme cela que je considère que je m’enrichis dans ma réflexion d’économiste. On peut citer, par exemple, quelqu’un qui a joué un rôle essentiel dans mon apprentissage de la recherche, un théoricien, Cuong Le Van, ou plus récemment de manière totalement différente un collègue américain comme Chris Tilly de l’UCLA, qui est quelqu’un qui a une approche économique que l’on considère comme très ringarde en France et qui a pourtant un poste très important aux États-Unis et est considéré comme quelqu’un qui a justement une approche originale, c’est le genre de chose qui me fait réfléchir.
Nonfiction.fr- Sur quoi portent actuellement vos travaux ?
Philippe Askenazy- Des thématiques variées, autant je me préoccupe toujours des questions de conditions de travail au sens large, des politiques de l’emploi, mais aussi de questions comme les contraintes de crédit auxquelles font face les entreprises et leurs conséquences sur leurs performances. Un nouveau sujet va me mobiliser : l’emploi vert, c’est-à-dire tous les emplois dans les secteurs que l’on dit "vert". Je suis à peu près convaincu que l’on aura une phase de reconversion écologique dans les décennies qui viennent, et donc je voudrais essayer de comprendre quelles populations cela va concerner, si cela va vraiment concerner une population importante. Il va y avoir des nouveaux métiers ou des métiers qui sont pour l’instant relativement peu développés qui vont se développer et je crois qu’il faut avoir une réflexion sur à la fois les besoins de formation ou pas et, surtout, sur les conditions de travail de ces personnes. Il y a une sorte d’idéalisation, puisque c’est vert c’est bien, je n’en suis absolument pas convaincu. Je crois qu’on va avoir au contraire sur ces populations des problématiques de travail et d’emploi, de précarité, etc. qui méritent qu’on s’y intéresse.
Nonfiction.fr- En quoi vos travaux peuvent-ils expliquer les évolutions actuelles de l’économie mondiale ?
Philippe Askenazy- Si le thème actuel c’est la crise, je dirais qu’ils n’en sont pas capables, comme ceux des autres économistes du reste. Il y aura peut-être certains de mes "camarades" qui vous diront mais si, cela permet d’expliquer, etc., je ne le crois pas. Aujourd’hui, nous n’avons pas les outils pour expliquer la crise actuelle, c’est ma position et elle est très claire, et donc tous les travaux que je peux faire, comme tous les autres travaux de tous les économistes à travers le monde, ne sont pour l’instant que des séries de briques, d’éléments de compréhension, car on n’a pas encore d’explication d’ensemble satisfaisante. C’est par exemple le cas de ce que je fais sur les contraintes du crédit et les exportations des entreprises. On a un phénomène que l’on ne sait pas expliquer : pourquoi le commerce s’est effondré autant que lors de la crise de 1929, alors que pendant la crise de 1929 il s’était effondré dans une phase où il y avait eu un très fort protectionnisme ? Cette fois, il n’y a pas eu de protectionnisme et il s’est quand même effondré de même ampleur. Bien, c’est tout le monde qui essaie de comprendre cela. Mes travaux sur les contraintes de crédit montrent qu’effectivement cela a un effet sur le commerce, mais que cela ne suffit pas à expliquer l’ampleur du phénomène. Vous voyez, on tente d’évacuer un certain nombre d’hypothèses pour essayer de se restreindre sur quelques-unes qui seraient celles où les mécanismes clés seraient en jeu. Mais je crois qu’on n’y est pas totalement arrivé et qu’on risque de ne pas y arriver tant que l’on n’aura pas fait une tentative politique d’une certaine manière. Si l’on veut vraiment savoir si c’est la finance qui est responsable, et bien il faut réguler un grand coup la finance. Cela vaut pour les politiques d’austérité que l’on est en train de vivre en Europe, elles vont plus loin dans le creusement des inégalités. Si l’on pense que l’élément clé de la crise ce sont des inégalités trop profondes, alors ces politiques vont totalement échouer. On a là une sorte d’expérience naturelle qui est en train de se dérouler. On va bien voir, si dans deux ans on fait le constat de l’échec total de ces politiques, ce sera bien la preuve que les inégalités étaient l’un des facteurs essentiels de la crise actuelle.
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