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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Comment peut-on être nazi ?
[vendredi 26 novembre 2010 - 09:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Croire et détruire. Les intellectuels dans la machine de guerre SS
Christian Ingrao
Éditeur : Fayard
580 pages / 24,23 € sur
Résumé : Une histoire de la ferveur nazie. De l’idéologie à la pratique génocidaire
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Intellect et nazisme, théorie et pratique

Comment pouvait-on être nazi ? Mieux encore comment pouvait-on être intellectuel et nazi ? La brutalité avec laquelle le Troisième Reich a réprimé, persécuté, exterminé, a longtemps placé les années 1933-1945 sous le signe de la bestialité et de la déraison. Le nazisme comme folie meurtrière. Un système d’explication logique, qui se refermait sur l’image d’un régime porté par les masses incultes, subjuguées par le charisme d’un Hitler démoniaque, prises au piège du poison de la propagande d’un Joseph Goebbels. Cette histoire “pathologique” du nazisme avait pour corrolaire de transformer le mouvement nazi en un repaire de ratés. Il n’y avait pas de place pour des intellectuels nazis : la formule elle-même apparait comme un oxymoron. Or Joseph Goebbels avait un doctorat. Et cela ne l’empêchait nullement de défendre un antisémitisme acharné et violent.

En analysant dans Croire et détruire le parcours de quatre-vingt intellectuels de la SS  , Christian Ingrao retisse ce lien brisé entre raison et brutalité, idéologie et assassinat. Grâce à une prosopographie rigoureuse, il dépeint les parcours croisés de Walter Blume, Reinhard Höhn, Otto Ohlendorf, Werner Best… dans un livre attendu, vu le succès de son dernier opus  . Ainsi que l’avait déjà montré la récente biographie de Werner Best, l’intellect, même sous sa forme la plus diplômée et reconnue, n’est pas une garantie contre la barbarie : il en est parfois une des conditions, puisqu’il permet d’insérer l’action violente dans un champ de justification légitime. C’est là également la conclusion de Christian Ingrao : “… ces intellectuels-officiers dont le travail avait consisté jusque-là à développer des rhétoriques légitimatrices, étaient les plus à même d’exprimer et de transmettre les représentations qui, à leurs yeux, donnaient sens au geste exterminateur”  . L’échantillon que l’historien étudie est à ce titre très intéressant, puisqu’il intègre des hommes qui ont non seulement produit cette idéologie mais aussi mis en œuvre le génocide, lorsqu’ils furent envoyés sur le front Est (Osteinsatz). On pouvait ainsi faire une carrière brillante et tuer, être intellectuel et bourreau.

Une histoire des émotions ?

Là n’est pas, selon moi, l’apport principal de l’ouvrage, même si le grand public portera certainement à cette thèse un intérêt particulier. C’est dans la méthode et le projet que Croire et détruire étonne et surprend. Ce nouveau livre est issu de la thèse de doctorat de Christian Ingrao, soutenue il y a presque dix ans. Or les intuitions, à bien des égards remarquables, qu’on y trouve dépasse largement les limites de cet exercice obligé. L’auteur se propose d’écrire une “anthropologie sociale de l’émotion nazie”   et d' “appréhender le nazisme comme un système de croyance”  . Le lien que l’auteur subsume est tissé par l’émotion qui traverse ces quatre-vingt intellectuels : la ferveur. Ingrao se situe à la pointe de cet emotional turn dont parlait il y a peu Arnaud Fossier   pour en critiquer les résultats en ce qui concerne l’histoire médiévale. Christian Ingrao, qui dispose d’un matériel plus contemporain, semble parvenir à son but, en retraçant à hauteur d’hommes la puissance de cette adhésion à l’idéologie nazie, de cette ferveur.

Les méthodes utilisées contribuent à la réussite de l’ouvrage. La première tient à un décloisonnement entre les catégories universitaires. Christian Ingrao n’hésite pas tout d’abord à casser les logiques chronologiques pour aller s’abreuver aux sources des histoires médiévales et modernes  , ce qui lui permet de mettre en relief l’historicité des liens entre croyance et violence. Par ailleurs, il recourt, comme dans son ouvrage publié en 2006 sur Les chasseurs noirs  , aux outils de l’anthropologie, notamment dans l’analyse de la chasse et des abattoirs, pour analyser les pratiques de cruauté. Son chapitre sur la violence de guerre, qui occupe un cinquième de l’ouvrage, constitue ainsi presque un essai à part entière, une histoire anthropologique des pratiques de cruauté sur le front Est.

Titre du livre : Croire et détruire. Les intellectuels dans la machine de guerre SS
Auteur : Christian Ingrao
Éditeur : Fayard
Date de publication : 22/09/10
N° ISBN : 2213655502
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2 commentaires

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Nicolas Patin

28/11/10 22:16
Cher Chris43, merci de votre remarque. Il y a bien évidemment de très nombreux facteurs d'explication à " l'adhésion de la population au nazisme ". Le corpus de Christian Ingrao est cependant à bien des égards spécifique, il concerne les intellectuels de la SS. Cela n'empêche pas de recourir à de nombreux registres d'analyse, ce que s'emploie à faire l'auteur de manière déjà très large. Merci à vous pour cette référence.
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Chris43

27/11/10 11:56
Cloisonnement entre les disciplines? Je suis surpris de ne pas trouver une référence à Alice Miller (dans "C'est pour ton bien") qui a très bien décrit la relation entre la "pédagogie noire", caractéristique de l'éducation allemande, et l'adhésion de la population au nazisme. Cette explication a le mérite de mettre en évidence un dénominateur commun entre les intellectuels et le peuple, sans contredire la thèse de Mr Ingrao.

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