On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Rencontre avec Philippe Combessie, sociologue, professeur à l'Université de Nanterre et auteur de travaux remarqués sur le monde carcéral. Interviewé au sujet de la seconde ré-édition de son ouvrage Sociologie de la prison (La Découverte, 2009), il s'agit aussi d'une occasion de revenir sur le parcours de ce sociologue, sa conception de la prison ainsi que l'actualité de cet objet de recherche crucial.
Nonfiction.fr - Sociologie de la prison, votre synthèse des études des sociologues et anthropologues d’Europe et d’Amérique du Nord portant sur la prison en est à sa troisième édition. Comment expliquez-vous ce succès ?
Philippe Combessie : Le succès éditorial, je me l'explique à la fois bien et mal. Il était en partie inattendu. Lors des discussions initiales pour le contrat, Jean-Paul Piriou, le fondateur de la collection (malheureusement décédé depuis) était réticent, et, avec Dominique Merllié, nous avons dû batailler pour le convaincre. Il pensait que sa collection alternerait des « best sellers » et ce qu'il appelait les « long sellers », ouvrages qui se vendraient moins, mais dont au fil des années on dirait tout de même du bien. Et son avis était que ce livre, s’il se faisait, ferait partie des « long sellers ». Il donc été très surpris que la première édition soit si vite épuisée.
Je pense que les raisons du succès viennent de mon positionnement singulier dans la recherche dans le domaine carcéral. La prison est un objet qu’on pourrait dire diabolique, dans la mesure où il tend un piège à tous ceux qui s'en approchent ! C’est que la prison établit une dichotomie drastique entre deux types de populations : ceux qu’on considère comme les « bons » d’un côté, les « mauvais » de l’autre. Un peu comme dans un western, avec des traits fortement caricaturaux. Et dès qu’on s’approche de la prison, quel que soit son statut, on est invité à choisir son camp.
Corine Rostaing le dit très bien : dans les prisons de femmes où elle a commencé ses recherches. Dans les établissements où elle faisait la bise aux surveillantes, les détenues se méfiaient d'elle, et inversement, dans les établissements où elle faisait la bise aux détenues, ce sont les surveillantes qui marquaient leurs distances.
Les sociologues, par tradition disciplinaire, se mettent volontiers du côté de ceux qui sont en position dominée, de ceux dont on peut penser qu’ils souffrent le plus. A priori la majorité des sociologues viennent en prison dans une démarche teintée de militantisme, quelques fois après avoir lu des témoignages d’anciens détenus, parfois fort bien écrits d’ailleurs... et ils se retrouvent alors d’emblée plutôt « pro-détenus » pourrait-on dire, et, de ce fait, « anti-administration pénitentiaire », voire « anti-matons ».
A côté de cela, d’autres recherches sociologiques sur la prison, très minoritaires, sont conduites par des personnes qui sont en position de responsables de services pénitentiaires. Certains sont directeurs de prison... Eux vont être amenés à développer des analyses sociologiques dans une perspective managériale, avec les outils de la sociologie des organisations. Ils proposeront alors une analyse assez froide de l'univers carcéral.
Il se trouve que je ne me reconnais dans aucune de ces deux démarches.
Dans l'ensemble, les acteurs du terrain m'en savent gré ; aussi bien les détenus, les sortants de prisons, les associations qui s'occupent des sortants de prisons, que les fonctionnaires pénitentiaires, les responsables de l’administration centrale, les magistrats, les syndicats, etc. J’ai remarqué que les uns comme les autres utilisent mes travaux soit pour justifier leurs revendications syndicales, soit pour des demandes de droits nouveaux en faveur des détenus.
Donc si j'essaye de prendre un peu de recul sur la raison pour laquelle ce livre a du succès... je dirais que cela tient à mon positionnement indépendant dans l’espace des recherches sociologiques concernant l’enfermement carcéral. Je ne suis ni du côté des militants, ni du côté des managers.
Nonfiction.fr - Qu'avez-vous changé entre les différentes éditions ?
Philippe Combessie : Pour la première ré-édition, en 2004, j'ai eu peu de temps pour changer le texte. Peut-être parce que les Éditions La Découverte ont été prises de court par la rapidité de vente de la première édition. Je m'étais contenté d’actualiser les tableaux et d’insérer quelques lignes au sujet de nouvelles thèses, de nouvelles recherches importantes.
Ensuite, pour la seconde ré-édition, en 2009, on me l'a signalé plusieurs mois à l'avance. J’ai donc pu remanier de façon importante plusieurs passages du livre. Et puis ma réflexion sur la prison s'était étoffée, à la fois à partir des évolutions nouvelles (« placements sous surveillance électronique », « peines plancher », « rétentions de sûreté »), et par la lecture attentive des travaux de Paul Fauconnet, disciple méconnu de Émile Durkheim, qui proposait dès 1920 une analyse sociologique très percutante de la responsabilité en matière pénale ainsi que des leçons de Michel Foucault au Collège de France qui m’étaient auparavant inconnues . Paul Fauconnet est trop peu connu, Michel Foucault trop mal connu. Ce sont deux auteurs à qui j’ai consacré plusieurs articles ces dernières années
Nonfiction.fr - En tant que sociologue, qu'est-ce qui vous intéresse en particulier dans le monde carcéral ?
Philippe Combessie : Au départ, ce n’était pas un choix. Pendant trois ans (maîtrise, DESS puis DEA) je travaillais sur le métro parisien, et je comptais faire un thèse financée par la RATP. La prison n’a été pour moi, d’abord, que l’objet d’un mémoire secondaire au cours du DEA que je suivais (« Sciences sociales » co-habilité ENS-Ulm et EHESS). Gérard Noiriel, qui s’occupait alors beaucoup de cette formation, m’a dit : « Combessie, laissez de côté vos recherches sur le métro, et préparez un sujet de thèse à partir de votre ‘mémoire ad hoc’ sur la prison ! ». Sans trop savoir pourquoi, peut-être parce que j’étais impressionné par ce professeur pour qui j’avais la plus grande estime, j’ai suivi ce conseil.
Alors je me suis mis à lire, lire, lire, tout ce qui me tombait sous la main, écrit par des sociologues ou des anthropologues, en français et en anglais, qui concernait la prison. J’ai immédiatement ressenti un grand malaise devant l’importance de la dimension militante que prenaient beaucoup de ces travaux. Pendant ma thèse, j’ai même collaboré avec certains de ces chercheurs qui mélangeaient volontiers sociologie et militantisme. Et… devant ces écrits… dont certains auxquels j’ai collaboré — comme le livre La prison dans la Cité, co-écrit avec Anne-Marie Marchetti — je me suis… comment dire… senti d’autant plus proche de la rigueur durkheimienne et plus éloigné de ce mélange des genres qui me troublait. J’ai alors acquis la conviction que la sociologie est d’autant plus forte qu’on la développe à travers des exigences de rigueur bien affirmées. Ce qui ne saurait empêcher de rester sensible à la souffrance humaine !
Par ailleurs, le fait que la prison renvoie de façon assez directe à l'un des phénomènes les plus difficiles à prendre comme objet sociologique, le crime, me conforte dans la certitude qu’il s’agit d’un objet digne d'être analysé de façon approfondie.
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