Au-delà de l’alternative répression-éducation
[dimanche 25 juillet 2010 - 00:00]
Justice
Faut-il emprisonner les mineurs ?
Nathalie Dollé
Éditeur : Larousse
Il faut attendre les années 1970 pour que des dispositifs nouveaux de prise en charge des mineurs délinquants voient le jour : les foyers d’action éducative de petite taille réintègrent les centres villes, les services de milieu ouvert fleurissent. Ils sont les supports essentiels d’une justice des mineurs résolument éducative et équilibrée entre prévention, sanction et éducation
.
Jusqu’aux années 1990, le regard porté sur le mineur délinquant est empreint de tolérance : il ne se réduit pas à l’acte commis, il peut sortir de cette impasse de vie, il est "éducable". Avec l’entrée dans l’ère des difficultés économiques et sociales, du chômage de masse, le regard sur les mineurs délinquants se modifie. La tolérance zéro prend ses quartiers, la question de la délinquance juvénile se politise au point de devenir l’enjeu d’une campagne présidentielle dominée par l’insécurité et de faire résonner très fort le vers de Victor Hugo "ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte"
. La plume de Nathalie Dollé se fait alors plus acérée pour retranscrire l’avalanche de réformes répressives qui s’abat sur la justice des mineurs entre 1996 et 2009, et en leur cœur l’explosion de la troisième voie et son traitement judiciaire de masse, loin de l’ajustement individualisé de la réponse pénale à l’acte de délinquance, mais aussi les centres éducatifs fermés, les établissements pénitentiaires pour mineurs et l’avant-projet du code pénal de la justice des mineurs.
L’équilibre de ces chapitres se trouve quelque part entre un almanach de cette dernière décennie et des prises de position affichées, notamment sur une évolution contraire à nos engagements internationaux, sur notre difficulté à choisir de s’engager dans la voie d’une réponse pénale graduée mais éducative, sur les dérives d’une société néolibérale qui déplace la responsabilité du corps social vers l’individu, sur le paradoxe entre standardisation de la réponse et règne de l’individu.
Mais l’auteur, dans les derniers chapitres, fait aussi preuve de radicalité, en rapportant les témoignages feutrés des organisations professionnelles. Ainsi, on regrettera la description monochrome des centres éducatifs fermés. A rebours, on appréciera les pages dédiées aux établissements pénitentiaires pour mineurs, qui illustrent les enjeux et les dimensions de l’incarcération des mineurs, même si on aurait aimé lire dans le chapitre intitulé "A qui sert la prison ?" que l’idée qui sous-tend ces établissements est l’affirmation d’une possible mission éducative dans un contexte de contention. Ainsi, le propos de Manuel Palacio
aurait pu être cité dans son intégralité : "la question de savoir si la prison est ou n’est pas éducative, n’a, posée comme cela aucun sens. Tout ce qui confronte un adolescent à un cadre de vie construit, à des apprentissages possibles, à des rencontres positives avec des adultes a une valeur éducative, y compris en prison. Mais valeur éducative ne signifie pas action éducative. L’éducation […] n’est pas l’objectif de la prison […] qui est de gérer une peine privative de liberté dans le respect de la personne humaine" au lieu de se réduire à sa dernière phrase : "L’éducation est un apprentissage du réel là où l’enfermement, quelles que soient ses justifications et sa légitimité, est une mise à l’écart du réel".
On trouve dans cet essai à la plume ambitieuse et exigeante, ourlé d'une documentation fouillée, matière à enrichir le débat sur un sujet complexe. Cet apport est précieux à l’heure du développement des techniques modernes de surveillance et de contrôle, au moment où l’obligation de recourir davantage aux aménagements de peine, établie par la loi du 24 novembre 2009 dite loi pénitentiaire, fait craindre par son automaticité une mise à l’écart de l’individualisation au profit d’une gestion "de masse", exclusivement différenciée par catégories d’individus. L’ouvrage de Nathalie Dollé permet de remettre ainsi en perspective la discussion autour de ces aménagements de peine, dont les tenants d’hier craignent aujourd’hui de les voir se vider de leur sens, particulièrement pour les mineurs, pour devenir, faute d’accompagnement réel, une simple mesure de grâce
A lire sur nonfiction.fr :
Le dossier de Nonfiction.fr sur l’action de Nicolas Sarkozy dans les domaines de la justice et du droit :
- Edito : "Nicolas Sarkozy et le droit : une rupture consommée", par Daniel Mugerin.
- Un point de vue sur le populisme pénal du président de la République, par Adeline Hazan, maire de Reims et ancienne présidente du Syndicat de la magistrature.
- Un article sur le financement de l'aide juridictionnelle, par Daniel Mugerin.
- Une critique du numéro de la revue Hommes et Liberté sur la justice pénale, par Charles-Edouard Escurat.
- Une analyse juridique de la politique d’immigration et d’asile de Nicolas Sarkozy, par Aurore Lambert.
- Une mise en perspective de l’application de la loi Hadopi et de ses implications, par Bérengère Henry.
- Une interview de Maxime Gouache, président du Groupement Etudiant National d’Enseignement aux Personnes Incarcérées (GENEPI) et Bruno Vincent, président des anciens du GENEPI, à propos de la politique du gouvernement en matière de justice depuis 2007.
- Une recension du dernier numéro de la revue Pouvoirs sur "La Prison", par Blandine Sorbe.
- Une interview de Maître Virginie Bianchi à propos de la rétention de sûreté, par Yasmine Bouagga.
- Une brève sur le livre d'Olivier Maurel, Le Taulier. Confessions d'un directeur de prison, par Yasmine Bouagga.
- Une interview du sociologue Philippe Combessie autour de son livre Sociologie de la prison, par Baptiste Brossard et Sophie Burdet.
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