La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

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"J'ai perdu mes certitudes, j'ai gardé mes illusions." Entretien avec Jorge Semprun
[lundi 10 mai 2010 - 00:00]
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* Jorge Semprun, grand écrivain européen, est mort. Nonfiction.fr l'avait rencontré au printemps 2010. 

 

A l'âge de 86 ans, Jorge Semprun publie Une tombe au creux des nuages. Essais sur l'Europe d'hier et d'aujourd'hui (Flammarion/Climats), recueil d'articles et de discours écrits entre 1986 et 2005. Il revient ici sur son expérience unique des grands événements historiques du XXe siècle. C'est aussi l'occasion d'évoquer l'avenir de l'Europe et l'espoir qu'il place en elle.

 

Nonfiction.fr- La mémoire joue un grand rôle dans vos écrits. Elle apparaît inépuisable, jamais linéaire, à la fois personnelle et collective. Est-ce que l’on peut considérer qu’elle donne son unité à votre œuvre ?

Jorge Semprun : D’une certaine façon, ce n’est pas un choix personnel, j’y ai été obligé. J’ai eu une vie complexe : une enfance et une première adolescence espagnoles, l’exil, et une jeunesse française. Puis, à trente ans à peu près, je suis retourné en Espagne dans la clandestinité. Si l’on  n’a pas de mémoire, on finit par ne plus être rien du tout ! J’ai été habitué à vivre sous de faux noms, et lorsqu’on m’appelait par mon nom, je ne réagissais pas, car c’était toujours dangereux, à cette époque. A quarante ans, cette période de ma vie était terminée, j’ai été exclu du Parti communiste et j’ai commencé à écrire et à être publié. Le fil de l’identité, c’est la mémoire. On se souvient qu’on a été untel et untel, mais qu’on est le même à travers tous ses avatars. On croit être le même, on ne sait pas très bien. Et donc la mémoire – mis à part le fait que j’ai une très bonne mémoire naturelle – était très importante. Je l’ai travaillée et éduquée pour deux raisons fondamentales. Celle de l’identité, d’abord, c’est la plus importante du point de vue métaphysique. Et puis celle de la sécurité, parce que, ayant passé vingt ans à peu près de ma vie dans la clandestinité, le recours à la mémoire était double. Je ne pouvais pas noter les rendez-vous que j’avais. Les noter, c’était risquer, au moment de mon arrestation, de livrer toutes crues à la police les victimes d’arrestations futures. Donc il fallait mémoriser. Et il m’est arrivé, pendant des années à Madrid, de commencer la journée par me remémorer, en me rasant, les rendez-vous de la journée. Certains étaient pris des semaines avant. Je ne savais pas très bien ce qui allait se passer quand j’arrivais sur place, quel que soit l’endroit choisi pour le rendez-vous. Donc, vous voyez, la mémoire est une nécessité de la vie clandestine, et ensuite, je l’ai exercée, cultivée et maintenue par l’écrit et l’oral, le monologue intérieur, comme un signe d’identité fort. Donc c’est normal qu’elle se retrouve dans mon écriture.

Nonfiction.fr- Ce qui est impressionnant, c’est le nombre de poèmes que vous connaissez par cœur…

Jorge Semprun : C’est le fruit d’une éducation, qui n’est plus là. Je ne dis pas qu’elle soit  meilleure ou pire aujourd’hui, je ne fais aucun jugement de valeur. Mais on mémorisait beaucoup à l’époque où j’ai fait mes études littéraires, terminale, hypokhâgne et khâgne. Et encore, aujourd’hui je ne peux plus réciter de poèmes latins ! Parce qu’évidemment le latin est devenu plus difficile à mémoriser. D’autre part, je dois dire que dans le camp de concentration de Buchenwald, pour moi- chacun dira ce qu’il pense, d’autres auront certainement eu une autre impression, je ne prétends pas que la mienne soit universelle- le plus difficile à supporter, c’était la promiscuité. Plus que le manque de sommeil, plus que la faim, plus que la dureté du travail et les journées souvent épuisantes, sinon toujours épuisantes, c’était la promiscuité. Essayez d’imaginer que rien de ce que vous faites n’est privé, rien. Vous vivez toujours sous le regard de l’autre. Et la seule façon de conquérir une minime chance d’intimité, de s’isoler, même de manière artificielle, c’était de se rappeler et se réciter des poèmes. Ça rétablissait une intimité qu’on arrachait à cette promiscuité, qui n’était pas foncièrement hostile – parce je ne dis pas qu’on était tout le temps sous le regard des SS, ce qui était souvent le cas dans la journée. C’était simplement le regard d’autrui, et même s’il était fraternel, il pouvait par moments être gênant. Donc la promiscuité est pour moi la chose la plus terrible, un des souvenirs les plus terribles. Et une façon d’éviter provisoirement la promiscuité, c’était de s’enfermer. En espagnol on a un mot très joli pour ça qui dit ensimismarse, s’enfermer en soi-même, en récitant un poème. Alors, évidemment on était en dehors du monde. C’était provisoire, c’était très aléatoire, ça ne vous guérissait pas des maux de la vie courante, mais c’était un recours.

LA RÉDACTION
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6 commentaires

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17/12/11 15:56
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16/12/11 23:27
That's going to make things a lot eseiar from here on out.
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PC

17/06/11 11:46
Merci pour cet article qui donne envie de lire Semprun. Son discours est clair, comme quoi, il est possible de parler simplement de choses parfois compliquées.
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sergeuleski

08/06/11 22:47
Semprun sans nous

_____________


Semprun souhaitait que les générations nées après 45 s'approprient les camps, la déportation, l'horreur du nazisme, le mensonge du Stalinisme...



On lui répondra : "Pour ça, il y a Arendt... et c'était dans les années 50 et 60".


Ainsi que... : "Mais... qui nous aidera à penser le nouvel enfer qui nous attend d'ici 2050 ; un marché mondialisé triomphant qui aura tout emporté : états, démocratie, nations, peuples, liberté, indépendance."



Car le vrai danger c'est bien la libéralisation des marchés financiers, l'hyper-mobilité des capitaux et la désintégration des processus de production ; des milliards d'êtres humains livrés à la logique d'un monde économique, un monde sans morale et sans esprit autre que mercantile et qui, à terme, n'habiteront plus aucun monde.

***

Confronté à cette nouvelle donne, Semprun est en panne ; et de sa génération, il n'est pas le seul : loin s'en faut.



Aussi…



Rien d’étonnant que seuls ceux qui n'ont de cesse de discourir sans fin autour du fascisme, du nazisme et du stalinisme soient ceux qui ne tarissent pas d'éloges à son sujet.



Et d'aucuns se souviendront avoir entendu Semprun affirmer que la classe ouvrière avait disparu...



Pour un homme de gauche… c'est dire ! C'est... tout dire !



***



La postérité ?



A la vue de Semprun, on peut craindre et souhaiter qu'elle détourne son visage pour mieux s'empresser de regarder ailleurs, plus loin aussi, et plus haut... finalement.



Qui la blâmera ?!

.

Car, il est grand temps de préférer le devin (prophète ?!) à l'historien ; une lecture du présent dans lequel on pourra y lire tous les dangers de l'avenir aux commentateurs littérateurs-témoins d'un passé miroir de sa propre image, impasse et cul-de-sac, tout à la fois.

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