Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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La mémoire de l'Europe
[vendredi 07 mai 2010 - 00:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Une tombe au creux des nuages. Essais sur l'Europe d'hier et d'aujourd'hui
Jorge Semprun
Éditeur : Flammarion
327 pages / 18,05 € sur
Résumé : Dans ce recueil d'articles et de discours, Jorge Semprun mêle intimement ses souvenirs personnels à sa réflexion sur la politique et le destin de l'Europe.
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A l'occasion de la parution d'Une tombe au creux des nuages. Essais sur l'Europe d'hier et d'aujourd'hui (Flammarion/Climats), Jorge Semprun a accordé un entretien à nonfiction.fr, dans lequel il revient sur sa vie d'écrivain et d'homme politique, profondément marquée par l'expérience des totalitarismes et la diversité culturelle et intellectuelle du continent européen.

 

dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng
alors vous avez une tombe au creux des nuages, on n'y est pas couché à l'étroit…


Ces vers   du poète juif Paul Celan qui donnent son titre au dernier livre de Jorge Semprun nous rappellent qu'il est l'un des grands témoins du XXe siècle. Exilé en France à cause de la guerre d'Espagne, il entre dans la Résistance puis est déporté à Buchenwald. Ces événements nourriront toute son œuvre, depuis Le grand voyage jusqu'à L'Ecriture ou la vie. Mais son expérience de la déportation n'est pas tout : Semprun a aussi connu l'engagement puis la désillusion communiste. Après la guerre, il intègre le Parti Communiste clandestin en Espagne avant d'en être exclu dans les années 1960. Il travaille alors, avec Costa-Gavras et Yves Montand, à des films comme Z ou L'Aveu, qui dénoncent tant les dictatures de gauche que de droite. Par la suite, il participera au gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez en Espagne, au moment de la chute des régimes communistes d'Europe de l'Est. Ce sont toutes ces expériences qui viennent donner de la chair aux articles et aux discours, écrits entre 1986 et 2005, qui composent ce recueil. Qu'il s'adresse à un public autrichien, israélien, ou surtout allemand, Semprun mêle intimement ses souvenirs personnels à sa réflexion, qui porte généralement sur la politique et le destin de l'Europe. Au cours d'une surprenante scène  , Semprun se souvient d'être allé méditer, peu après la libération de Buchenwald, en 1945, auprès de l'arbre de Goethe, près du camp, et de s'y être réconcilié en pensée avec la grande culture allemande classique. Buchenwald devient alors indissolublement le lieu d'une initiation personnelle à la réconciliation et un symbole très fort de l'Europe. En effet, comme Semprun y insiste à plusieurs reprises, l'ensemble symbolique formé par le camp et par la ville voisine de Weimar est un résumé de la situation de l'Europe entière : le souvenir de l'héritage humaniste dont participent Goethe et Schiller s'y oppose à la présence du totalitarisme nazi, mais aussi du totalitarisme communiste, puisque les communistes ont continué à utiliser le camp quelque temps après 1945. Chez Semprun, le témoignage n'est donc pas strictement personnel, il a une portée collective. Il est un devoir envers les morts, envers ceux qui ne peuvent plus témoigner. Ce devoir consiste à transmettre la mémoire aux nouvelles générations, mais il a un sens actif et positif : c'est la défense de l'héritage humaniste et démocratique de l'Europe et la critique de tous les totalitarismes. Jorge Semprun ne se veut pas victime mais se voit "comme un combattant et un compagnon d'armes des antifascistes allemands" . Le témoignage participe de ce combat, il est une exigence de pensée.

Semprun s'attache donc dans ces discours à penser le bilan de l'Histoire européenne du XXe siècle, mais il le fait en véritable écrivain, à travers des récits. Dans ces textes, on retrouve en effet le Semprun autobiographe, comme le Semprun romancier. On entend souvent l'écho de L'Ecriture ou la vie. Semprun n'oppose jamais le témoignage et la fiction. Celle-ci lui apparaît comme un élément désormais indispensable à la transmission de la mémoire : "Seule la littérature peut endosser cette mémoire à l'adresse des générations suivantes. Et la rendre vivante à nouveau…"  De même, Semprun n'oppose jamais la pensée de dimension philosophique et le récit. Si les grands penseurs du XXe siècle européen jouent un grand rôle dans ce livre, c'est autant à travers leurs ouvrages qu'à travers de petites anecdotes significatives tirées de leurs vies. A l'image de Milan Kundera, Semprun sait faire comprendre les mouvements de l'Histoire aussi bien avec des concepts qu'avec de simples récits de petits faits ou de choix existentiels. La culture européenne apparaît alors comme un grand roman dont Kafka, Mahler et Freud seraient les héros parmi d'autres. Retenons deux anecdotes particulièrement significatives parmi les multiples que nous conte Semprun. La première concerne Erich Muhsam, un poète et révolutionnaire allemand : les SS, après l'avoir torturé, le livrent à un chimpanzé, "croyant que le chimpanzé va continuer à le torturer, mais le chimpanzé embrasse le poète juif et le cajole. Alors on torture le chimpanzé et on l'abat."  Semprun donne ainsi bien à comprendre la brutalité non pas bestiale, mais dénaturée, des nazis, et leur terrifiante bêtise. La seconde anecdote se rapporte au philosophe et dissident tchèque Jan Patočka, mort suite à un interrogatoire de la police communiste : "Le jour de son enterrement, les hélicoptères ont survolé le cimetière pour éviter que les gens ne se rendent à la cérémonie. On avait également fermé toutes les boutiques de Prague, afin que personne ne puisse acheter de fleurs pour aller les déposer sur sa tombe."  Ici, l'anecdote donne clairement à penser, dans son contexte, ce qu'est la paranoïa du pouvoir totalitaire. Par l'écriture, par le récit, Semprun procède toujours à la contextualisation de sa pensée, ce qui permet de lui donner relief et force.

Titre du livre : Une tombe au creux des nuages. Essais sur l'Europe d'hier et d'aujourd'hui
Auteur : Jorge Semprun
Éditeur : Flammarion
Collection : Climats
Date de publication : 24/02/10
N° ISBN : 2081236338
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