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Critiques à nonfiction.fr

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On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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La parenté après Lévi-Strauss. Entretien avec Laurent Barry
[mardi 19 mai 2009 - 11:00]
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En Europe, historiquement, les cousins ont plus ou moins toujours marqué la limite ressentie, la frontière inconsciente de l’inceste. En deçà de cette frontière, dans le cas de relations sexuelles avec une parenté plus proche, le sentiment de culpabilité ou de honte suffit la plupart du temps à prévenir les relations incestueuses. La Loi est ici inutile. Et elle n’a d’ailleurs pas à se prononcer sur une prohibition dont on ignore finalement la motivation : personne ne sait vraiment aujourd’hui pourquoi il existe une prohibition de l’inceste. Et je parle bien ici d’une prohibition de l’inceste entre adultes consentants, et non pas de l’usage erroné que les acteurs sociaux ou juridiques font du concept d’inceste qu’ils confondent avec les relations sexuelles avec des mineurs.


nonfiction.fr : C’est aussi parce que les législateurs considèrent que les trois quarts des abus sexuels sur mineurs se font dans la famille.

Laurent Barry : Ces abus sexuels sont effectivement aussi des relations incestueuses dans bien des cas, mais je répète que cela n’est pas pour cela qu’elles sont punies. Il me semble intéressant de ne pas confondre les usages du praticien, du juriste, du psychologue auprès des tribunaux et une définition qui préexiste à celle qu’ils utilisent et qui est le fait des anthropologues et des sociologues. La prohibition de l’inceste vue par les anthropologues n’est pas lié une question d’âge, mais à l’existence de liens de parenté. Ce que punit la Loi par contre ce n’est pas le lien de parenté, mais le simple fait qu’il suppose un lien d’autorité – lequel constitue une circonstance aggravante – lorsqu’il met en scène un adulte et un enfant dans une relation pédophile. Elle ne punit pas l’"inceste" en tant que tel.

Je ne suis bien entendu pas en train de dire qu’il faille favoriser les relations sexuelles incestueuses quand elles concernent des adultes. À titre personnel, c’est un comportement que je réprouve. Mais il ne s’agit que de mes goûts personnels, et je n’ai aucune raison de les imposer aux autres. Les gens, s’ils sont adultes tous deux, ont le droit de choisir les partenaires sexuels qu’ils désirent, et nul ne doit avoir rien à y redire. Quand bien même la plupart des gens seraient comme moi et éprouveraient plutôt de la répulsion pour les comportements incestueux entre adultes, la loi n’a pas à poser comme une vérité "naturelle" un interdit dont nous ne comprenons ni le sens ni la fonction.

Qu'est-ce que la prohibition de l’inceste ? On ne le sait pas. Les biologistes ont des modèles pour rendre compte des comportements d'évitement (d’outbreeding) chez les animaux, mais leurs modèles ne s’appliquent pas aux faits humains. Quand vous permettez à des frères et sœurs de même père d’avoir des relations sexuelles, mais pas à des frères et sœurs de même mère comme c’était autrefois le cas à Athènes, les explications des biologistes ou des généticiens en termes de risques génétiques liés à la consanguinité n’ont plus aucun sens. Quand vous interdisez le mariage entre cousins parallèles et que vous permettez par contre celui entre cousins croisés, cette dichotomie n’a, à nouveau, aucun sens génétiquement parlant. Les modèles éthologiques qui mettent l’accent sur le risque génétique ne fonctionnent pas vraiment avec les prohibitions incestueuses humaines en fait.

C’est d’ailleurs ce hiatus qui me semble le plus intéressant. Il nous montre que l’on est bien ici dans le cadre d’un phénomène régi par des lois sociologiques, car les formes de prohibitions incestueuses sont en petit nombre. Si elles tenaient à des contingences culturelles ou historiques, elles existeraient nécessairement en bien plus grand nombre, nous aurions une bien plus grande pluralité de ces formes. Dans le même temps, le fait qu’il existe quand même plusieurs configurations, plusieurs agencements de ces prohibitions incestueuses, nous montre a contrario que nous n’avons pas affaire à des phénomènes purement biologiques, qui seraient alors univoques, puisque commun à Homo sapiens sapiens.

Avec l’inceste, comme le remarquait Lévi-Strauss, nous sommes vraiment à la croisée des chemins, mais peut-être pas pour les raisons qu’il supposait. Il y a bien en effet, contrairement à ce qu’il croyait dans les années 50, des comportements d'évitement sexuels dans une majorité d’espèces animales. Ce n’est donc pas, comme il le croyait, l’existence même d’une prohibition incestueuse qui singularise l’Homme, mais plutôt, me semble-t-il, la grande complexité dont il fait preuve dans l’élaboration et la construction de ces évitements, complexité qui n’a pas d’équivalent dans le reste du règne animal. Nous sommes ainsi, avec la prohibition de l’inceste, face à un objet proprement humain, qui n’appartient déjà plus à la Nature, même s’il y puise son origine.

 

* À lire également sur nonfiction.fr :

- Laurent Barry, La parenté (Gallimard), par Gilles Séraphin.

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