Entre deuil et voyage : l'(in)actualité de Barthes
[vendredi 27 février 2009 - 05:00]
nonfiction.fr :
On remarque en ce mois de février 2009 une véritable effervescence autour de Barthes. On dénombre sept publications - rééditions ou inédits, de ou sur Barthes, chez Christian Bourgois, Le Seuil, Manucius ou l'INA. S'agirait-il d'une stratégie commerciale fructueuse car s'agissant d'un auteur connu et reconnu? Ou au contraire d'un effort légitime pour réhabiliter Barthes à sa juste valeur ? Dans ce cas, ces publications vous semblent-elles capables d'y parvenir? Quelle interprétation plus générale donneriez-vous de cette entretprise éditoriale ?
Thomas Clerc : Il me semble que Barthes n'a pas besoin d'être réhabilité, il a besoin d'être relu dans une perspective contemporaine afin de le tirer des griffes des critiques conservateurs qui veulent en faire un nostalgique, un humaniste ou un antimoderne : cette dernière déclaration est tellement pitoyable, quand on y pense. Dans une performance récente, j'ai décliné plusieurs points parodiant ce sophisme : Proust hétérosexuel, Céline philosémite,
and son on. La transmission de l'œuvre de Barthes, et plus généralement des grands maîtres de l'intelligentsia des années 60 qui a marqué la génération actuelle, se fait plutôt bien. Certes, pour découvrir Barthes, ce n'est pas vers ces deux textes qu'il convient d'aller en priorité, puisqu'ils présupposent une connaissance intime de son œuvre préalable. Il faut, redisons-le, se plonger dans les
Œuvres Complètes, vraie mine, puis goûter ces entremets de façon un peu perverse. Cela dit, le
Journal de deuil est un texte extraordinairement apaisant : le discours du deuil, peu pris en charge aujourd'hui, dans une société qui "humorise" même la mort, fait écho aux remarques préliminaires de Barthes aux
Fragments d'un discours amoureux, discours qu'il prétendait délaissé. Le
Journal de deuil est quasiment un texte thérapeutique, très lisible et très beau, d'où son succès. L'intellectuel est vu tout à coup comme être sensible et fragile, ce que la
doxa a encore du mal à admettre.
nonfiction.fr :
Comment caractériseriez-vous l'actualité de la pensée de Barthes?
Thomas Clerc : Il faut reconstruire un
èthos ultramoderne de Barthes qui cadre avec la force et la subversion de sa pensée, meilleure façon de le traduire en le trahissant, puisque nous n'avons pas besoin de disciples mais de sortes de traîtres (ce que fut Barthes). C'est ainsi qu'on pourra le faire aimer des jeunes générations et du même coup transmettre l'intensité infinie de la littérature, qui réclame toujours des médiateurs (ou des intercesseurs) - ce dont nous manquons aujourd'hui. On pourrait peut-être reprendre chacun des textes et voir comment Barthes s'est saisi des problèmes qui sont les nôtres : la culture populaire à partir des
Mythologies, l'autobiographie avec
RB par RB, le formalisme comme révolution, l'
èthos comme identité multiple, le Neutre comme forme de vie, le lien entre littérature et art conceptuel, la transversalité, la bathmologie, etc. La grande force de Barthes, c'est qu'il fondait sa recherche sur son seul désir, un désir qui trouvait ses formes dans le(s) Texte(s)
À lire également sur nonfiction.fr :
- Roland Barthes, Journal de deuil (Seuil/IMEC), par Pierre Eugène.
- Roland Barthes, Carnets du voyage en Chine (Christian Bourgois/IMEC), par Camille Renard.
- Alain Robbe-Grillet, Pourquoi j'aime Barthes (Christian Bourgois/IMEC), par Camille Renard.
- Notre dossier : "Barthes ou le désir des textes".
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