Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

Quand vous avez vu effectivement des paysans pendus à leurs chambranles par leurs propres tripes sous les couteaux de jeunes ukrainiens engagés dans l’armée allemande, et que vous revenez trois mois plus tard au lycée Carnot et dans une famille où il y a un valet de chambre qui sert à table et où il manque simplement quelques membres de la famille qui sont morts ici ou là, il y a en effet un décalage complet entre ce que vous avez vécu et la vie normale.

Pierre Nora, France Inter, le 25 janvier 2012.

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL

Les idées sur le Web

Bientôt de nouveaux résultats !

Fragments endeuillés d'un discours
[vendredi 27 février 2009 - 05:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Journal de deuil
Roland Barthes
Éditeur : Seuil
268 pages / 17,96 € sur
Résumé : Des notes inédites de Roland Barthes après la mort de sa mère, qui ne nous touchent pas, nous laissent dans un espace hésitant entre détachement et psychologisme.
Page  1  2  3 

Disons le tout de suite, le Journal de deuil de Roland Barthes, suite de 330 fragments sur et autour de la mort de sa propre mère, est un objet malaisé à identifier, auquel on donne difficilement une place. Il y a d’abord cette mini-polémique (fallait-il ou non sortir ce livre ?) opposant les "éditeurs", décidés à offrir l’intégralité des écrits barthésiens au grand public, aux partisans de l’intimité, d’une sphère privée. S’il est tentant d’entrer dans le débat, gardons nous bien d’une pétition de principe avant d’ouvrir l’ouvrage, car le sens de cette polémique disparaît dès la lecture du livre. En effet, la question n’est pas tant de savoir si nous lecteurs violons une intimité, ce que nous avons le droit de (sa)voir, mais plutôt en quoi ce journal nous regarde, c’est-à-dire tout bêtement quel est l’intérêt de sa publication.

Car une chose frappe : ces notes, plus que pudiques, révèlent très peu. Elles prennent la forme d’une longue plainte, sans complaisance, une plainte au sens où Deleuze la définissait dans son Abécédaire, celle de l’élégie : "Ce qui m’arrive est trop grand pour moi." C’est ce que semble dire Barthes, qu’il se confronte à une épreuve qui le dépasse, qui l’empêche et lui coupe le souffle.

Si un sentiment ressort du Journal de deuil, c’est bien celui de l’impuissance. Impuissance à s’exprimer, à faire sens. Impuissance à dire le deuil. Impuissance qui se confond avec le refus, ce refus de raconter, composer avec le deuil . Ce que l’on voit dans ce journal, c’est donc un Barthes qui se refuse, sans doute, à ce qu’il aurait appelé l’Hystérie : Barthes exprime la portée limite du deuil, et décide de se montrer, comme lui, intraitable.

Barthes se définit très bien comme "un sujet dévasté en proie à la présence d’esprit" . Il n’a rien perdu en lucidité, reste capable de brillants traits analytiques, mais le problème qui semble se poser à lui est la raison d’être de cette lucidité, qui prend finalement des accents tragiques : "Maintenant, partout, dans la rue, au café, je vois chaque individu sous l’espèce du devant-mourir, inéluctablement, c’est-à-dire très exactement du mortel. – Et avec non moins d’évidence, je les vois comme ne le sachant pas." 


Palinodie


Mais il y a plus. Barthes, dans un grand mouvement rétrospectif, regarde son passé, le juge.

"[Bête] en entendant Souzay* chanter : "J’ai dans le cœur une tristesse affreuse", j’éclate en sanglot. *dont autrefois je me moquais !" 

On voit donc poindre dans le Journal de deuil une douloureuse palinodie, un chant inverse, un regard désemparé de Barthes sur son œuvre. L’affection prend toute la place. En est témoin cette note où Barthes se montre en colère contre le matérialisme, dans un mouvement envieux du mysticisme (mais qui reste, dramatiquement pour Barthes, non-dupe) : "[…] quelle barbarie de ne pas croire aux âmes – à l’immortalité des âmes ! Quelle imbécile vérité que le matérialisme !"  Cette palinodie est d’autant plus cruelle que les notes prises par Barthes ne paraissent d’aucune utilité "pratique" (presque "de la graphie pour rien", aurait-il pu dire plus légèrement) : elles n’apaisent ni n’expliquent le deuil.

Titre du livre : Journal de deuil
Auteur : Roland Barthes
Éditeur : Seuil
Collection : Fiction & Cie
Date de publication : 05/02/09
N° ISBN : 2020989514
Page  1  2  3 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

1 commentaire

Avatar

DNH24 45

06/01/10 18:05
Magnifique tenue expressive, présence constante à l'objet du regard, le texte, et tournée vers celui qui lit de celui qui lie, la langue prononcée.

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici