Quand vous avez vu effectivement des paysans pendus à leurs chambranles par leurs propres tripes sous les couteaux de jeunes ukrainiens engagés dans l’armée allemande, et que vous revenez trois mois plus tard au lycée Carnot et dans une famille où il y a un valet de chambre qui sert à table et où il manque simplement quelques membres de la famille qui sont morts ici ou là, il y a en effet un décalage complet entre ce que vous avez vécu et la vie normale. 
Pierre Nora, France Inter, le 25 janvier 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Disons le tout de suite, le Journal de deuil de Roland Barthes, suite de 330 fragments sur et autour de la mort de sa propre mère, est un objet malaisé à identifier, auquel on donne difficilement une place. Il y a d’abord cette mini-polémique (fallait-il ou non sortir ce livre ?) opposant les "éditeurs", décidés à offrir l’intégralité des écrits barthésiens au grand public, aux partisans de l’intimité, d’une sphère privée. S’il est tentant d’entrer dans le débat, gardons nous bien d’une pétition de principe avant d’ouvrir l’ouvrage, car le sens de cette polémique disparaît dès la lecture du livre. En effet, la question n’est pas tant de savoir si nous lecteurs violons une intimité, ce que nous avons le droit de (sa)voir, mais plutôt en quoi ce journal nous regarde, c’est-à-dire tout bêtement quel est l’intérêt de sa publication.
Car une chose frappe : ces notes, plus que pudiques, révèlent très peu. Elles prennent la forme d’une longue plainte, sans complaisance, une plainte au sens où Deleuze la définissait dans son Abécédaire, celle de l’élégie : "Ce qui m’arrive est trop grand pour moi." C’est ce que semble dire Barthes, qu’il se confronte à une épreuve qui le dépasse, qui l’empêche et lui coupe le souffle.
Si un sentiment ressort du Journal de deuil, c’est bien celui de l’impuissance. Impuissance à s’exprimer, à faire sens. Impuissance à dire le deuil. Impuissance qui se confond avec le refus, ce refus de raconter, composer avec le deuil . Ce que l’on voit dans ce journal, c’est donc un Barthes qui se refuse, sans doute, à ce qu’il aurait appelé l’Hystérie : Barthes exprime la portée limite du deuil, et décide de se montrer, comme lui, intraitable.
Barthes se définit très bien comme "un sujet dévasté en proie à la présence d’esprit" . Il n’a rien perdu en lucidité, reste capable de brillants traits analytiques, mais le problème qui semble se poser à lui est la raison d’être de cette lucidité, qui prend finalement des accents tragiques : "Maintenant, partout, dans la rue, au café, je vois chaque individu sous l’espèce du devant-mourir, inéluctablement, c’est-à-dire très exactement du mortel. – Et avec non moins d’évidence, je les vois comme ne le sachant pas."
Palinodie
Mais il y a plus. Barthes, dans un grand mouvement rétrospectif, regarde son passé, le juge.
"[Bête] en entendant Souzay* chanter : "J’ai dans le cœur une tristesse affreuse", j’éclate en sanglot. *dont autrefois je me moquais !"
On voit donc poindre dans le Journal de deuil une douloureuse palinodie, un chant inverse, un regard désemparé de Barthes sur son œuvre. L’affection prend toute la place. En est témoin cette note où Barthes se montre en colère contre le matérialisme, dans un mouvement envieux du mysticisme (mais qui reste, dramatiquement pour Barthes, non-dupe) : "[…] quelle barbarie de ne pas croire aux âmes – à l’immortalité des âmes ! Quelle imbécile vérité que le matérialisme !" Cette palinodie est d’autant plus cruelle que les notes prises par Barthes ne paraissent d’aucune utilité "pratique" (presque "de la graphie pour rien", aurait-il pu dire plus légèrement) : elles n’apaisent ni n’expliquent le deuil.
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