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Société

L'Âge de la Régression. Pourquoi nous vivons un tournant historique

Couverture ouvrage

Collectif
Premier Parallèle , 328 pages

Le retour de « La Grande Transformation » ?
[mercredi 28 juin 2017]


Une analyse du recul de la dmocratie librale et de ses valeurs par quinze intellectuels, qui nesquisse gure de voies de sortie.

2016 aura été marquée par la victoire du Brexit en juin, puis en novembre par celle de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine. Autant d’événements qui paraissaient inimaginables avant leur réalisation et qui firent de 2016 un « annus horribilis » pour les « progressistes » du monde entier. Ce n’est pourtant pas ce double choc qui a conduit l’éditeur allemand Heinrich Geiselberger à réunir quinze intellectuels dans L’âge de la régression, mais, dès la fin 2015, les réactions et polémiques consécutives à l’attentat du 13 novembre et à l’arrivée parallèle de centaines de milliers de migrants en Europe.

 

Une nouvelle « grande transformation »

Dans sa préface, Geiselberger explique qu’en invitant ces universitaires et journalistes venus de pays différents, bien que majoritairement occidentaux, il souhaitait revenir sur l’effondrement de normes et de valeurs « jadis arraché(e)s de haute lutte et qui, jusqu’alors, étaient tenus pour acquis. » Alors que nombre de pays voient leur structures étatiques s’effondrer et leurs citoyens partir à la recherche d’horizons plus cléments, les Etats occidentaux à l’heure de l’austérité ne seraient plus guère en mesure d’offrir à leurs administrés que la promesse de la sécurité et du retour à une identité, voire à une grandeur perdue(s). La liste des symptômes pourrait bien sûr être plus étoffée, mais Geiselberger propose de la résumer sous le terme de « grande régression », en référence à l’œuvre de l’économiste hongrois Karl Polanyi. Dans La Grande Transformation, publié en 1944, ce dernier faisait le lien entre la montée des totalitarismes et un capitalisme utopique libéré de ses entraves (processus qu’il qualifie de « désencastrement ») ; le second ayant donné naissance, par réaction, aux premiers. Depuis les années 1980, nous serions à nouveau entrés dans un tel mouvement de libération du capitalisme, notamment incarné par la globalisation et la financiarisation de l’économie. En dépit, dès les années 1990, de l’émergence de mouvements altermondialistes, œuvrant pour une régulation et une prise de conscience internationales du phénomène, ce sont désormais les réactions venant de la droite, à commencer par le populisme , qui semblent dominer.

Ainsi, les différentes analyses rassemblées ici décrivent la forme prise par la globalisation, « radicalement néolibérale », et « se demandent dans quelle mesure les démocraties néolibérales dépendent, à maints égards, de conditions préalables qu’elles-mêmes ne peuvent garantir, […] : des médias offrant un certain pluralisme d’opinions ; des associations intermédiaires telles que syndicats, partis, associations citoyennes, dans le cadre desquelles les hommes peuvent faire l’expérience d’une certaine forme d’autonomie épanouissante ; des partis (réellement) de gauche, parvenant à articuler les intérêts de milieux sociaux différents ; enfin un système éducatif ne réduisant pas la formation à fabrication d’un « capital humain » et à l’application la plus scolaire des programmes « PISA ». » Plus largement, se pose la question d’une possible « régulation politique de l’interdépendance globale ». A leur échelle, les seize auteurs de L’âge de la régression s’efforcent de lancer un débat public international sur la question ; en atteste la publication simultanée du livre dans plusieurs pays.

Parmi les contributeurs l’on retrouve des figures bien connues des sciences sociales comme les sociologues Zygmunt Bauman, Bruno Latour et Wolfgang Streeck ou le philosophe Slavoj Zizek. Difficile de revenir ici sur toutes les analyses composant le livre ; retenons les plus explicites et les plus complémentaires dans leurs description et explications du « tournant historique » que nous serions en train de vivre.

 

De la remise en cause de la démocratie libérale à l’essor des populismes

Arjun Appadurai, spécialiste de la globalisation et auteur entre autres de Condition de l’homme global, revient sur ce qu’il appelle « Une fatigue de la démocratie ». Assisterions-nous à un rejet de la démocratie libérale et à son remplacement par un autoritarisme populiste ? A partir du contexte européen, Appadurai met en lumière le paradoxe du populisme : ses dirigeants s’efforcent de conquérir un pouvoir national au moment même où celui-ci est de plus en plus inopérant, tout particulièrement dans la sphère économique. Si le « principe voulant que la souveraineté économique soit le fondement de la souveraineté nationale a toujours été un peu douteux […] aujourd’hui, sa pertinence paraît de plus en plus contestable. » Sans prise sur l’économie, ces mouvements se rabattent alors sur les questions identitaires, promouvant un « ethno-nationalisme, en étouffant toute dissidence intellectuelle et culturelle intérieure. » Russie de Vladimir Poutine, Turquie de Recep Tayyip Erdogan, Inde de Narenda Modi, Donald Trump aux Etats-Unis… autant de dirigeants populistes qui reprennent en cœur le même refrain d’une « sorte de cure de purification culturelle nationale », synonyme de grandeur retrouvée. Cela ne les empêche aucunement d’être « favorables au capitalisme néolibéral » avec quelques adaptations locales. Une fois au pouvoir, ils font tout leur possible pour y rester.

Qu’en est-il du côté des citoyens ? Pour comprendre leur comportement, Appadurai mobilise la théorie développée par Albert O. Hirschman dans Défection et prise de parole . Le Brexit constitue ainsi une stratégie de défection (« exit ») du projet européen. Toutefois, plus largement, en votant pour des mouvements populistes, une partie des électeurs choisiraient également de faire défection « de la démocratie elle-même ». Si Appadurai interprète ainsi le succès des mouvements populistes, et considère donc que « la défection » serait devenue « une forme de prise de parole », une telle lecture n’est reste pas moins discutable. En effet, le vote reste une forme de protestation et non de défection – l’abstention s’en rapprochant davantage, même si elle sert de plus en plus à envoyer un message et ne signifie plus une pure et simple indifférence. Davantage que les classes populaires et moyennes, peu mobiles, c’est une partie des élites – notamment économiques – qui fait défection et ne souhaite plus supporter les coûts de la démocratie libérale. Appadurai a néanmoins raison lorsqu’il diagnostique un « sentiment de lassitude à l’endroit de la démocratie », exacerbé par des facteurs socio-culturels et économiques. A l’aune du débat sur les migrants, Appadurai note également l’un des traits expliquant le succès mondial des populismes de droite : la capacité de ces derniers à « retraduire les enjeux relevant de la souveraineté économique en enjeux de souveraineté culturelle. », capacité que l’américain Thomas Frank avait déjà relevée dans son Pourquoi les pauvres votent à droite.

 

La responsabilité de la gauche

Nancy Fraser, dans sa contribution, qualifie ces phénomènes de « mutineries électorales » et les considère comme autant de rejets de la globalisation et du néolibéralisme, mais également du progressisme, Fraser associant – comme Jean-Claude Michéa dans L’empire du moindre mal  – libéralisme social et libéralisme économique. Aux Etats-Unis, Bill Clinton incarna politiquement cette « alliance entre des principaux nouveaux mouvements sociaux […] et des secteurs de pointe à forte valeur ajoutée des industries de la finance et des services ». Les « conceptions libérales-individualistes du progrès remplacèrent progressivement celles de l’émancipation qui avaient prospéré tout au long des décennies 1960 et 1970 » et contribuèrent à affaiblir la protection sociale. « C’est l’absence d’une gauche véritable qui permit à cette fusion funeste de s’accomplir. » Le choix qui nous serait aujourd’hui présenté entre « néolibéralisme progressiste » et « populisme réactionnaire » n’en serait plus un, le premier renforçant le second. En refusant de comprendre la colère légitime d’une partie du corps électoral, qui se traduirait par la recherche de « boucs émissaires », la gauche a également renoncé à diriger cette rage vers « les prédations systémiques du capitalisme financier. » Eva Illouz constate un phénomène analogue à travers le cas israélien où l’abandon, voire le mépris, par le parti travailliste des juifs arrivant du Moyen Orient (les Mizrahim) a conduit in fine à un rejet des valeurs portées par la gauche et à une captation de cet électorat par la droite israélienne.

 

Une nouvelle tyrannie de la majorité

Alexis de Tocqueville avait déjà alerté sur les risques de l’instauration d’une « tyrannie de la majorité », résultante du processus démocratique. Le politiste bulgare Ivan Krastev parle, de nos jours, d’un « retour des régimes majoritaires ». Pour ce dernier, le trait le plus troublant pour notre époque serait moins « l’émergence de régimes autoritaires que la transformation en cours de nombre de régimes démocratiques occidentaux. […] Aujourd’hui, les élections servent à consolider l’hégémonie des majorités. » Les populations européennes seraient hantées par la crainte de voir leurs cultures disparaître et d’être remplacées, leur vigueur démographique et la révolution technologique – où ce n’est plus l’immigré mais le robot qui prendrait leur place – alimentant ces peurs. S’agit-il d’une réaction paradoxale de ceux que l’on pourrait pourtant considérer comme les principaux bénéficiaires de la mondialisation (les Européens et les Américains) ?

Krastev estime que le phénomène populiste ne peut être réduit uniquement à l’idée d’une perte causée par la mondialisation, exemple de la Pologne en plein développement à l’appui. Il rejoint par contre les analyses déjà évoquées d’Arjun Appadurai, pour qui, faute d’avoir prise sur l’économie, l’Etat-nation « s’est progressivement réduit à la fiction de son ethnos, considéré comme la dernière ressource culturelle sur laquelle il puisse exercer sa complète domination. » Internet, qui renforcerait la satisfaction des préférences naturelles – en permettant de se choisir une communauté élective – contribuerait ainsi à l’exclusion de l’autre, non désiré. En conséquence, la démocratie n’encouragerait plus « l’émancipation des minorités » mais au contraire concourt au renforcement et à la sécurisation de la « puissance des majorités ». Et préparerait mal à l’arrivée, déjà en cours, de migrations forcées et, encore moins, d’immigrations choisies.

 

L’âge de la régression offre des analyses de grande qualité pour comprendre la genèse de la situation actuelle, bien qu’inévitablement répétitives au fil des textes, car partagées, et évidemment discutables pour plusieurs d’entre elles. Outre la relative absence des défis environnementaux, que seul Bruno Latour évoque assez franchement, l’on ressort frappé par le peu de solutions proposées, peut-être volontairement. Plus que des alternatives, nous aurions le choix entre des dilemmes. Paradoxalement, les ébauches et pistes de solutions sont plus souvent signées par des journalistes que par des universitaires, tels que le britannique Paul Mason, l’autrichien Robert Misk ou l’ex-chercheur néerlandais, et aujourd’hui écrivain, David Van Reybrouck, qui reprend les arguments de son Contre les élections. Aussi insatisfaisante qu’elle puisse leur apparaître, c’est vers une Union Européenne, qu’ils souhaitent plus démocratique et protectrice, que se tourne une partie de leurs espoirs.

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