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Politique

La gauche va-t-elle disparaître ?

Couverture ouvrage

André Burguière
Stock , 320 pages

La démocratie : nouveau champ de bataille de la gauche
[mercredi 07 juin 2017]


Un essai intelligent sur l’actualité du clivage droite-gauche et sur les nouveaux combats de la gauche.

Les élections nationales de 2017 acteront-elles la fin du clivage droite-gauche ? Pour le Front National, l’alternance de partis de gouvernement issus de la gauche et de la droite et menant peu ou prou la même politique une fois au pouvoir  aurait signé l’arrêt de mort de celui-ci. Nos débats politiques se reconfigureraient-ils alors autour d’une opposition entre souverainistes et mondialistes, réactionnaires et progressistes, voire pessimistes et optimistes, pour ne citer que les nouvelles appellations les plus commentées ? A première vue, le second tour de l’élection présidentielle, en écartant les candidats des principaux partis incarnant l’alternative qui structure notre vie politique depuis la Révolution française, apparaît confirmer que ce clivage a cessé d’être pertinent. La complexe recomposition politique à l’œuvre ouvre la voie à différents scénarios, que les économistes Bruno Amable et Stefano Palombarini ont esquissés dans L'illusion du bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français.

Publié en mars 2017, et en dépit de son titre, La gauche va-t-elle disparaître ? d’André Burguière s’inscrit à contre-courant de la thèse de la disparition et avance même de nombreux combats que seule la gauche serait en mesure de porter. Connu pour son œuvre d’historien de la famille, membre de l’Ecole des Annales, dont il fut un temps secrétaire de rédaction de leur revue avant d’en devenir l’historien , Burguière a également été engagé politiquement. D’abord au Parti Socialiste Unifié, où il fera surtout connaissance avec cette génération d’historiens passés par le communisme avant d’en revenir désenchantés et dont François Furet fut l’une des têtes de proue. Il continuera à les côtoyer aussi bien à l’EHESS, en tant que directeur d’études, qu’au Nouvel Observateur, où il contribuera comme plusieurs d’entre eux.

 

Qu’est devenue la gauche ?

Tout commence par une définition, le fameux mot du philosophe Alain, pour qui toute réflexion remettant en cause l’existence du clivage droite-gauche ne peut émaner que d’un homme de droite. Si Burguière avoue avoir longtemps été convaincu par la solidité de ce propos, et s’être rangé dans la grande famille de la gauche, il reconnaît que « l’effacement du vote d’appartenance » et la montée en puissance de l’électeur « consommateur » alimentent le doute.

Pour l’historien, une politique de gauche repose fondamentalement sur « un projet de transformation de l’ordre social visant à l’améliorer », d’où la pluralité des propositions issues de la gauche. Le parti socialiste aurait abandonné une telle perspective, se contentant d’accepter le réel, alors que la droite – sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy – se serait présentée comme le parti de la réforme, même si cette dernière avait pour but d’en déconstruire de précédentes, sources de justice et de protection pour les plus faibles.

Dans son essai, Burguière se donne pour objectif de présenter les « valeurs sur lesquelles la gauche et la droite s’opposent radicalement », autrement dit « les fondements de la pensée de la gauche », il ne se livre pas pour autant à un exercice abstrait. Il envisage une série de thèmes à la fois concrets et actuels, le tout accompagné de propositions. Il reconnait d’emblée le caractère artificiel, car mouvant et réducteur, de ce clivage. Celui-ci lui semble néanmoins essentiel au fonctionnement du débat politique et recouvrir une part de réalité. Burguière remarque ainsi que l’on se déclare plus volontiers de gauche, ou du moins tel était le cas il y encore peu, et que cette affirmation se doublait d’un refus du fatalisme et d’un appel à l’imagination. Au contraire, « pour la droite, le monde social obéit à un ordre et à des lois élémentaires tout comme le monde naturel. » Quand la gauche cherche à transformer la nature, la droite s’applique à « s’y conformer ».

Pourtant, le sens du mot « réforme » a changé ; elle est devenue le mot d’ordre des gouvernements néolibéraux depuis les années 1980. Les conflits sociaux dont une partie de la gauche – les syndicats – reste partie prenante sont désormais d’ordre défensif. Le taux de syndicalisation n’a jamais été important en France, contrairement à ses voisins du Nord de l’Europe, mais la montée de l’individualisme chez les salariés associée à la perte de la « foi dans leur capacité à construire ensemble leur destin » auront fini d’affaiblir cet autre pan de la gauche. Pour Burguière, les ouvriers n’ont jamais été automatiquement de gauche. En revanche, la gauche a réussi lorsqu’elle a su capter et répondre aux aspirations populaires, en conciliant les mots d’ordre de liberté et d’égalité, sans abandonner la première à la droite et sans se laisser caricaturer dans la seule défense de la seconde. Et bien sûr sans opposer l’une à l’autre comme l’énonce la pensée néolibérale depuis Hayek, en se fondant sur une lecture erronée de Tocqueville.

 

De nouveaux combats de gauche

En bon historien, Burguière revient sur les origines de cet abandon de la perspective transformatrice de la gauche, qu’il situe dans un contexte international tout en l’articulant au rythme français, surtout lorsque ce dernier se révèle à contretemps. Au-delà de cette analyse historique, dont une partie des éléments est d’ores-et-déjà bien connue, ce sont les nouveaux combats de gauche identifiés par Burguière qui retiennent l’attention, tout comme la relative absence de la préoccupation environnementale, certes évoquée mais au grè d’autres thématiques. Burguière aborde ainsi la refonte de notre Ecole, notre destin européen et consacre de longs développements à la vaste question de la démocratie. En effet, tout en abordant la renaissance de la gauche, Burguière réfléchit à la revitalisation de la démocratie.

Cette démocratie est d’abord politique. Bien que les premières mesures contre le cumul des mandats entrent en vigueur cinq après l’élection de François Hollande, beaucoup de choses restent à faire contre la professionnalisation de la politique. Les maux qui concourent à la limitation du système représentatif dans son état actuel sont connus : addition des responsabilités nationales et locales, absentéisme consécutif des parlementaires, surreprésentations des hauts fonctionnaires (et de l’ENA) dans le personnel politique et, plus largement, décrochage entre les catégories sociales présentes au parlement et le reste du pays.

Plusieurs solutions sont avancées par Burguière pour y remédier. Tout d’abord, « Les élus de la nation doivent s’occuper en priorité des problèmes de la nation » et arrêter, au nom de l’ancrage territorial et de la réduction de leur rôle proprement législatif, de défendre les intérêts locaux au détriment du bien commun. A cela s’ajouterait une limitation des mandats dans le temps. Ce renforcement du pôle législatif ne sera possible que si celui-ci retrouve « ses deux fonctions fondamentales : 1) élaborer et voter les lois ; 2) investir et contrôler le gouvernement. » Il convient également de réaffirmer la séparation entre politique et administration, de permettre aux élus d’être mieux informés et plus aptes à enquêter, afin de cesser de considérer que la politique s’apparente à une compétence technique. En conséquence, le gouvernement serait d’abord responsable devant l’Assemblée. Le président de la République serait élu pour un seul et unique septennat, jouerait un rôle d’arbitre, de représentation sur le plan international et de recours régalien. Ce renouvellement démocratique pourrait être facilité par le tirage au sort d’une partie de l’Assemblée ; pratique qui a fait ses preuves dans le cadre des jurys des tribunaux. Reprenant une partie des conclusions de la commission Bartolone-Winock, Burguière juge positive l’idée de référendums d’initiative populaire, qu’il distingue soigneusement de ceux d’initiative présidentielle qui tournent trop souvent au plébiscite.

Cette démocratie est également sociale. Burguière ne renonce pas à la validité de la social-démocratie, qu’il estime mal comprise par la gauche française. Sa définition ne recoupe pas celle de François Hollande, qui ne l’aurait envisagée que dans son aspect économique, pour ensuite se transformer après quelques années au pouvoir en dirigeant « responsable » et donc libéral. Hollande aurait oublié la dimension démocratique fondamentale qui préside à un tel modèle, notamment dans les relations sociales. Derrière l’historien se faufile alors le sympathisant, moins visible que d’autres, de la « deuxième gauche », favorable à un système accordant une large place à la concertation et au compromis, tel que défendu depuis des décennies par un syndicat comme la CFDT. La gauche se devrait de renouer avec les syndicats, de considérer l’Etat davantage comme un régulateur que comme un grand ordonnateur.

La vigueur des ONG, les manifestations de rue et le mécontentement réfléchi exprimé par l’abstention électorale sont autant de signaux qui attestent que le désir de démocratie n’est pas mort sous les coups de l’individualisme, mais seulement insatisfait, notamment à cause de la professionnalisation de la politique qui fait de cette dernière une compétence, et non à la fois un droit et un devoir. L’avenir de la gauche passe donc par l’« approfondissement de la démocratie », synonyme d’exercice de l’égalité et valeur peu susceptible d’être revendiquée par la droite. La gauche doit renouer avec les « laissés-pour-compte », notamment issus de l’immigration, et, toujours en quête d’égalité, s’arrimer à l’Europe pour l’amener vers plus de démocratie et lui faire abandonner le seul horizon du marché unique.

 

Avec La gauche va-t-elle disparaître ?, André Burguière offre une démonstration d’une grande richesse argumentative, combinant connaissances historiques et expérience personnelle d’un témoin engagé. Plus qu’un simple livre sur la gauche, il propose de nouvelles perspectives, ou de salutaires rappels, pour régénérer et approfondir notre démocratie.

 

A lire aussi sur Nonfiction :

- IDÉOGRAPHIE – Réinventer la démocratie (1/2) : en pratique, par Damien Augias et Pierre-Henri Ortiz.

- Didier Demazière et Patrick Le Lidec, Les mondes du travail politique. Les élus et leurs entourages, par Damien Augias.

- Jacques Julliard, Les gauches françaises, par Benjamin Caraco.

- Jean-Claude Michéa, Les mystères de la gauche, par Benjamin Caraco.

- Philippe Corcuff, La gauche est-elle en état de mort cérébrale ?, par Benjamin Caraco.

 

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3 commentaires

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François Carmignola

16/06/17 21:25
Il y a aussi le jugement de Sternhell: le ni droite ni gauche est fasciste !

La gauche c'est d'abord l'attitude morale passive et donc la préférence à l'injustice subie plutôt qu'à celle commise. La droite c'est l'attitude morale et donc l'inverse. C'est pour cela que le libéralisme économique est de droite et le libéralisme sociétal de gauche: ce qui s'impose à la droite c'est la puissance et la vie de la liberté et non la faiblesse et la mort de la liberté...
Cette dualité fondamentale de toute opinion constitue le réel et le nier c'est vouloir l'abolir. Vouloir abolir le réel c'est l'autoritarisme fasciste.
Macron et Bayrou sont des fascistes !
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Passage

11/06/17 18:20
C'est dommage de s'accrocher encore et encore à la droite ou la gauche. C'est dépassé. Il est temps de passer à autre chose.
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Jean B

09/06/17 09:33
Il est difficile à la lecture de ce compte-rendu, qui n'est bien sûr pas du tout en cause, de ne pas se faire la réflexion que ce type d'analyse pourrait bien être complètement périmée par la déflagration politique que l'on connait...

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