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ENTRETIEN – Autour du « Cas Paramord », avec Pierre-Henri Castel
[jeudi 15 septembre 2016 - 16:00]

Avec son dernier livre, Le Cas Paramord, Pierre-henri Castel, psychanalyste et chercheur au CNRS, se penche sur la condition de l'Homme dans l'histoire passée et présente. Il y explore avec audace et érudition l'impact de nos modes de vie sur notre état psychique. Témoin du patient travail des psychanalystes comme de leurs errances, il montre à quelles conditions la cure analytique peut avoir lieu.

L'entretien qu'il nous a accordé revient sur la notion de "com-passion" qu'il érige dans ce livre en boussole de la pratique psychanalytique, mais également sur ses limites chez l'analyste, sur la véracité des propos des patients, et sur d'autres enjeux décisifs de l'investigation psychanalytique.


Nonfiction.fr : Votre dernier livre, Le Cas Paramord, est à la fois une réflexion sur un type de troubles, sur la condition psychique de l’homme postmoderne, et sur la pratique psychanalytique. A ce sujet, vous montrez comment l’un de vos rêves vous a permis de vous « rapprocher » de votre patient, de mieux « sentir » sa problématique. Pourquoi accordez-vous une telle importance à une cette proximité avec le patient et ses affects ? Quelles en sont les limites ?

Pierre-Henri Castel :
Lorsqu'on m'interroge sur la question du « garde-fou » nécessaire en psychanalyse, pour éviter les situations où l'analyste, à force de trop bien comprendre les états émotionnels de son patient, finirait par compatir avec lui, perdant par là tout moyen de délivrer ce patient de la relation émotionnelle en miroir dans laquelle il s'est lui-même enfermé avec son semblable, je me dis tout de suite que je réponds à un interlocuteur français. Car c'est chez nous, en France, que le milieu psychanalytique s'est montré le plus réticent, à juste titre, à cette idéalisation de l'empathie qui la confond avec une sorte de bienveillance humaniste ennemie des positions théoriques, objectivantes, « en surplomb ». Cette idéalisation de l'empathie a largement infecté l'univers psychothérapeutique, notamment aux États-Unis. Lacan l'avait combattue en son temps, et je vous renvoie à un petit opuscule tout récent de Laurence Kahn , bien documenté et argumenté, qui oppose au contraire l'« apathie » essentielle du psychanalyste à cette empathie normative de nombre de pratiques « psy » contemporaines.

Mais votre question soulève une difficulté plus substantielle. C'est que les relations émotionnelles, surtout en miroir, sont susceptibles de se retourner avec la plus extrême violence, en particulier lorsque la captation par l'image du semblable, qui comporte sans conteste une dimension amoureuse, est soudain vécue comme une intrusion et une aliénation intolérables. Certains passages à l'acte paranoïaques, certaines idéalisations finalement meurtrières n'ont pas d'autres raisons. Or, la question s'est très vivement posée chez les psychanalystes français, et pas seulement les élèves de Lacan, de savoir si la référence au symbolique, à la parole adressée à autrui, et donc au « tiers » et ultimement au père, n'était pas, au fond, l'antidote structural indispensable à la menace universelle et permanente de ce rapport au semblable constamment menacé de basculer d'un amour mimétique à la haine agie. Du coup, on a parfois considéré en France comme naïf, sinon comme une trahison à l'égard de la psychanalyse, toute réflexion sur la résonance émotionnelle et affective. Soit il s'agissait d'une méconnaissance ridicule des innombrables asymétries radicales caractéristiques de la psychanalyse, comme celles qui structurent le rapport de parole (c'est à un « Autre » qu'on s'adresse), ou celles impliquées par la différence des sexes ; soit il s'agissait d'une concession niaise à des idéaux de réparation exigés par nos sociétés individualistes contemporaines, et qui font bon marché du tragique de l'existence, voire de la pulsion de mort.

Il va pourtant de soi que l'empathie dont Freud a exploité le concept n'a rien à voir avec un idéal de bienveillance. C'est la même empathie dont a besoin, non seulement l'ami ou l'amant, mais le tortionnaire pour, en se mettant exactement « à la place » de ses victimes, détecter avec précision ce qui les fera maximalement souffrir. Cette empathie-là est donc neutre, et n'a rien de souhaitable en soi. C'est juste ce qui nous permet de nous tenir au plus près de notre semblable, pour le meilleur ou pour le pire, mais elle n'implique en aucune manière de nous identifier mimétiquement à lui. Je ne doute pas qu'il y ait des phénomènes gravement pathologiques de régression à une identification en miroir (comme dans certains passages à l'acte délirants spectaculaires) ; j'ai plus de doutes sur l'anthropologie implicite qui en fait un invariant structural dans la relation de chacun à autrui.


Nonfiction.fr : L’empathie de méthode dont vous parlez est contrastée : d’un côté elle tend presque à être affecté par ce dont votre patient est affecté, de l’autre elle ne vous empêche pas de ressentir, à distance, de l’ennui, de l’agacement, etc. A quel point pouvez-vous en partager les peines ? Et cherchez-vous, par ailleurs, à en partager aussi les joies ?


Pierre-Henri Castel :
Lorsque vous me demandez si je partage uniquement les peines de mes patients, ou aussi leur joie, il me vient aussitôt que je trouve souvent qu'il y a des joies (senties, éprouvées) dont il faudrait plutôt s'affliger, ou des peines dont on devrait plutôt se réjouir. La joie, par exemple dans un épisode maniaque, peut-être tout à fait communicative ; rien n'empêche dans le même temps de s'affecter soi-même de l'affect du patient sur un versant triste, voire consterné, en déplorant cette joie folle.

Mais pour tenir ce discours, l'originalité de ma position consiste à proposer une autre analyse conceptuelle de ce qu'est l'affect ou l'émotion, et, notamment, à contester vigoureusement l'opposition freudienne radicale entre l'affect et la représentation, dont certains traits importants se retrouvent dans l'opposition lacanienne entre l'affect et le signifiant. C'est là un projet de nature philosophique et épistémologique sur lequel Le Cas Paramord livre un certain nombre de clés. Ma perspective doit beaucoup à la réflexion contemporaine sur les actes de langage, sur la notion d'actes de langage « indirects » (où ce qui est exprimé n'est justement pas ce qui est dit), et au nouvel intérêt pour la dimension « perlocutoire » des énoncés (non pas ce que nous faisons en le disant, comme promettre, mais ce que le fait de dire cause chez autrui, comme dans les cas où on le séduit, ou le menace, etc., avec une promesse). Je m'intéresse, au fond, aux passions qui correspondent à ces actions particulières que sont les actes de langage. Le langage, ainsi, n'est pas du tout évacué de mon horizon, mais il est appréhendé d'un tout autre point de vue que celui des représentations ou des signifiants (disons, un point de vue fortement influencé par le pragmatisme). C'est, si vous voulez, un point de vue aristotélicien, dans la mesure où chez Aristote la théorie des passions ne relève pas de la psychologie, mais de la rhétorique.

Je suis même attentif à me tenir au plus près des questions les plus ouvertes et les plus délicates de la philosophie de l'esprit et du langage, quand je propose des concepts psychanalytiques inédits. Cela ne se limite pas à la question du langage, des actes de langage et des affects : c’est aussi le cas quand je parle, par exemple, d’intuitionnisme en psychanalyse à propos de Bion, ou lorsque j’essaie d’envisager l’amour dans le transfert, non plus, comme d’habitude, comme l’orientation érotique du patient vers l’analyste, mais comme une forme d’amour « sans mémoire ni désir » qui va de l’analyste vers le patient, et qui évoque alors non pas l’éros, mais l’agapè.

Mais disons que ces concepts ne sont inédits que parce que je suis aussi astreint à une forme de créativité conceptuelle qui a une signification, du moins je l'espère, pour la philosophie de l'esprit, l'histoire des « mentalités », comme on disait il y a quelques décennies, et même pour l'anthropologie. Le débat a forcément lieu au moins autant avec Austin, Searle et Cavell, ou bien Mauss, Elias ou de Certeau qu'avec Freud, Lacan et Bion. D'une certaine façon, j'essaie au moins autant d'intéresser mes amis philosophes et sociologues à la psychanalyse d'aujourd'hui (ils l'ignorent, dans tous les sens du terme, quand leurs références ne datent pas des années 1960), que de reconsidérer l'appareil théorique de la psychanalyse sur des bases nouvelles et fructueuses, en mobilisant toutes sortes de débats contemporains à la charnière de la philosophie de l'esprit, de la philosophie des sciences, mais aussi des sciences sociales.

De toute façon, il n'est tout simplement plus possible d'invoquer des notions comme celles d'affect, de signifiant ou de représentation, qui sont dépourvues du moindre usage pertinent dans les sciences humaines et sociales d'aujourd'hui, sans susciter la lassitude ou l'ironie de lecteurs forcés de recourir à des dictionnaires historiques pour comprendre de quoi peuvent bien parler ces satanés psychanalystes, tellement les notions dont ils se servent ignorent tout des crises (épistémologiques et même métaphysiques) qu'elles ont traversé ces cinquante dernières années.

Mon intuition, c'est que ce travail logique et conceptuel sur l'empathie permet d'approcher ce que Bion appelle la « com-passion » (le trait d'union est de lui, et sert à souligner la différence avec toute approche compassionnelle en psychanalyse). Il ne fait aucun doute qu'il en ressort une théorie et une pratique du transfert parfois surprenantes, mais aussi une manière d'exposer les cas en incluant explicitement dans la narration certains détails des opérations de l'appareil psychique du psychanalyste lui-même, qui laisse perplexes bon nombre de collègues (là encore, en France).

Une autre dimension de la difficulté apparaît bien si vous observez que dans un très grand nombre de sociétés psychanalytiques, à l'étranger, on ne saurait obtenir de qualification de psychanalyste sans au moins une expérience prolongée avec les mères et les tout-petits. Dans ce registre, la notion de résonance émotionnelle ou affective, ou de « com-passion », se comprend davantage. La filiation kleinienne de la plupart des grandes notions qui surprennent un peu le lecteur français à la lecture du Cas Paramord rappelle combien la psychanalyse d'enfant est aussi une pierre de touche de la métapsychologie. On est là aux antipodes d'une métapsychologie construite à partir du névrosé adulte ou du psychotique hospitalisé.


Nonfiction.fr : La situation des consultations mère-enfant que vous prenez en exemple rassemble toutes les difficultés de votre approche : ressentir les émotions des enfants et plus encore des bébés ne va pas du tout de soi, et même si certains y parviennent, il faudrait encore déployer des trésors de patience pour persévérer dans l’empathie lorsqu’un bébé hurle d’un bout à l’autre d’une séance.


Pierre-Henri Castel :
Mettez que l’agacement, dans de telles situations, soit l'attitude de la plupart des psychanalystes, ou des thérapeutes qui s'occupent des enfants. Je rappelle d'ailleurs que si l'on traite le cri du nourrisson comme une parole adressée, c'est parce qu'on lui attribue une portée perlocutoire, et non illocutoire. Le tout-petit n'énonce pas qu'il a mal ou qu'il a faim. Ses cris sont pris dans un réseau émotionnel où sa détresse cause une réponse plus ou moins appropriée parce qu'elle est interprétée comme une détresse sans mots, mais pas sans expressivité. Quant aux réponses maternelles, elles sont elles-mêmes profondément codées par les règles sociales qui s'imposent à la mère. On imagine mal comment le sein, par exemple, pourraient être soustrait à l'ensemble des circulations sociales de la dette et du don, et comment l'enfant, lui-même donné et reçu pourrait le moins du monde s'en excepter. Une fois encore, c'est l'illusion d'un certain structuralisme selon lequel il y a une hétérogénéité radicale entre la circulation de la parole et les affects qui rend difficile à comprendre ma position. Mais les actes de parole et le genre de passion qui y correspond sont plutôt comme un endroit et comme un envers.

Nous ne pouvons pas, ainsi, ne pas être atteints par certaines manifestations expressives des affects, autrement dit, même si cela nous met hors de nous – et votre exemple du nourrisson qui hurle dans le cabinet est même un excellent exemple de la différence entre la compassion comme vertu morale et la « com-passion » comme fait de l’entre-affectation.

Par ailleurs, je n'ai pas le moindre doute sur le fait que beaucoup de praticiens de la psychanalyse, et pas seulement en France, ne voient absolument pas ce que veut dire « ressentir les émotions des tout-petits ». François Lévy, dans son très beau livre d'introduction à Bion (La Psychanalyse avec Wilfred R. Bion, Campagne première, 2016) cite même un propos de Lacan presque scandalisé qu'on puisse prétendre reconnaître des gémissements ou des vagissements du nourrisson dans le dire des patients adultes. D'expérience personnelle, je ne trouve pas ça si absurde. Mais il va de soi que cette manière de comprendre les concepts fondamentaux de la psychanalyse n'implique pas uniquement des différences d'ordre conceptuel. C'est toute une anthropologie, et peut-être même une vision de l'existence, du développement de la vie humaine, toute une sensibilité aux effets induits par les premiers soins et le maternage de culture en culture, qui prend à mes yeux une importance renouvelée. C'est d'ailleurs ce à quoi je compte consacrer mon séminaire de cette année.


Nonfiction.fr : L’empathie de méthode dont vous parlez pose d’importantes questions d’interprétation. Par exemple, à propos du cas Paramord, vous écrivez qu’il voulait éviter que sa mère ne s’aperçoive que la tendresse qu’elle lui dispensait était cause de l’« effroyable dépressivité » de ce fils  : cette accusation est-elle formulée par lui, ou par vous ? Le plus souvent, les patients nous racontent des histoires qui les font vivre intérieurement, mais qui s’éloignent plus ou moins de la vérité : la « com-passion » consiste-t-elle à accepter et à assumer ces reconstructions sans se soucier de leur véracité ?


Pierre-Henri Castel :
Vous me posez ici plusieurs questions précises sur la façon dont je comprends les rapports de Paramord et de sa mère. Mais tout d'abord, vous soulevez une question préliminaire : est-ce que je crois tout ce que les patients me racontent ? Je ne vois pas très bien ce que je pourrais croire d'autre. Les difficultés commencent lorsque ce qu'il s'agit de croire ne vise pas seulement ce qu'on peut déduire logiquement des énoncés des patients, mais, conformément à la conception du langage et de l'affect que je développe par ailleurs, une coopération étroite avec ce qu'ils essaient de faire en parlant ainsi (de faire faire à l'analyste, de faire sentir, de faire croire, de faire rêver, etc.), coopération qui n'a pas simplement une dimension active, mais aussi passive.

Si l'on se prête pas à ce que l'autre veut vous faire faire (vous faire croire, vous faire sentir, etc.), aucune « com-passion » n'est possible. Et de ce point de vue, je suis complètement revenu du culte du verbatim, de cette croyance exemplaire d'une certaine épistémologie du langage et de la pratique, qui fait comme si certains énoncés, un peu comme des lignes de code, pouvaient être distribués en deux colonnes : celle du patient et celle de l'analyste. Non seulement ce qui est dit littéralement n'est souvent pas du tout ce qui est exprimé (et réciproquement), mais l'indirection est un ressort fondamental de la communication quand on la considère comme un phénomène social, et qu'on en respecte la dimension émotionnelle projective (l'entre-affectation des partenaires). Pour Paramord, l'analyse proprement dite s'ouvre d'ailleurs par un quiproquo stupéfiant où c'est ce que, moi, j'avais littéralement dit, au terme d'un certain processus associatif, qui se trouve être à la séance suivante ce qu'exprimait le patient, au point qu'il s'attribue à lui-même le mot-à-mot de mes propres paroles !

Si donc je n'avais pas été très explicitement mis en position de « materner » Paramord, si je m'étais a priori fermé à l'atmosphère de rêverie morose qui imprégnait chacun de ses actes (et de ses actes de langage), au point que les séances visaient à reconstituer une certaine scène où le patient revivait un endormissement très particulier au contact étroit de sa mère, mon compte rendu eut été tout différent. Des notions post-kleiniennes et bioniennes autrement obscures, comme celle de contenant et de contenant maternel, de rêverie et de rêverie « maternelles », de régression et d'écran du rêve prennent en tout cas ainsi un peu plus de chair.

Maintenant, ai-je bien agi ? Peut-on voir autrement les choses ? Peut-on même trouver dans ce que je rapporte de quoi m'incriminer personnellement, pour insuffisance professionnelle, ou pire ? C'est non seulement possible, mais, à mes yeux, la pierre de touche de la qualité d'un exposé clinique : on n'y voit pas seulement les symptômes sous un jour extrêmement détaillé et articulé, mais certaines caractéristiques du patient comme de l'analyste qui, peut-être, leur échappent à tous deux. Et il n'est pas dit que ce que le lecteur verra, lui, clair comme le jour là où, moi, j'ai été aveugle soit forcément pour me plaire. Vous noterez en tout cas que je n'ai pas produit une histoire de miracle thérapeutique ; au mieux, on a eu une amélioration bancale. De toute façon, ce récit n'a nullement pour intention de fournir la preuve de la véracité de mes conceptions, en utilisant, comme disait Lacan, « la carte forcée de la clinique ». Je cherche plutôt à remettre en mouvement certaines capacités réflexives proprement psychanalytiques dont se saisira qui veut.

Quant au rôle causal dominant que j'attribue, selon vous, à la mère dans la dépressivité si profonde du patient, il serait injuste de le détacher du contexte de surdétermination où je l'évoque. Il y a bien autre chose que la mère en cause dans la situation de Paramord : toute une constellation familiale, et notamment un père dont le relief particulier à qui la honte qu'on a non seulement de lui mais pour lui confère une qualité psychique et morale tout à fait singulière. Les capacités créatives du patient montrent bien aussi ce qui vient de son propre fonds, lui qui invente, là où l'Œdipe est en réalité inexistant, une autre configuration mythique d'une puissance saisissante : l'histoire de Cham, fils de Noé.


Nonfiction.fr : Dans votre traitement du cas Paramord, votre patient a suivi jusqu’à six séances par semaine, qui duraient parfois jusqu’à trois heures. Vous en avez ensuite réduit le nombre. En situation de « com-passion », dans quelle mesure le patient a-t-il été capable d'élaborer cette séparation ?


Pierre-Henri Castel :
Je ne crois pas qu'il y ait besoin d'être un grand spécialiste pour comprendre que la situation de Monsieur Paramord était particulièrement grave. De même, l'intensité nécessaire de la cure pendant les premières années, et le nombre de séances par semaine. Mais disons qu'il y a des raisons techniques bien connues (au moins depuis Janet) de se méfier du remplacement de la maladie mentale par un traitement de la maladie mentale qui serait tout aussi envahissant et totalitaire qu'elle (ce que Janet avait appelé le « besoin de direction », et qui est manifeste chez Paramord, et pour autant que je sache, chez ses pareils qui suivent des thérapies cognitivo-comportementales à répétition, pendant des décennies). Faire avec moins, c'est donc parfois un plus. Rendre à nouveau disponible à quelqu'un un peu plus de son temps, de son argent, mais aussi les capacités érotiques de l'imagination qui sont si profondément subvertie par le transfert, à un certain rythme, et à condition que ce qui est ainsi libéré ne soit pas remis au service des symptômes, c'est une politique de bon sens, me semble-t-il. Plus généralement, je pense que l'analyse est pour la vie et non la vie pour l'analyse, et qu'il y a le divan, certainement, mais aussi, comme les péripéties de notre séparation dans la dernière partie de la cure le montrent amplement, la réflexion sur la religion, les tasses en porcelaine et les roses trémières.


Nonfiction.fr : Le Cas Paramord est une tentative de restaurer la dignité scientifique du genre du « cas clinique », en associant une description minutieuse à des énoncés théoriques étayés par d'autres travaux. Ce renouvellement fait plus généralement écho à la dimension littéraire de votre travail. Pourquoi accorder une telle place à l’art du récit, qui ferait presque passer votre travail pour un roman, s’il ne se mêlait d’un propos psychanalytique, théorique ?


Pierre-Henri Castel :
Touchant la dimension plastique, littéraire, de mon exposé, on peut bien sûr invoquer la surprise de Freud découvrant que les cas qu'il raconte ressemblent à des romans. C'est vrai qu'il n'y a plus beaucoup de soin en termes de style dans les exposés clinique – sauf peut-être chez Christopher Bollas, qui, par ailleurs, est scénariste et dramaturge. Mais j'ai envie de faire une réponse un peu différente. Le cas Paramord est un contrepoint à ma lecture d'un autre cas où les phénomènes obsessionnels sont au premier plan, l'histoire terrible de « l'homme aux rats » chez Freud. Or Freud, dans une lettre à Jung, s'étonne, devant son patient et ses symptômes, de cette incroyable « œuvre d'art que produit la nature ». Sa description peine et finalement échoue, continue-t-il, à la restituer sous toutes ses facettes. Cette conception à la Goethe de la souffrance psychique ne me paraît pas être la seule qu'on puisse adopter en psychanalyse. J'en propose une autre, soumise à des influences littéraires plus modernes, où s'affiche mon goût pour certains personnages de Claude Simon, ou pour Beckett lu par Cavell. Ce n'est pas l'esthétique de Freud, celle du Naturforscher. Mais elle est beaucoup plus en harmonie avec le type de philosophie du langage et de l'action que je crois si essentiel de renouveler avant qu'on puisse simplement considérer d'un œil neuf ce qui s'est fossilisé dans nos notions psychanalytiques.

Ce qui m'interpelle, en revanche, c'est que Le Cas Paramord paraît, pour le moment, avoir suscité plus de réactions de la part d’écrivains, ou encore de jeunes anthropologues, plus habitués à ce qu'on donne une certaine tenue littéraire à l'exposé scientifique, que chez les psychanalystes. Je ne suis pas du tout sûr, du coup, d'avoir réussi ce que j'avais l'intention de faire. Et si j'ai réussi quelque chose, je m'inquiète beaucoup que ce soit une preuve, adressée involontairement à moi-même, de l'impossibilité de ce que je visais, sur un plan exclusivement psychanalytique.
 

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Pierre-Henri Castel, Le Cas Paramord, par Elen Le Mée

 

Elen LE MéE

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