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POLYPHONIES SYRIENNES – Les intellectuels : Claude Yacoub
[lundi 28 mars 2016 - 22:00]

Le dossier Polyphonies syriennes va à la rencontre d'écrivains, d'intellectuels et d'artistes venus de Syrie à Paris : retrouvez un nouveau portrait tous les lundis et vendredis sur nonfiction.fr.

Prêter attention aux voix de ces exilés syriens de Paris – qu’ils soient là depuis longtemps ou qu’ils soient arrivés depuis 2011 –, c’est trouver auprès d’eux des éléments de réponses à la question « Comment en sommes-nous arrivés là ? ».

Les intellectuels syriens en exil à Paris se demandent tous  « comment en sortir ? » et nous indiquent des pistes. 

 

Claude Yacoub, le bâtisseur d'utopie

 

« Enseigner et apprendre ne peuvent se réaliser en dehors de la recherche, de la beauté et de la joie. »

Le pédagogue brésilien Paolo Freire, cité par Claude Yacoub au colloque ilasouria.01, le 8 octobre 2013 à Paris

 

Né en 1962 à la Martinique de parents syriens, Claude Yacoub décline sans ambages ses trois identités : créole, française et syrienne. Il a longtemps vécu « entre » la Martinique, Paris, où il a fait ses études d’architecture sous la direction de Paul Virilio et Damas, où il a enseigné à partir de 2002 jusqu’en 2013. Il a aussi fait de nombreux aller-retours entre le privé et le public dans sa vie professionnelle. Après l’enlèvement du président de l’université privée de Tel Kalak, près de Homs, à son retour à Paris, il fonde avec deux amies l’association Ila Souria (Pour la Syrie), tournée vers la reconstruction et s’y voue corps et âme avant de retrouver un poste d’enseignant à la rentrée 2015 dans le souci de ménager son équilibre puisque le conflit, selon lui, risque de durer.

 

Des Tropiques au pays des origines

Son père est parti de Lattaquié vers l’Amérique, à la recherche d’une vie meilleure du temps du mandat français sur la Syrie. Il s’imaginait débarquer à New York, il a accosté à Fort-de-France… où existe aujourd’hui une rue des Syriens. Cela n’étonne pas Claude qui explique à la presse locale qu’il descend des Phéniciens : « Notre région d’origine, la Syrie, est héritière des Phéniciens. C’est nous qui avons inventé le commerce, au sens international du terme, et c’est pourquoi, depuis l’Antiquité, nos navigateurs et commerçants ont sillonné le monde. Aucun étonnement donc à ce que, dès la fin du siècle dernier, on retrouve nos commerçants ici et ailleurs aux Antilles ».

Au bout de quelques années, son père, à force de labeur, a réussi. Il retourne au pays et lie son destin à une jeune bachelière passée par le lycée français. Elle appartient à une famille plus aisée que la sienne et rêve d’entreprendre des études d’architecture mais ses parents la poussent à accepter ce prétendant qui l’embarque, la noce achevée, pour la Martinique. Quand Claude naît, elle lui parle français mais le berce en arabe en lui chantant des chansons de Fairouz. À travers sa mère, la Syrie est présente dans la vie de Claude dès sa petite enfance. Et quand il a six ans, elle l’emmène seule, sans son père, en vacances en Syrie. Il découvre le village de sa mère, sur la route qui grimpe dans la montagne, au-dessus de la mer, où vivent des chrétiens orthodoxes, des alaouites, des ismaéliens et des sunnites, comme il l’apprendra plus tard. Au-dessus du village de sa mère, le village de son père est habité, lui, par des chrétiens, des alaouites, des ismaéliens et des chiites. Sensible à l’injustice dès l’enfance, sa mère le met en garde : « tu es trop révolutionnaire »… En 1997, après quinze ans de vie professionnelle intense à la Martinique où il a exercé l’architecture, il décide d’aller apprendre l’arabe classique à Damas. Et puis, en 2000, il quitte son île. Il veut vivre en Syrie pour de bon, pas seulement l’été. Il met sa vie dans un conteneur. Direction Lattaquié. Il aménage un atelier dans la maison familiale qui vient de son père. Il veut en faire un lieu pour accueillir et recevoir ses étudiants et ses amis. En 2007, il fait des plans pour agrandir le lieu afin qu’il puisse recevoir une quarantaine de personnes, sans se douter que la révolution et la guerre vont contrecarrer ses plans d’architecte. Pour ne pas renoncer à ce rêve, enraciné dans un lieu – « toute ma vie est dans ce village » –, il va se lancer dans un projet utopique, au sens étymologique du terme : rassembler des bonnes volontés – syriennes et internationales – pour préparer la reconstruction matérielle et immatérielle de la Syrie.

 

Préparer la reconstruction, une « tâche abyssale »

Claude Yacoub bâtit son projet comme une maison ou comme un chef d’orchestre. D’abord, les fondations. Expliciter les objectifs dans un manifeste daté de février 2013 :

« La Syrie se trouve plongée depuis près de deux ans dans une guerre à plusieurs visages qui anéantit sa population et ravage ses paysages naturels et urbains. Ne pouvant nous permettre d’attendre l’issue de ce conflit, encore imprécise, et qui risque de déboucher sur une période, longue sans doute, de confusion, de désordres, de conflits d’intérêts, nous nous devons d’aborder dès maintenant la question de la reconstitution et de la reconstruction de ce pays millénaire. »

Ensuite, balayer le terrain alentour : lever les objections et les malentendus : « Est-ce le moment de parler de reconstruction ? […] Oui, nous sommes déjà en retard, écrit-il. »

Réunir un premier colloque à Paris à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris les 8, 9 et 10 octobre 2013 : ilasouria.01

– Syrie : reconstructions immatérielles et matérielles avec le ban et l’arrière-ban des universitaires et spécialistes capables de dresser un état des lieux. Ce colloque s’ouvre avec une chaise vide : celle du jésuite italien Paolo dall’Oglio, contraint de quitter la Syrie, sa deuxième patrie en juin 2012, et reparti dans le Kurdistan irakien pour poursuivre le dialogue interreligieux et tenter des médiations, ce qui lui vaut d’être enlevé en juillet 2013 à Rakka sur le territoire syrien. Le chercheur Thierry Boissière lit un texte sur la réflexion qu’il avait entreprise avec ses amis sur l’avenir de la Syrie en 2011, Pour une démocratie consensuelle, qui lui a valu maille à partir avec le régime.

Lors de son passage à Paris en septembre 2012, contrairement à beaucoup de ses ouailles, il ose parler politique : « Le départ de Ben Ali a eu pour nous comme un parfum pascal. Depuis 2005, le régime syrien nous interdisait d’utiliser les mots “société civile” ! Au début du soulèvement, j’ai suggéré la création d’un Centre international sur les pathologies politiques et préconisé que la communauté internationale envoie 50 000 acteurs non-violents en Syrie. J’ai aussi prévenu l’ambassadeur de France à Damas, Éric Chevallier : il faudra 200 000 morts pour qu’Assad parte. » Le mensonge et la torture ont été érigés en système depuis quarante ans. C’est une forme de guerre civile. Et la répression du régime vis-à-vis des jeunes descendus dans la rue a transformé cette révolution pacifique en une autre forme de guerre civile, plus violente et plus visible à partir de juin 2011 », insistait-t-il. 

Lors du colloque, une des interventions nourries par le terrain est celle d’Irène Labeyrie, architecte, ex-responsable de l’Institut français de Damas, cofondatrice d’Ila Souria, qui a vécu trente-trois ans en Syrie de 1976 à 2013, à l’exception d’une parenthèse de quatre années.

Elle s’appuie sur sa connaissance du Grand Damas pour distinguer les logiques à l’œuvre derrière les destructions urbaines imputables au régime : la répression qui frappe un clan ; la destruction qui vise à dessein tout un quartier comme à Homs, troisième ville du pays, acte archaïque qui renvoie à la pratique de la table rase dans l’Antiquité ; les bombardements qui s’abattent sur des quartiers sensibles, voués à la démolition avant 2011 pour cause de projets urbains conçus au mépris de l’intérêt général… : « quand les réfugiés reviendront, il faudra qu’ils soient partie prenante de la reconstruction dans l’urgence alors que d’habitude ce processus implique une concertation lente par nature. Soyons vigilants par rapport aux entreprises et aux groupes prédateurs. Et essayons de nous servir des expériences de reconstruction après des catastrophes politiques ou naturelles comme celles de Beyrouth et Haïti. »

Le colloque achevé, les actes sont publiés en janvier 2014 avec une préface qui n’a rien perdu de son acuité. Seuls les chiffres des victimes et des destructions sont à revoir à la hausse : « Comment reconstruire la Syrie de manière à préserver les sédiments d’un passé multimillénaire, sa tradition de tolérance et d’hospitalité, tout en inscrivant le pays dans la modernité ? […] Les expériences précédentes (lendemains de guerre ou de catastrophes naturelles) ont montré qu’agir dans la précipitation, sans pensée conductrice, engendre toujours de nouveaux problèmes politiques, économiques et sociaux. »

Paul Klee, "Chemin principal et chemins latéraux" (1929), Musée Ludwig, Cologne. 

 

La carte des partenariats

3 et 4 avril 2014 à la Faculté d’aménagement de l’université de Montréal : ilasouria.02 poursuit la réflexion engagée à Paris en s’appuyant sur les expériences passées de villes en reconstruction. C’est l’occasion pour moi d’entendre à distance une jeune doctorante devenue docteure depuis, Manon-Nour Tannous, exposer en dix minutes chrono par quels mécanismes politiques accompagner la reconstruction.

De Montréal, Claude Yacoub annonce son nouveau défi, qui a germé dans sa tête au cours du colloque de Paris, le projet d’Université populaire syrienne (UPS) : « Les citoyens syriens, dans l’urgence la plus absolue, font l’expérience obligée de la prise en main par eux-mêmes de leur vie, de leur survie, de leur avenir, immédiat et à plus long terme. C’est pourquoi, notre association Ila Souria s’organise pour fonder et développer une Université populaire syrienne. Les principes de cette Université populaire syrienne sont de répondre aux demandes urgentes de connaissances et aux déficits actuels des infrastructures éducatives et d’associer les savoirs, y compris des savoirs plus théoriques dont le pays est privé », pour créer les conditions de l’émancipation.

Initiative plébiscitée par 1803 personnes sur Facebook et signée par près de 300 personnes aux profils très différents. Cela ne veut pas dire 300 bénévoles actifs évidemment. Souvent, Claude Yacoub met ses idées à l’épreuve, comme en mars-avril 2014, lorsqu’il est parti en éclaireur, sur le terrain, au camp de réfugiés syriens de Zaatari en Jordanie ou à Maarat al-Numan en septembre-octobre 2014 et il bâtit ensuite des partenariats pour pouvoir aller plus loin, comme à Zaatari en juillet 2015, avec l’Initiative arabe de réforme (Arab Reform Initiative), Bassma Kodmani, Salam Kawakibi et l’historien arabisant Jean-Pierre Filiu, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris.

 

19 et 20 novembre 2015 au CNRS à Paris, en partenariat avec le cercle Syrie MDL–Syrie : résiliences et regards croisés sur l’engagement citoyen

Racha Abazied, présidente du Cercle Syrie moderne démocratique et laïque, qu’elle a fondé en 2013, a elle aussi été rattrapée par la Syrie, le pays de ses parents, originaires d’une vieille tribu de Deraa, dans le Hauran, au sud du pays, là où a commencé la révolution – un des jeunes garçons auteurs de graffitis sur les murs de son école porte le même nom qu’elle. Ses parents étaient des opposants communistes au régime qui ont été contraints à l’exil du temps de Hafez al-Assad. Elle se souvient qu’avec sa sœur elle leur donnait parfois un coup de main le dimanche pour agrafer des tracts appelant à la libération des prisonniers politiques en Syrie : « c’était leur combat, pas le nôtre mais, après mars 2011, tout a changé. Je voulais faire quelque chose, même de Paris pour dire aux autres de quelle Syrie nous rêvions avec les amis de ma génération. Malgré la fatigue des gens qui soutiennent nos actions humanitaires, nous tenons à maintenir le cap : sensibiliser à la question syrienne à travers la culture, appeler à la solidarité et mener à bien un projet humanitaire par an. »

« Quand nous avons préparé le colloque de novembre 2015 avec Ila Souria, nous avons mis en commun nos idées : Ila Souria a pris en charge la première journée sur les questions psychologiques en s’appuyant sur le cas du Rwanda et l’action du Centre Primo Levi et nous, Syrie MDL, la deuxième journée. Nous tenions à inviter des universitaires, des petites organisations non gouvernementales (ONG) et des activistes récemment réfugiés à Paris, comme Majd al-Dik, qui a encore la tête à Douma, à l’est de Damas, parce qu’ils ont acquis une expérience de la résilience au quotidien. »

Rafah Nached, née à Alep, fait partie des rares psychanalystes syriens qui ont introduit la psychanalyse d’abord à Alep puis à Damas. Elle a été arrêtée en septembre 2011 pour avoir voulu libérer les Damascènes de la peur dans le cadre de groupes de paroles interconfessionnels, et relâchée en novembre 2011, après qu’on a craint pour sa santé à la prison des femmes de Damas. Elle avait écrit à son mari historien, aux premiers jours de son incarcération : « je découvre une part cachée de ma société dans laquelle je vis et dont je suis responsable ». Depuis qu’elle a pu gagner Paris avec ses proches, elle mesure sa chance : ne pas être coupée des siens, même si elle a encore de la famille en Syrie, être bilingue, avoir un métier qui peut s’exercer aussi bien à Damas qu’à Paris, et avoir le désir de rebondir, même à soixante ans passés. Elle intervient toujours avec détermination pour remettre l’humain au centre des débats. Par exemple, à propos de la dimension générationnelle de la révolte, – 90 % des protestataires sont nés après le coup d’État du parti Baath en 1963 –, elle déclare : « j’ai vu des jeunes qui reprochaient à leurs parents de n’avoir rien fait pour leur avenir et qui les ont envoyés promener. On ne mesure pas le changement que cela représente pour la société syrienne. » Parfois la moutarde lui monte au nez, comme lors d’une rencontre sur la difficulté de sensibiliser l’opinion occidentale aux revendications des Syriens : « vous parlez du rôle des images mais vous ne vous demandez pas pourquoi la violence nous attire plus que la vie. Les gens refusent de regarder les images d’horreur venant de Syrie mais sont fascinés par les images de décapitation de Daech. Pourquoi ? Pour avancer sur le chemin de la reconstruction, il est temps que nous nous intéressions aux précédents comme la Tchétchénie ou le Rwanda pour replacer le cas syrien dans un contexte plus large. Notre tâche est de parvenir à arrêter la mort pour sauver l’humain, barrer la route au mensonge, faire advenir la vérité. » C’était il y a un an. Sauver l’humain, barrer la route au mensonge, faire advenir la vérité.

Claire A. Poinsignon

 

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À L’EST DE DAMAS, AU BOUT DU MONDE

Majd al-Dik a 23 ans en 2011. Originaire d’une famille pauvre, il a passé le baccalauréat par lui-même et s’est inscrit en droit pour faire plaisir à son oncle, alors qu’il était attiré par la psychologie, quand les premières manifestations pacifiques font de lui, en quelques jours inoubliables, un activiste. Pendant près de quatre ans, il est de tous les combats du mouvement civil. Aujourd’hui réfugié politique, il est arrivé à Paris via Beyrouth fin 2014. Son principal souci demeure le sort des habitants de la Ghouta orientale – célèbre oasis agricole couverte de vergers d’abricotiers et de pêchers qui s’est urbanisée au cours du XXe siècle – et Douma, sa capitale, dont les rebelles ont pris possession à la fin d’octobre 2012 et qui subit un siège de la part du régime depuis. Le jour de notre rencontre, fin décembre 2015, à Saint-Michel à Paris, avec Marc Hakim qui assure la traduction d’une langue à l’autre, les dernières nouvelles en provenance de Douma sont mauvaises, une fois de plus : « la ville a subi deux jours plus tôt, soixante raids de la part de l’aviation russe qui a largué des bombes à fragmentation, de meilleure qualité que les bombes syriennes… La société civile est épuisée. Quand on déplore soixante morts ou soixante blessés, cela veut dire quatre cents familles dans le besoin. Les priorités changent de jour en jour, tellement la situation sur le terrain est dure, m’explique-t-il. Cela rend plus difficile l’acheminement de l’aide et des secours. Avec le temps, le nombre de milices ennemies et de lignes de front se multiplie. »

« Les groupes humanitaires basés à Damas ne parviennent pas à traverser ces lignes. Ils sont obligés de passer par le Croissant rouge, inféodé au régime. Son bureau à Douma a été fermé, le jour même où les révolutionnaires ont pris la ville. Certains volontaires sont cependant restés pour respecter leur serment. Mais ils ne reçoivent plus de médicaments. Le dernier convoi qui leur était destiné a été bombardé par le régime. Il a fallu une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU en 2014 pour obtenir du régime ce droit de passage, négocié pour une période d’un mois. Il a été effectif quarante-huit heures avant l’échéance. Trois missiles sont tombés à cent mètres du dépôt. En juin 2013, quand les activistes ont voulu aller chercher de la farine dans les Grands Moulins de Damas limitrophes de la Ghouta pour prévenir la famine, il y a eu mille blessés. Tous les services publics sont coupés, y compris le téléphone depuis octobre 2015. »

« Les cliniques de terrain qui manquent de sang et d’antalgiques, estimaient que la population encore sur place, en 2013, oscillait entre 750 000 et 800 000 habitants, avec une moyenne de 250 blessés de guerre par jour. Le jour de l’attaque chimique, le 21 août 2013, elles ont vu arriver 10 000 personnes dont près de 70 % de femmes et d’enfants. Aujourd’hui, 500 000 personnes minimum ont besoin d’aide. L’association que j’ai créée en 2013, Source de vie, est parvenue à apporter un enseignement et un soutien psychologique à douze mille enfants, à raison d’un trimestre par enfant et par an, faute de pouvoir faire plus. L’autre association – le Centre des femmes de Misraba [commune de la Ghouta NDLR] – montée avec des financements trouvés par Razan Zeitouneh   leur propose des formations pour les aider à lancer une activité économique dans la société agricole qui est la leur et un soutien psychologique pour aider leurs enfants. Pour financer ces projets, nous passons par Beyrouth et nous acceptons de laisser 3 à 5 % aux intermédiaires. Ainsi le reste des fonds parvient aux destinataires, malgré les difficultés. En revanche, je n’ai jamais entendu parler d’un seul projet soutenu sur le terrain par la Coalition nationale syrienne [qui rassemble les principales tendances de l’opposition au régime NDLR]. »

« Les activistes, comme vous pouvez le constater, sont amenés à faire plusieurs métiers : secouristes, documentalistes, vidéastes, gestionnaires de projets pour répondre aux besoins des municipalités en génie civil, énergies alternatives et services publics d’un type nouveau… La moitié de la Syrie est détruite mais il y a tout de même un espoir. Dans la Ghouta orientale, cinquante et un villes et villages échappent à Daech [acronyme arabe de l’organisation État islamique]. La société civile, qui n’est pas politisée mais qui se sent unie par un même destin, combat la dictature. Elle est suffisamment forte pour être respectée et par les groupes militaires et par les islamistes. Ainsi le Conseil civil, qui regroupe 151 associations, garde son indépendance par rapport aux partis politiques. Et, en juillet 2014, malgré le siège auquel la Ghouta orientale est soumise de la part du régime, les combattants de l’Armée syrienne libre, avec l’appui de la population, ont repoussé Daech en 48 heures de leur territoire. Les gens refuseront de choisir entre Assad et Daech. Quand ils verront un espoir de justice et de transition, ils se souviendront et des méfaits de la dictature et de ceux de Daech. »

Pour finir, Majd al-Dik m’avoue : « Je suis resté six mois sans dormir pour chercher comment achever mon livre. » Et, moi, au sortir de sa lecture, je me demande comment il a pu écrire un témoignage d’une telle force et d’une telle richesse, à son arrivée en France, loin de son village natal. Le tandem qu’il a formé avec Nathalie Bontemps, qui a passé huit ans en Syrie et la méthode qu’ils ont mise au point entre eux explique sans doute cet exploit. Au mitan du livre  , devant les revers subis par l’Armée libre, il se demande comment l’entrée dans Damas pourra se faire désormais. Il monte sur le toit de l’immeuble où il habite pour prendre l’air. « Je contemplais les montagnes éclairées, signe de la présence du régime, puis mon regard coulait dans le grand trou d’obscurité qui signalait les zones révolutionnaires, écrit-il. Les étoiles, bien visibles, brillaient au-dessus de nos villes. [..] Je réfléchissais à la géographie de notre région. La stratégie d’Assad père m’apparaissait dans toute sa clarté. Il avait coupé la capitale de ses faubourgs au moyen d’un grand axe : l’autoroute de Homs […]. Avant, nous ne saisissions pas la stratégie implicite que recelait ce paysage. Mais avec la révolution cet aménagement du territoire a révélé tout son sens. […] Les zones du crime scintillaient de mille feux et ceux qui avaient demandé la liberté mouraient dans le noir. »

Les chapitres sur la torture en prison rejoignent la longue liste de la littérature carcérale. Le chapitre sur l’attaque chimique de la Ghouta dans la nuit du 21 août 2013, premier témoignage de cette ampleur après celui de Razan Zeitouneh confié au magazine libanais Now le 23 août [en anglais], proprement hallucinant, mérite d’être transmis aux ONG qui ont constitué des dossiers en vue de poursuites juridiques contre les responsables des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité en Syrie. Mais le témoignage à charge contenu dans ces chapitres ne doit pas éclipser la valeur ethnographique du document de Majd al-Dik. Son récit, écrit à la première personne, nous fait vivre au milieu de sa famille, de sa parentèle et de ses amis. Doué d’une sensibilité à fleur de peau, d’empathie et d’un sens aigu de l’observation, il se constitue un réseau de connaissances qui lui permet de recouper et vérifier les informations, donc de porter un regard critique sur la société à laquelle il appartient et la militarisation de la révolution avec une finesse d’analyse remarquable. Nous le voyons même tomber amoureux et vivre une brève histoire, perturbée par la guerre, au vu et au su de ses parents et de son entourage à qui il présente l’élue de son cœur, contrevenant en douceur aux traditions. Enfin, les pages sur Razan Zeitouneh et Samira al-Khalil – dont nous sommes sans nouvelles depuis décembre 2013 – avec lesquelles il travaillait sont un témoignage émouvant sur leur vie dans la Ghouta jusqu’à leur enlèvement.

 

À l’est de Damas, au bout du monde

Témoignage d’un révolutionnaire syrien

Majd al-Dik avec Nathalie Bontemps

Chronologie et préface de Thomas Pierret, de l’université d’Édimbourg

Don Quichotte, 2016

 

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ÉCOUTER

Fairouz à Damas : textes de Saïd Aql, sons et images rassemblés par Éric Gautier sur le blog de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) en 2014.

Chanson mise en ligne par les proches et les amis du père Paolo dall’Oglio à l’approche du deuxième anniversaire de sa détention avec un montage de belles photos du monastère de Mar Moussa (Moïse l’Abyssin ou l’Éthiopien), construit à flanc de montagne dans le désert au nord de Damas au XIe siècle et restauré par le père Paolo dans les années 80 : Où es-tu ? Qui calmera tes orages ?

 

VOIR

La légende du colibri, racontée par Pierre Rabhi, 0’59

Les vidéos des colloques, conférences, rencontres débats et cafés citoyens d’Ila Souria sont disponibles sur YouTube.

Parmi elles, j’en ai sélectionné trois dont la portée reflète bien l’ambition humaine et intellectuelle d’Ila Souria :

Vidéo du colloque ilasouria.01 – Ignace Leverrier (Wladimir Glassman), malheureusement décédé en 2015 : mise en place des organisations et associations de la société civile.

Vidéo du colloque ilasouria.02 – Manon-Nour Tannous : par quels mécanismes envisager la reconstruction ?

Vidéo du colloque ilasouria.03 – Majd-al-dik, à propos de la résilience dans les zones difficiles : l’exemple de l’action humanitaire à Douma.

 

LIRE

Paris, Damas : regards croisés

Sous la direction de Khaldoun Zreik

Ouvrage collectif réalisé dans le cadre de l’exposition éponyme qui s’est tenue à l’Institut du monde arabe en 2008.

Conception graphique : Claude Yacoub

Europia Productions, 2008

« Paris et Damas, deux villes qui se méconnaissent l’une l’autre depuis longtemps, écrit Khaldoun Zreik dans l’avant-propos, en terminant par un vœu qui prend, avec le recul, une saveur douce-amère, et si ces deux villes cessaient de s’ignorer ? »

L’écrivaine Etel Adnan, attachée par une même passion à Beyrouth et à Damas, a confié à Khaldoun Zreik un très beau texte, reproduit p. 17, qui commence par une phrase longue comme un vers interminable et se termine par une sorte de prémonition : « Tous les fleuves devraient finir à Damas pour étancher cette soif d’absolu que vivent encore ses morts dans leurs tombes de pierre. […] C’est donc une ville vouée à la mémoire, faute d’un présent tranquille, et écrasée par les visions qui l’ont traversée. […] Et aujourd’hui, faut-il s’inquiéter ? En un sens, oui : les problèmes du monde sont bien partagés. De partout, la planète craque. »

Le texte de Claude Yacoub intitulé « Entre », qui vient du sanscrit antara, antre en français et du latin inter, est reproduit p. 175 : « Entre Paris et Damas, il y a moi, il y a les autres, ceux que j’ai croisés sur cette limite, sur cette frontière. Entre ces deux points du monde, il y a la distance terrestre et l’infini céleste. Cet entre espaces habité par des êtres en partance. Ceux qui vont vers cet Orient rêvé, ceux qui reviennent de cet Occident rejeté et vice-versa. »

Les livres de Paul Virilio, dont Esthétique de la disparition (1989) chez son éditeur Galilée

3 juillet 2010 – Paul Virilio persiste et signe : « la vitesse réduit le monde à rien »
 

Pédagogie de l’autonomie

Paulo Freire

Éditions Éres, 2013

La lecture qu’en fait Claude Yacoub au colloque ilasouria.01.

 

L’Atlas des utopies, 2012
 

Le monastère de Mar Moussa, Moïse l’Abyssin ou l’Éthiopien, accroché à flanc de montagne dans le désert au nord de Damas, restauré par le père Paolo dall’Oglio dans les années 80.

 

29 mai 2015 – En Syrie, cultiver la survie



 

Claire A. POINSIGNON

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