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POLYPHONIES SYRIENNES – Les intellectuels : Yassin al-Haj Saleh
[vendredi 18 mars 2016]



Le dossier Polyphonies syriennes va à la rencontre d'écrivains, d'intellectuels et d'artistes venus de Syrie à Paris : retrouvez un nouveau portrait tous les lundis et vendredis sur nonfiction.fr.

Prêter attention aux voix de ces exilés syriens de Paris – qu’ils soient là depuis longtemps ou qu’ils soient arrivés depuis 2011 –, c’est trouver auprès d’eux des éléments de réponses à la question « Comment en sommes-nous arrivés là ? ».

Les intellectuels syriens en exil à Paris se demandent tous  « comment en sortir ? » et nous indiquent des pistes. 

 

Yassin al-Haj Saleh, « l’intellectuel spécifique »

Yassin Al Haj Saleh, né à Raqqa en 1961, était étudiant en médecine quand il a été arrêté en 1980 pour appartenance à l’aile du Parti communiste-Bureau politique dirigée par Riyad Turk. À sa sortie, seize ans après, la prison ne l’a pas brisé. Il termine sa médecine puis se tourne vers l’écriture. Ses livres sur la Syrie, l’expérience carcérale et l’islam politique sont remarqués au Proche-Orient. Après le début du soulèvement en Syrie, il vit dans la clandestinité à Damas puis dans la Ghouta, à l’est de la capitale. En danger, il se décide à quitter la Ghouta pour Rakka en novembre 2013.

 

« Du déblayage des ruines laissées par le [parti] Baath jusqu'à la construction du pays sur de meilleures bases, une charge gigantesque pèse sur les épaules de la génération des jeunes Syriens. Cette génération qui avance à grands pas et paye le prix exorbitant de sa réappropriation du politique... et de la vie. »

Yassin al-Haj Saleh, Revue d'études palestiniennes (automne 2011)

 

En 2012, alors qu’il vit dans la clandestinité à Damas, Yassin al-Haj Saleh est récompensé par le prix de la Fondation pour la culture et le développement créée par le Prince Claus aux Pays-Bas. Aujourd’hui exilé à Istanbul, il a laissé derrière lui son épouse, l'activiste et ancienne prisonnière politique Samira al-Khalil qui devait le rejoindre. Mais elle a été enlevée, le 9 décembre 2013, à Douma avec l'avocate Razan Zeitouneh et deux de leurs collègues avec qui elle travaillait au sein du Centre de documentation sur les violations des droits (Violations Documentation Center in Syria, VDC). Par ailleurs, un des frères de Yassin al-Haj Saleh, Firas, a été enlevé par les milices de l'État islamique en Iraq et au Levant [EIIL, plus communément désigné sous les intitiales EI ou l’acronyme arabe Daech] au cours de l’été 2013. Il est sans nouvelles d’eux depuis 2013. Le tribut – qu’il a payé du temps de la prison – et qu’il paie tous les jours en exil – parfois il espère encore qu’ils sont toujours en vie, parfois il se prépare au pire – renforce l’aura morale particulière dont il jouit parmi les intellectuels syriens.

 

La révolution « des gens ordinaires »

Son aura intellectuelle vient, elle, de sa détermination – inentamée – à témoigner, de l’intérieur de la société, du combat des Syriens pour la justice et la liberté. Il accepte d’être devenu une sorte de « conscience de la révolution », même s’il la savait dès le départ quasiment « impossible », comme il s’en explique le 11 mars 2012, dans le quotidien Al-Hayat, basé à Londres, texte repris aussitôt sur Internet. Sous le titre Un an de révolution impossibleil s’interroge sur les raisons pour lesquelles tout est « contre » la révolution syrienne. Aujourd’hui, ses questions n’ont rien perdu de leur acuité : « Le monde serait-il resté toute une année à regarder la tragédie syrienne parce qu’il reconnaît en elle ses conflits, ses contradictions et ses démons ? Craindrait-il une guerre mondiale miniature autour de ce petit pays monstrueux ? Finalement, le monde attend et regarde cette tragédie et il craint toujours la guerre mondiale miniature dans ce petit pays, capable du pire et du meilleur. »   

Ses textes – parus dans des journaux et des revues arabophones – ont souvent été traduits vers l’anglais, plus rarement vers le français. Voici des extraits de ceux disponibles en français qui donnent un aperçu de ses idées et de leur évolution, au fur et à mesure que la situation sur le terrain empire.

Texte publié dans la Revue d’études palestiniennes à Beyrouth, à l’automne 2011, traduit en français et publié le 7 janvier 2012, dans l’espace blog du site Mediapart.


Révolution, idéologie et modernisation

« [Le monopole du pouvoir et de la richesse nationale] est une des sources de la protestation populaire et justifie, en partie, la raison pour laquelle cette dernière a eu comme point de départ les régions périphériques et rurales du pays et les banlieues des villes. La libéralisation économique qui a eu lieu en Syrie, il y a quelques années, a généré un modèle de développement favorable aux villes au détriment de la province, favorable aux centres des villes au détriment des quartiers "périphériques" et enfin profitable à de nouvelles banlieues riches au détriment des banlieues traditionnelles vers lesquelles on a expulsé la population déclassée du modèle de développement libéral autoritaire. »

Révolution et islamisme

« Ceux qui connaissent la société syrienne savent très bien qu'on ne peut pas définir les musulmans sunnites uniquement par défaut. Rien ne les réunit à part leur distinction des autres, à savoir le fait qu'ils ne soient ni chrétiens, ni alaouites, ni druzes, ni ismaéliens. Ceci nuit, avant tout, aux islamistes qui cherchent à se faire les représentants naturels des Syriens sunnites et nuit également à d'autres fanatiques confessionnels qui ne se distinguent en rien des islamistes. […] Cependant, il est surprenant que cette analyse échappe aux penseurs qui alertent contre “la tyrannie de la majorité”. »

Révolution et post-baathisme

« Est-il possible que le dernier mot en Syrie de l'après-Baath soit celui des islamistes politiques ? […] Il n’est sans doute pas évident d’intégrer les islamistes à l'intérieur de nos nouveaux systèmes politiques, cependant, leur exclusion a déjà été expérimentée et ses résultats sont connus. »

Meurtres, statues et mensonges, 1er novembre 2011

« Les manifestants sont qualifiés de gangs armés et de groupes terroristes pour obtenir une adhésion et un consensus dans la pratique de la répression à grande échelle. Parallèlement à cela, le régime a bien pris soin d’organiser des soi-disant “manifestations spontanées” qui le soutiennent pour afficher l’adhésion populaire. […] Cela ne signifie en rien que le régime ne dispose pas d’un noyau de loyalistes, mais ces derniers ne disposent ni de la cohésion nécessaire ni du sens de l’initiative pour envisager un quelconque mouvement. »

 

Avant et après l’utilisation des armes chimiques par le régime en 2013

Lettre aux intellectuels en Occident, reprise par le politologue libanais Ziad Majed dans son blog Vendredis arabes, initialement parue dans Le Monde, le 5 juillet 2013 : après avoir été l’un des bastions de la révolution et un point de départ des combattants vers Damas, « la Ghouta est complètement encerclée depuis quelques mois. Ce renversement est dû à l’important soutien militaire et logistique fourni au régime par la Russie, l’Iran et les milices libanaises et irakiennes fidèles à Téhéran. […] Ce que nous demandons, c’est une pression capable de faire tomber le régime ou du moins qui forcerait ses alliés à cesser de l’appuyer. »

Le cri d’un Syrien à l’aide, libre opinion publiée par The New York Times, le 9 septembre 2013 et traduite sur son blog par Sarah Horchani : « Les groupes djihadistes ont émergé brutalement dix mois après que la révolution a commencé. Aujourd'hui ces groupes sont un fardeau pour la révolution et le pays mais pas pour le régime. […] si Assad survit, alors le djihadisme est sûr de prospérer. »

« Ce dont les Syriens ont besoin, c’est d’un gouvernement légitime suffisamment fort pour délégitimer les milices […]. La justice et l’humanité demandent à ce que le régime d’Assad soit puni pour ses crimes. Même si Russes et Chinois ont réussi à bloquer le Conseil de sécurité, il est toujours possible pour une coalition internationale et régionale de mener à bien cette tâche. Nous, Syriens sommes des êtres humains de ce monde, et le monde doit arrêter le régime d’Assad qui nous tue. Maintenant. »

Pour une religion fondée sur la morale, article paru en arabe dans Al Hayat, le 3 mars 2014, traduit en français et publié par Courrier international le 20 mars 2014.

En 2011, dans la Revue d’études palestiniennes, Yassin al-Haj Saleh se rangeait dans le camp des démocrates qui défendaient les droits des Frères musulmans syriens contre les partisans de la manière forte. Il les ménageait du fait de la répression féroce qu’ils ont subie de la part du régime dans les années 80, ce qui leur conférait à ses yeux une légitimité sur la scène politique. L’Algérie a connu ce clivage pendant la décennie noire à partir de 1990 entre défenseurs des droits de l’homme et éradicateurs. La Tunisie et l’Égypte également après la chute de Ben Ali et Moubarak. Dans ce texte-ci, trois ans plus tard, il fustige avec une ironie cinglante la barbarie de Daech, acronyme arabe de l’organisation État islamique.

« Les méthodes stupéfiantes de Daech, souligne-t-il, appellent une interrogation globale sur le contenu moral du projet djihadiste en particulier, et islamiste en général. On se demande en effet au nom de quels principes généreux les femmes sont forcées à porter un niqab [voile islamique intégral à la saoudienne NDLR] masquant leur personne, au risque d’être fouettées si elles refusent ; pourquoi elles seraient aussi obligées de baisser la voix dans la rue ; pourquoi la musique est interdite, tout comme les coiffeurs et les barbiers pour hommes, obligeant ces derniers à se laisser pousser la barbe. Au nom de quel “bien” les gens sont-ils contraints à la prière, et à la fermeture de leurs magasins aux heures de celle-ci ? »

« Au nom de quelle justice, poursuit-il, des otages sans défense sont-ils détenus dans le plus grand secret, sans que la moindre information soit donnée à leurs familles ? […] S’il s’agit là de la lumière de l’“État islamique”, que serait donc son obscurité ? Et si c’est là sa justice, jusqu’où peut aller son oppression ? Si cela représente un “État”, autant préférer un gang de bandits. »

Puis il relève : « la pensée islamiste actuelle ne répond pas à deux questions essentielles. Premièrement, elle refuse la distinction entre l’éthique et la religion. En affirmant qu’il s’agit de commandements divins suprêmes qui ne nécessitent pas d’explication morale, elle ouvre la porte à l’arbitraire. Deuxièmement, elle n’admet pas que la conscience humaine soit aujourd’hui fondée sur la liberté et l’égalité. » Enfin, il souligne l’importance de l’enjeu : « La réalité d’aujourd’hui constitue un immense défi pour l’ensemble des musulmans, et non pour les seuls islamistes. Car le phénomène Daech représente la réalisation d’un courant puissant dans la pensée islamique, et non un corps étranger venu du ciel […] tant que l’on ne répond pas au défi de reconstruire la religion sur la base de la morale et de la beauté, l’option Daech continuera à gagner du terrain, nous entraînant dans sa chute et dans son mal. »

 

Lire et écrire pour guérir de la prison

Pour comprendre la force morale et l’honnêteté intellectuelle de cet homme, il faut retourner en arrière. Ainsi, en 2005, Yassin al-Haj Saleh déclare au magazine américain Reason : « Mes dix-huit premiers mois d'incarcération, suivis par une semaine d’interrogatoires et un jour de torture, ont été difficiles. Je n’aime pas cette période. Elle correspond à un temps d'emprisonnement pur, je n’avais pas d’outils qui me permissent d’apprivoiser les monstres de la prison. Plus tard, livres et dictionnaires ont été autorisés. Pendant treize ans et demi, nous avons eu des livres. J’ai appris l'anglais par moi-même. Les livres m'ont sauvé physiquement et mentalement. S’il n'y avait pas eu les livres, j’aurais certainement été brisé. Maintenant, je vis sur ce que j’ai appris en prison. »

Et, en septembre 2012, il déclare à An-Nahar, repris par Courrier international : « Écrire sur la prison est un exercice qui favorise la guérison. Car, une fois qu’on en est sorti, il faut extirper la prison de soi. Sans l’écriture ou sans un retour sur l’expérience, on garde en quelque sorte une prison intérieure, un bloc de silence qui nous tire vers le bas. L’écriture guérit également de la nostalgie de la prison, car on se remémore aussi les aspects les plus durs de cette prétendue enfance, et pas seulement ses aspects sympathiques et féconds. » Il accepte aussi de se situer par rapport aux idées qui l’ont mené en prison : « J’étais effectivement un militant. Je n’aime pas ce mot, tant galvaudé par les baathistes et les communistes. […] En me cultivant, je me suis aperçu combien le communisme était un appauvrissement intellectuel et culturel. Je ne nie pas que la chute du bloc communiste ait accéléré cette tendance personnelle. Je ne me définis pas aujourd’hui comme marxiste, mais les grilles d’analyse marxistes me sont utiles et je rejette ceux qui les négligent. »

 

2 avril 2015 – Jeudis de l’IMA

La salle du Haut Conseil, face aux belles demeures de l’île Saint-Louis et à l’abside de Notre-Dame à la pointe de l’île de la Cité, est pleine à craquer à l’occasion de la venue à Paris de Yassin al-Haj Saleh pour la sortie de Récits d’une Syrie oubliée, son dernier livre, traduit de l’arabe par Nathalie Bontemps avec le soutien de l’association Transeuropéennes.

Le politologue libanais Ziad Majed rappelle ce que représente Yassin al-Haj Saleh pour les Syriens: « il travaille sur le système des Assad mais il porte aussi un regard de l’intérieur sur la société ordinaire. Après un voyage éprouvant de Douma à Rakka, au nord-est de la Syrie, dont nous avons une idée grâce au documentaire d’Ali Atassi et Ziad Homsi, Notre terrible pays, il est contraint à l’exil à Istanbul. Là, il crée une association culturelle – Hamisch – dont le but est d’écrire “l’histoire immédiate” de ces Syriens ordinaires. C’est un intellectuel spécifique dans le sens que Michel Foucault donne à l’expression. » Puis Ziad Majed traduit ses propos avec sa fougue et sa maestria habituelles.

« Dans ce livre, explique Saleh, je cherche à montrer la puissance et la force de la liberté, à décrire la prison comme un espace de détermination et à faire le récit d’une génération qui a précédé 2011. C’est une façon de lutter contre l’oubli, allié du tyran, et de tirer une leçon positive de l’expérience carcérale. Un des défis pour moi est de contredire le récit officiel émanant du régime et de ses thuriféraires. La prison est aussi une métaphore de la Syrie tout entière. J’ai la volonté de déconstruire le discours des décideurs – Assad, Nasrallah, Khameneï, Poutine, Obama –, le discours essentialiste qui rend les Syriens quasi invisibles. C’est, enfin, une réponse aux simplifications qui occupent les journalistes à propos des jeux géostratégiques et de la grille de lecture communautariste. Mon objectif, en fin de compte, est de rendre plus visible l’expérience humaine exceptionnelle des Syriens qui renvoie aux valeurs humaines universelles et, partant, plus difficile l’écrasement des Syriens sur un plan humain, culturel, politique et le déni des crimes commis contre eux. Mettre des mots sur la torture, les disparitions, les déplacés, les exilés, c’est une façon de lutter contre la répétition de ces crimes. La parole libère, comme l’a écrit Mahmoud Darwich. »

« Dans une impasse politique pareille, conclut-il, nous recourons aux concepts de balkanisation, libanisation, somalisation… Bientôt aurons-nous besoin de parler de “syrianisation” ? Œuvrons au moins pour que la reconstruction culturelle de la Syrie soit possible. » Trois jours plus tard, à l’issue d’une rencontre à la librairie Folies d’encre, à Saint-Denis, il explicite sa pensée sur le rôle de la culture dans la situation présente, en répondant aux questions de Racha Abazied, présidente du cercle Syrie moderne démocratique laïque (MDL), originaire de Deraa, là où tout a commencé  : « “Donne-moi de la culture, je m’enrichirai et me développerai, et je te donnerai une société moins attachée à la religion et plus libre” […] c’est chose possible dans nos lieux d’exil et c’est une manière aussi de résister à l’exil lui-même, pour reconstruire nos vies, nos rôles et nos identités dans des circonstances nouvelles. Il est certain que ce que nous construisons et apprenons en exil sera utile un jour à notre pays. […] Il me paraît aussi essentiel que nous ayons des partenaires parmi les citoyens des pays dans lesquels nous sommes exilés. Ce serait une terrible erreur que de nous enfermer dans des cercles particuliers […] comme si nous reproduisions les méthodes du régime baathiste qui nous a isolés du reste du monde durant un demi-siècle. »

 

Cerner l’étendue des crimes du régime, une tâche primordiale

Mais la contribution principale de Yassin al-Haj Saleh au débat sur son pays dans l’espace francophone reste, à mes yeux, l’article confié à L’Express, à la veille du troisième anniversaire de la révolution, le 14 mars 2014, intitulé L'industrie du meurtre en Syrie.

Dans cet article, il revoit à la hausse les statistiques publiées par le Centre de documentation des violations en Syrie (Violations Documentation Center, VDC) à la lumière des révélations du rapport sur les photographies prises méthodiquement dans les geôles de Damas par César, ancien photographe de la police militaire, rapport rendu public en janvier 2014. Voici, en résumé, son raisonnement. Les chiffres précis et documentés par César sur les morts sous la torture sont 3,5 fois supérieurs à ceux du VDC, constate-t-il. Donc il est plausible d’estimer le nombre global des victimes de la répression en Syrie du début du soulèvement à fin 2013 non à 120 000 personnes, selon les chiffres du VDC, mais à 250 000. Yassine al-Haj Saleh tente, dans un deuxième temps, d’expliquer, de l’intérieur, pourquoi cette « violence horrible » et « cette barbarie extrême » n’ont pu être évitées. Il souligne la responsabilité du régime qui distille la peur et le mensonge pour se perpétuer mais il incrimine aussi un climat intellectuel et culturel qui favorise l’acceptation de cette « industrie du meurtre ».

Claire A. Poinsignon
 

Sans titre, Sulafa Hijazi, 2012 © Sulafa Hijazi avec l’aimable autorisation de l’artiste. 

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« AU ROYAUME DE L’IMPUNITÉ »

Le 27 janvier 2015, soirée sur le combat des droits de l’homme en Syrie à la mairie du IIe arrondissement de Paris, à l’initiative d’Amnesty international, de la Ligue des droits de l’homme et du Réseau euro-méditerranéen des droits de l’homme.

Ziad Majed, qui anime la rencontre, se borne à rappeler deux chiffres et une date en ouvrant la séance : il y a plus de 200 000 prisonniers en Syrie et il y a déjà eu 20 000 décès sous la torture. La tragédie continue sous nos yeux, en ce jour anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz…

Bassam al-Ahmad, porte-parole du Centre de documentation des violations en Syrie (Violations Documentation Center, VDC), précise : « parmi ces victimes, on compte 400 journalistes tués ou morts sous la torture. Il y a dans la salle un journaliste qui a travaillé avec Razan Zeitouneh sur les attaques aux armes chimiques. Notre base de données contient les noms de plus de 111 000 personnes tuées par le régime avec les noms de dizaines de milliers de détenus. Mais nous travaillons dans des conditions de sécurité très difficiles, avec des moyens humains et matériels très limités et nous ne pouvons pas répondre au besoin de justice des proches des victimes, nous sommes démunis. »

Il est, en effet, impossible de parler du travail du VDC sans évoquer une de ses fondatrices, l’avocate Razan Zeitouneh, militante des droits humains, Prix Sakharov pour la liberté de pensée, décerné par le Parlement européen, et Prix Anna Politkovskaïa, en 2011. Prix Ibn-Rushd à Berlin en 2012. Prix international femme de courage décerné aux États-Unis, en 2013. Prix Nouvelle vague de l’innovation journalistique et des libertés, en France, en 2014. Elle est passée dans la clandestinité quand le soulèvement a éclaté en mars 2011 pour contribuer à la révolution sur le terrain et continuer à témoigner sans relâche sur la répression en direction de l’extérieur. Elle a été enlevée le 10 décembre 2013 dans la Ghouta en même temps que son mari, Waël Hamada, Samira al- Khalil, l’épouse de Yassin al-Haj Saleh, et un camarade, Nazem al-Hamadi, par un des groupes islamistes qui ont pris le contrôle de la Ghouta. Yassin al-Haj Saleh soupçonne le chef de guerre salafiste Zahran Allouche qui dirigeait le groupe Jaïch al-Islam (Armée de l’islam) depuis 2011, d’avoir commandité l’enlèvement. Deux ans après, en décembre 2015, Jaïch al-Islam, fort de 45 000 hommes et de ses succès contre l’organisation État islamique, rejoint le Haut Comité des négociations (HCN) créé à Riyad en vue des négociations de Genève. Ce recentrage n’est pas du goût du régime et des Russes. Son chef est abattu lors d’un raid aérien. « Non, je ne me réjouis pas que Zahran Alloush [graphie anglophone] ait été tué par les Russes, malgré l’énorme différend personnel et public qui m’oppose à lui », a déclaré Yassin al-Haj Saleh à la journaliste Hala Kodmani quand est tombée la nouvelle fin décembre. Lors de sa première conférence de presse sur le sol français depuis sa libération, après trois ans et demi de captivité, le 12 février 2016, l’avocat et journaliste Mazen Darwich, fondateur du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression (Syrian Centre for Media and Freedom of Expression, SCM) aujourd’hui réfugié à Berlin, est allé dans le même sens : « Certains groupes qui dominent cette région où ont disparu nos camarades participent aujourd’hui aux négociations à Genève […ils] doivent rendre des comptes. » Revenu à Paris le 4 mars pour assister à la projection du film Si loin…et si proche de mon pays du réalisateur Alfoz Tanjour au Ciné-club syrien, Mazen Darwich a rappelé que le régime, au moment même où il pourchassait les manifestants pacifiques, avait libéré 900 extrémistes islamistes : « la torture est une vieille tradition dans les prisons syriennes depuis les années 50. Autrefois, son but était de soutirer des informations aux prisonniers. Mais, à partir de 2011, les mobiles ont changé. La torture a été pratiquée pour elle-même. Après les souffrances qu’ils ont endurées, personne n’a le droit d’imposer aux Syriens le choix entre Assad ou Daech ». Les considérations concernant les relations entre minorités et majorité sont compréhensibles mais elles ne doivent pas entraîner l’extermination de la majorité, a-t-il ajouté en substance.

Anouar al-Bounni, avocat, à l’origine du Conseil pour la défense des prisonniers d’opinion en Syrie, tient lui aussi à rendre hommage à Razan Zeitouneh qui faisait partie de ce Conseil dès 2000. Il décrit toutes les entraves auxquelles sont confrontés les avocats en Syrie. « Sous l’état d’urgence, nous ne pouvions pas plaider. Depuis qu’il a été levé en avril 2011, sous la pression de la rue, avec la juridiction sur la lutte contre le terrorisme, c’est pire. Cette juridiction prive le prisonnier politique de ses droits les plus basiques. Dans ces conditions, nous avons deux objectifs : faire que le prisonnier ne soit pas seul ; faire connaître le sort des prisonniers d’opinion à l’étranger, faute de pouvoir défendre ces prisonniers devant une juridiction militaire aux ordres. Car les tribunaux dépendent du pouvoir exécutif. Parallèlement, ce dernier a mis en place des lois d’exception qui empêchent de poursuivre les auteurs de crimes. La justice syrienne ne jugera pas les criminels, il faut le savoir. » Et il ajoute, quand une partie du peuple s’est soulevée, tous les Syriens ont espéré des réformes. « Aucun ne pouvait imaginer une répression aussi féroce que dans les années 80. À l’heure de la mondialisation, d’Internet, des réseaux sociaux, des médias ouverts, la Syrie continue d’être le royaume de l’impunité. »

Fadel al-Shaqfa, ingénieur originaire de Hama, est directeur du Réseau syrien pour les droits de l’homme (Syrian Network for Human Rights, SNHR), fondé à Londres, en 2011. Il publie des rapports régulièrement repris par le Comité des droits de l’homme de l’ONU (UNHCR). Comme le VDC, il insiste sur le fait que chaque décès est documenté avant d’être comptabilisé. Il se donne aussi les moyens de classer les victimes en fonction des parties au conflit qui les ont tuées : régime, armée régulière, services de renseignements ; milices, y compris milices étrangères d’Iran, d’Irak et du Liban ; opposition armée ; groupes islamistes extrémistes ; coalition internationale ; forces kurdes ; groupes indéterminés…

Enfin, les uns et les autres tiennent à évoquer le sort des femmes dans l’enfer syrien sur lesquels des rapports attirent périodiquement l’attention. Ils se souviennent aussi des histoires singulières de Rania al-Abassi, championne d’échecs, née en 1970, emprisonnée avec son mari et ses dix enfants ou de Faten Rajab, docteure en physique, emprisonnée à Hadra, réputée pour son unité spécialisée dans la torture, qui souffre dorénavant d’épilepsie. Ils reconnaissent que parfois, parmi celles qui survivent à des violences sexuelles ou des viols, une femme trouve la force de témoigner de son lit d’hôpital en exil mais que les autres se taisent.

Avant de nous quitter, ils rappellent le sens de leur travail. Comptabiliser les victimes, documenter les morts et les disparitions répond à deux enjeux : d’une part, reconnaître les faits et contribuer à la mémoire collective ; d’autre part, favoriser l’émergence d’une société civile en introduisant dans la population une culture des droits humains.

Ce soir-là, le cas de Bassel Khartabil, informaticien de 34 ans, introducteur en Syrie des logiciels libres et des ressources sous licence Creative Commons, emprisonné depuis le 15 mars 2012 et déféré devant une Cour militaire fin 2012, qui mobilise la communauté anglophone d’Internet et du logiciel libre outre-Atlantique, aurait mérité d’être mentionné. Depuis cette réunion de sensibilisation, ses proches ont appris en octobre 2015 son transfert de la prison d'Adra vers une destination inconnue et sont sans aucune nouvelle de lui depuis Inculpé pour d’autres charges que celles qui pesaient sur Mazen Darwich, arrêté presque un mois avant lui et libéré, trois ans plus tard en août 2015, Bassel Khartabil « fait l’objet d’accusations devant les tribunaux militaires et a de ce fait été exclu de l’amnistie politique générale de juin 2014. Il se trouvait donc encore à Adra lorsque la prison a été prise d’assaut par le groupe armé Jaïch al-Islam, qui est parvenu à prendre le contrôle de deux de ses bâtiments le 12 septembre dernier, précise Stéphanie Vidal, le 9 octobre 2015. Le 30 novembre, une trentaine d’associations coordonnent leurs efforts pour accentuer la pression, selon un communiqué d’Amnesty international France parmi lesquelles on retrouve le Centre des violations en Syrie (VDC), le Centre syrien pour les droits humains (SNHR), le Réseau syrien pour les droits humains (SNHR), le Réseau euro-méditerranéen des droits de l’homme (REMDH) et la Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme (FIDH).
 

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ÉCOUTER, VOIR

Naïssam Jalal & Rythms of resistance au Festival Sons d’hiver (2014)

Album Osloob Hayati
 

Voyage dans la mémoire, 45’11, Hala Mohammad (2006). c.f. Le ciné-club syrien.
 

Visages de Syrie, la vie qui résiste : rencontre de Yassin al-Haj Saleh avec Ziad Majed au MuCEM, à Marseille, le 1er février 2014. La suite de leurs échanges en vidéo.
 

Notre terrible pays, 85’, Ali Atassi et Ziad Homsi (2014), présenté en avant-première le 3 novembre 2014 à l’Institut du monde arabe (IMA), grand prix du Festival international du documentaire Marseille 2014 dont voici la bande annonce de 2’43.
 

Le dernier message vidéo de Razan Zeitouneh, avant son enlèvement en décembre 2013, en anglais, 5’34.

 

LIRE

Les archivistes de la mort ne pleurent pas, témoignage saisissant de Razan Zeitouneh, traduit par Racha Abazied pour Syrie MDL le 25 avril 2012.
 

Le dernier texte de Razan Zeitouneh, daté du 9 décembre 2013, quelques heures avant son enlèvement, envoyé à Now, traduit en français et publié le 13 décembre 2013 par Courrier international.
 

La Syrie orpheline

Ziad Majed

Dédié à Razan Zeitouneh

Traduit de l’arabe par Fifi Abou Dib avec la collaboration de l’auteur

Collection « Sindbad »

Actes Sud, 2014

 

Récits d’une Syrie oubliée. Sortir la mémoire des prisons

Yassin al-Haj Saleh

Traduit de l’arabe par Marianne Babut et Nathalie Bontemps

Collection « Traversées » en partenariat avec la revue Transeuropéennes

Les prairies ordinaires (2015). Un extrait du livre est proposé sur le site de l’éditeur.

 

Site en anglais, avec une section en français, sur Yassine al-Haj Saleh qui rassemble ses très nombreux articles confiés à plusieurs journaux arabes depuis des années, les entretiens accordés aux médias arabes et étrangers, les vidéos de ses conférences…

 

Al Jumhuriya (La République), magazine syrien en ligne auquel Yassin al-Haj Saleh collabore régulièrement.



À Istanbul, Yassin al-Haj Saleh a cofondé Hamisch, un lieu indépendant dédié au débat d’idées et au partage d’expériences et de pratiques dans le domaine culturel pour les Syriens en exil. 

 

Depuis la publication du rapport César en janvier 2014, est sorti le livre de Garance Le Caisne, Opération César, Stock (2015) qui retrace avec une immense humanité, avec l’aide de César lui-même et d’autres témoins, comment cet ancien membre de la police militaire est devenu le témoin numéro 1 de la « machine de mort syrienne ». Nous y reviendrons dans la conclusion de ce dossier.
 

 

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