POLYPHONIES SYRIENNES – Les intellectuels : Hala Kodmani et Farouk Mardam-Bey
[vendredi 25 mars 2016]



Le dossier Polyphonies syriennes va à la rencontre d'écrivains, d'intellectuels et d'artistes venus de Syrie à Paris : retrouvez un nouveau portrait tous les lundis et vendredis sur nonfiction.fr.

Prêter attention aux voix de ces exilés syriens de Paris – qu’ils soient là depuis longtemps ou qu’ils soient arrivés depuis 2011 –, c’est trouver auprès d’eux des éléments de réponses à la question « Comment en sommes-nous arrivés là ? ».

Les intellectuels syriens en exil à Paris se demandent tous  « comment en sortir ? » et nous indiquent des pistes. 

 

Hala Kodmani et Farouk Mardam-Bey, la journaliste et l'éditeur

 

« Les Syriens vont-ils faire les frais d'une nouvelle guerre froide entre Occidentaux et Russes ? »

Nazem Kodmani à Hala Kodmani dans La Syrie promise (2014)

 

Hala Kodmani, journaliste indépendante de nationalité syrienne et française, collabore régulièrement à Libération et à L’Express. Elle est passée auparavant par la Ligue arabe, l’Organisation internationale de la francophonie et France 24. En 2011, elle était en train d’écrire un livre sur la France, à l’heure du débat sur l’identité nationale, quand son pays natal la rattrape par le col, alors que son père en avait été « jeté » près de cinquante ans plus tôt. Le soulèvement en Syrie bouleverse ses plans, sa vie et l’objet du livre. La déferlante des révoltes arabes début 2011, qui touche la Syrie à partir du printemps, transforme son projet initial qui aboutit à La Syrie promise, publiée dans la collection Sindbad chez Actes Sud en 2014.

Hala Kodmani aimait converser sans fin avec son père, ancien diplomate et ancien opposant politique, décédé en décembre 2008, qui lisait cinq quotidiens en trois langues tous les jours. Dans le livre, elle échange des courriels avec lui pour inscrire cette « révolution-révélation » qu’elle suit via les réseaux sociaux dans ses combats d’hier : la lutte pour l’indépendance, le panarabisme et la modernisation du monde arabe. Le procédé narratif ne se sent pas du fait de la liberté de ton totale qu’elle prête aux deux correspondants.

Sur la lutte pour l’indépendance, le père convoque ses souvenirs : « Dans notre histoire, tout partait du Caire ». Après la fusion éphémère entre la République arabe unie (RAU) – l’Égypte – et la Syrie entre 1958 et 1961, nos rêves ont été confisqués par « les armées et les illettrés, des armées d’illettrés ». La tentation socialiste et égalitaire, incarnée par le parti Baath à l’origine a été un fiasco total, constate-t-il, en avançant une explication valable pour d’autres pays anciennement colonisés : « le ressentiment historique des fils de paysans et du peuple envers la bourgeoisie urbaine éduquée et ouverte au monde que nous représentions ». « Militaires et alaouites sont les deux jambes sur lesquelles repose le pouvoir » mis en place par Hafez al-Assad, souligne-t-il. Sa fille lui rappelle qu’il avait adhéré au Baath en 1947… Le père lui rétorque que, du temps de ses fondateurs Michel Aflaq et Salah Bitar, c’était un parti fourmillant d’idées. Les choses se sont gâtées quand les militaires ont fait main basse sur le parti dans la clandestinité puis au grand jour, lors du coup d’État de 1963. Pourtant, la Syrie avait connu des antécédents démocratiques prometteurs, rappelle le père : la première Constitution républicaine en 1928 garantissant la liberté religieuse et établissant la scolarité obligatoire pour les filles et les garçons et des élections exemplaires en 1954 où Parti national, Parti populaire, Baath, communistes, indépendants étaient entrés au Parlement…

 

Soulèvement, conflit, guerre ou révolution ?

Au nom de la bataille perdue contre la dictature par la génération de son père, Hala Kodmani, Farouk Mardam-Bey et quelques autres se réunissent début avril à Paris pour voir comment aider la révolution depuis Paris : l’initiative donnera naissance à l’association Souria Houria (Syrie libre), en soutien à la révolution du peuple syrien. Et le 24 avril, elle écrit à son père : « Je reviens de Damas ! » d’où elle rapporte un reportage en deux parties : Serveurs, coiffeuses, taxis, tous indics, que Libération publie le 27 et Syrie : la révolte en petits comités, publié deux jours plus tard.

Retour au livre : son père impute le mouvement « parti de Tunisie qui s’est étendu à l’Égypte, à la Libye et à d’autres, puis en Syrie » que Hala lui décrit à une renaissance du nationalisme arabe de sa jeunesse qui s’appuie sur l’histoire, la géographie, la langue, la culture… (p.159-160). Hala lui concède que la langue et les références communes ont permis une grande complicité entre les jeunes protestataires mais elle insiste sur les spécificités propres à chaque pays. En Syrie, elle sait que les jeunes assimilent le nationalisme arabe au parti Baath. Son père finit par rendre les armes devant la patience et la persévérance mises en avant à la fin du ramadan de 2011 : « Quelle leçon nous donne cette jeunesse syrienne ! » Sept mois et quarante pages plus loin, dans son dernier message à sa fille, Nazem Kodmani en convient : « Tant pis pour l’arabité si on lui préfère la liberté ! C’est l’exceptionnelle détermination de ce mouvement qui change tout. » Tant pis pour l’arabité, pas forcément mais tant pis pour le panarabisme sûrement, serais-je tentée de lui répondre.

Hala, elle, note le 18 février 2012, avec lucidité : « Notre pari du premier jour d’une implosion ou d’une explosion du régime sous la pression conjuguée de l’isolement international, de l’étranglement économique et surtout du renversement des forces armées s’est révélé perdant. […] Dans ce sombre tableau, l’opposition politique en exil, débordée par l’ampleur de la crise, est navrante d’incompétence et d’inconsistance. Panne d’imagination et d’initiatives, surtout à l’international pour négocier sérieusement avec la Russie qui bloque tout […] Le peuple syrien est horriblement seul, abandonné de tous ! »

 

De 2011 à 2016, elle publie près de quatre-vingt-dix articles, partant de choses vues tant qu’elle parvient à entrer en Syrie, lues via Internet ou entendues via Skype, quand c’est la seule solution. Son regard, qui capte les réalités de la vie quotidienne et son style concis et direct, mis au service d’éclairages et d’analyses fondés sur sa double culture, lui valent le prix de la presse diplomatique en décembre 2013.

Quand elle revient d’Alep, au printemps 2015, en marge des articles qu’elle confie à Libération et à L’Express, elle raconte à ses amis de Souria Houria : dans la partie orientale de la ville, où vivent encore 300 à 400 000 habitants, « le paysage urbain ressemble à celui qui succède à un tremblement de terre ; la réalité est très dure, le quotidien terrifiant, la résilience de la population impressionnante. Les gens vivent de l’aide internationale ; les enfants – il y a des enfants partout en Syrie – vont à l’école quatre heures par jour grâce à des enseignants d’un courage extraordinaire ; le reste du temps, ils jouent dans les ruines ; la vieille ville est complètement détruite par endroits, d’autres quartiers sont préservés, parfois des ruelles sont intactes ; la propreté des rues est remarquable, le Conseil local organise le ramassage des ordures. » Celle qui avait honte de la soumission des Syriens à la dictature avant 2011 n’a jamais rencontré autant de Syriens que depuis le soulèvement, de tous milieux et de toutes conditions. Partout elle est accueillie par les gens comme l’une des leurs. Une autre fois, revenant d’Idlib, au Nord-Ouest, elle reconnaît qu’à chaque voyage, elle constate un sentiment d’abandon plus fort dans la population qui entraîne un besoin toujours plus grand de se réfugier dans la religion, besoin qui s’accompagne chez certains de formes de radicalisation autrefois absentes en Syrie.

La journaliste continue de faire son métier et de faciliter celui de ses confrères de Libération – Marc Sémo et Jean-Pierre Perrin – quand ils décident, en concertation avec plusieurs ONG impliquées dans la défense des droits humains en Syrie, de préparer un numéro spécial Tahrir, le « Libé » des Syriens pour le 11 mars. Elle les met en contact avec des protestataires de 2011 devenus journalistes citoyens. Et leur apport au numéro change tout : le quotidien des Syriens a droit de cité pour 24 heures dans un journal français.

 

 

« Des manifs aujourd'hui, sous le drapeau vert de la révolution, dans cent-quatre localités syriennes : ni Assad ni Daech ! Liberté dignité justice sociale ! La Syrie vivra ! Et qui vivra verra ! »

Farouk Mardam-Bey, sur sa page Facebook, le vendredi 4 mars 2016

 

Né à Damas en 1944 dans une vieille famille qui a donné un Premier ministre au pays, l’historien Farouk Mardam-Bey dirige la collection Sindbad chez Actes Sud depuis 1995. Auparavant, il a été bibliothécaire à l’Institut national des langues orientales (Inalco) puis directeur de la Bibliothèque de l’Institut du monde arabe (IMA) et conseiller culturel à l’IMA. En parallèle, il a été directeur de publication de la Revue d’études palestiniennes, aujourd’hui basée à Beyrouth.

Son enfance citadine s’est passée loin de la mer et, dans sa prime jeunesse, il partait de Damas faire provision de livres à Beyrouth. Sa seconde jeunesse fut placée sous le signe de Mai-68. Privé de son passeport syrien en 1976, à défaut de pouvoir retourner à Damas, il voyage volontiers en Tunisie et en Égypte avec son passeport français. Ses métiers successifs lui permettent de maintenir un lien très étroit avec ce qui se publie d’important dans le monde arabe. Il devient ainsi, au fil des années, un des meilleurs connaisseurs de la littérature arabe contemporaine du Machrek au Maghreb, situant la littérature syrienne dans ce paysage plus vaste. Il est aussi l’auteur de plusieurs essais parus chez Actes Sud dont Être arabe, écrit en 2005 avec le Palestinien Elias Sanbar. Quand les soulèvements arabes surgissent, ses analyses se réfèrent à l’histoire politique contemporaine mais elles se nourrissent aussi de sa connaissance intime de la psyché arabe à travers les littératures des pays concernés.

 

Un analyste subtil

Dès février 2011, Télérama le sollicite pour parler de la Tunisie, de l’Égypte et évoquer les spécificités de la Syrie. Ses talents d’analyste font merveille. « Comme tout le monde, je n'avais pas prévu cette révolution et le départ aussi rapide de Ben Ali, mais il est sûr que la Tunisie avait des atouts pour déclencher ce processus : c'est un pays qui existe dans ses frontières depuis des siècles et qui a réussi à se doter d'une vraie société civile. »

Un an après, le 1er mars 2012, dans Politis, son inquiétude est palpable. À l’approche du premier anniversaire du soulèvement dans son pays natal, il pose un diagnostic qui se révèlera juste : « en Syrie, la révolution [est] orpheline ».

« Il y a cinq mois, la constitution d’un Conseil national syrien regroupant la plus grande partie de l’opposition organisée avait suscité de grands espoirs, et la nouvelle avait été saluée avec enthousiasme partout en Syrie. On a cependant très vite déchanté en constatant que le Conseil, tel qu’il a été conçu et structuré, reproduisait en son sein les vieilles divisions entre ses principales composantes et qu’il consacrait pratiquement plus d’efforts à les rafistoler et à apaiser des querelles personnelles qu’à coordonner les actions menées à l’intérieur et à l’extérieur du pays sur les plans politique, diplomatique, médiatique et humanitaire. »

 

26 septembre 2013 – Contre les barbaries, une nécessaire intervention en Syrie

« Pendant deux ans et demi, les puissances occidentales se sont saisies de tous les prétextes, non pour intervenir en Syrie, comme on l’entend souvent dire, mais, au contraire, pour ne pas le faire. […] Il reste qu’aucune issue n’est envisageable dans l’état actuel des rapports de force sans une vigoureuse intervention internationale, et peu importe la forme qu’elle prendrait pourvu qu’elle force Bachar al-Assad à se démettre. »

« Aucun patriote syrien ne se résout de gaité de cœur à réclamer le secours d’une puissance étrangère quelle qu’elle soit. […] Mais aucun non plus ne peut hésiter quand il s’agit de la survie de son pays. Non seulement parce que c’est son pays, mais aussi parce que c’est l’un des tous premiers dans l’histoire de l’humanité où l’homme est devenu humain. »

 

20 novembre 2013 – Mille et une cartes pour les enfants de Syrie à l’IMA

Nommé président du jury de cette initiative, lancé par le cercle Syrie MDL, il introduit la soirée avec des mots durs : « Nous sommes chaque jour abreuvés d’images atroces montrant les exactions perpétrées aussi bien par les sbires du régime que par les nouveaux seigneurs de guerre contre la population civile, nous sommes témoins de la destruction de l’infrastructure économique de notre pays, du saccage de son patrimoine culturel, de l’exacerbation en son sein des tensions confessionnelles et ethniques. Sans parler des signes avant-coureurs de l’extension de l’incendie à l’échelle régionale, sous la forme d’une guerre religieuse absurde entre chiites et sunnites. C’est dire que ceux des Syriens et de leurs amis qui militent pour une Syrie moderne, démocratique et laïque, et qui constituent une composante majeure du soulèvement, celle justement que les médias occidentaux préfèrent ignorer, doivent plus que jamais tenir bon, se rassembler, parler vrai, haut et fort. » 

 

 

L’inventeur et l’animateur des Dimanches de Souria Houria

L’analyste, pour être utile, a choisi d’agir sur le terrain de la connaissance et des idées. À partir d’avril 2014, la rencontre mensuelle qu’il a conçue dans le cadre de l’association Souria Houria (Syrie libre) dont il assume désormais la présidence, est devenue un rendez-vous important pour les Syriens de Paris et les Français qui cherchent à comprendre cette crise majeure. La réussite de la formule tient au profil des invités choisis par Mardam-Bey dans son carnet d’adresses de soixante-huitard et d’homme de gauche, à l’absence de polémique, selon l’adage « Comprendre n’est pas justifier », et au temps laissé aux questions et aux interventions du public, qui a le sentiment d’être pris au sérieux et respecté. Exemples, à un an et demi d’intervalle.

 

28 septembre 2014 – La politique régionale de l’Iran : le politique et le religieux

Farouk Mardam-Bey introduit la rencontre d’une phrase : l’Iran, principal acteur régional, a des intérêts légitimes, une ambition hégémonique et fait preuve de prosélytisme religieux.

Bernard Hourcade, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), rappelle que l’Iran est un pays vieux de 2500 ans et un État moderne depuis le XVIe siècle.

Au XIXe siècle, il était coincé entre l’empire russe et l’empire britannique des Indes. Or il redoute l’encerclement plus que tout. Après la révolution, Khomeiny n’avait pas une légitimité suffisante pour s’adresser aux Sunnites. Aussi a-t-il pris fait et cause contre Israël et pour la Palestine. La guerre Irak-Iran (1980-1988) [qui a fait près d’un million de morts NDLR] a mis l’Iran hors-jeu pour trente-cinq ans. Pour les officiels iraniens, si Damas tombe entre les mains saoudiennes, c’est une catastrophe. Leur adversaire unique, à Bagdad comme à Damas, c’est le royaume saoudien, jeune État de 82 ans. Il n’y aura pas de paix dans la région sans un équilibre à inventer entre ces deux puissances rivales.

Ahmad Salamatian, opposant politique au régime des mollahs, insiste, quant à lui, sur un point fondamental : la guerre de religion entre chiites et sunnites est une conséquence des déséquilibres politiques et marque l’échec du politique, ce n’est en aucun cas une cause. En Iran, la religion a été étatisée. Va-t-on vers la fin de l’islam politique ? Au Moyen-Orient, la réponse est dans les mains de l’opposition iranienne et dans celles de la révolte syrienne…

 

31 janvier 2016 – L’intervention russe en Syrie : ses enjeux en Russie, au Proche-Orient et à l’échelle internationale

« Il est grand temps de parler de la Russie », annonce Farouk Mardam-Bey avant de présenter ses deux invités : Andreï Gratchev, né en 1941, historien et politologue, ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev et Alexis Prokopiev, né en 1983, président de l'association Russie-Libertés. Deux générations aux prises avec l’histoire de la Russie, à la fin du XXe siècle et au début du XXIe, deux regards différents.

Andreï Gratchev rappelle le voisinage géographique entre la Russie et le monde arabe, la présence d’une forte minorité musulmane en Russie (25 % de la population), la zone d’influence de l’Union soviétique au Proche-Orient à l’époque de la guerre froide qui a laissé des traces en politique mais aussi dans la vie des sociétés, l’amitié soviéto-arabe jusqu’au drame de l’Afghanistan dont Gorbatchev est sorti digne, dix ans après le début de la guerre… Dans la période post-soviétique, les Occidentaux ont cherché à pousser leurs intérêts dans la région, en sous-estimant le rôle de la Russie. Arrivent les printemps arabes à la fois intéressants, prometteurs et inquiétants, vus de Moscou, où le pouvoir s’est méfié des révolutions de couleurs dans les années 2000, plutôt enclin à soutenir les conservateurs en place, au nom du maintien des liens traditionnels et de la présence d’experts et de militaires dans les pays concernés. Dans le cas de la Syrie, le pays est un élément d’une stratégie plus globale qui s’oppose au rôle des États-Unis, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie dans la région. Il ne faut pas oublier non plus la dimension intérieure du terrorisme islamiste qui demeure un casse-tête pour la Russie, après deux guerres en Tchétchénie. Les objectifs déclarés de Poutine consistent à combattre l’islamisme radical et notamment les milliers de djihadistes russes et de veiller aux intérêts stratégiques de la Russie en Méditerranée orientale. Ses objectifs non déclarés consistent à sortir de son isolement diplomatique après la crise ukrainienne et de rappeler à ses partenaires occidentaux qu’il est incontournable… Donc Poutine se sert de la crise syrienne pour rejouer un rôle de premier plan dans la région. Au début de son troisième mandat présidentiel en 2012, il se voyait à la tête d’une superpuissance énergétique. Aujourd’hui, avec la chute des cours du pétrole et du gaz, il est contraint de se servir des restes de sa puissance militaire.

Alexis Prokopiev se situe dans une toute autre perspective. Pour lui, « défendre les libertés, c’est combattre le terrorisme », comme ont tenu à le proclamer l’association qu’il préside Russie-Liberté, Ukraine-Liberté et Souria Houria dans une tribune commune, en décembre 2015, après les attentats de Paris. Il tient aussi à souligner la raison politique interne qui a poussé Poutine à intervenir en Syrie. En septembre 2011, Poutine était descendu sous la barre des 50 % de satisfaits. La campagne de l’opposant Alexeï Navalny contre le parti de Poutine, Russie unie – « parti des escrocs et des voleurs » – fait du tort à l’image de Poutine au sein de la société civile qui a émergé à partir de 2010, laminée trois ans plus tard, après le score réalisé par Navalny aux élections municipales de 2013 à Moscou. Cependant Dmitri Medvedev accepte de redevenir Premier ministre si Vladimir Poutine décide de briguer un troisième mandat. La Syrie paie les frais de l’intervention en Libye dans le cadre d’une résolution de l’ONU en 2011. Et Dmitri Medvedev, alors président de la République, paie aussi les frais d’avoir voté ce texte. Depuis le troisième mandat de Poutine, le budget militaire croît. Pour le justifier, le président a besoin d’alimenter la thèse de la forteresse assiégée par des « agents de l’étranger ». Et ça marche : sa popularité atteint des sommets (80 à 85 % d’opinions favorables) en dépit d’un accroissement de la pauvreté. Dans ce contexte intérieur, Poutine cherche à prouver la valeur de son armée. En revanche, en Ukraine comme en Syrie, il adopte une tactique de judoka plus qu’une stratégie lisible.

Après ces deux interventions, Farouk Mardam-Bey tient à rappeler que les Syriens n’avaient rien au départ contre les Russes et un monde multipolaire, du fait des liens personnels et culturels entre leurs deux pays. Mais, depuis l’utilisation des armes chimiques et le tour de passe-passe diplomatique qu’il a entraîné sous la houlette de Poutine, la majorité des Syriens estime qu’elle a dorénavant deux ennemis, l’Iran et la Russie. « Que faudrait-il encore pour rendre Poutine heureux ? » , demande Hala Kodmani avec humour. Andreï Gratchev lui répond aussi sec : « lever les sanctions économiques, oublier la Crimée, faire remonter le prix du baril de brut ». Avec une cruauté involontaire vis-à-vis de l’ancien conseiller de Gorbatchev, Farouk Mardam-Bey raconte alors une blague qui circule en Syrie. Sur son lit de mort, Hafez al-Assad aurait donné un conseil et un seul à son fils Bachar : « ne fais pas comme Gorbatchev. Si tu ouvres une fenêtre, le mur entier s’écroule. » Gratchev esquisse un pâle sourire, las devant les couleuvres que l’Histoire, cette garce, fait avaler aux politiques comme aux peuples.

Claire A. Poinsignon

 

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AVANT-GUERRE, LA PRÉSENCE RUSSE EN SYRIE ÉTAIT TRÈS FÉMININE…

En 2012, j’ai croisé dans un groupe de travail sur Facebook Natalia Gorzawski qui a répondu à mes questions sur la présence russe en Syrie. À l’époque, les médias avançaient le chiffre d’une colonie de 30 000 personnes. Mais, avec la guerre, beaucoup d’entre eux ont été rapatriés.

« À l’époque soviétique, de nombreux Syriens ont fait leurs études en Russie et sont rentrés au pays avec une fiancée russe. Maintenant ce phénomène est moins fréquent mais on croise encore quelques cas. J’ai fréquenté beaucoup de ces couples russo-syriens en Syrie et maintenant que je vis à Dubaï, j’ai rencontré un jeune homme originaire de Homs marié à une jeune femme russe. »

« Quand j’étais à Damas, j’ai entendu parler d’un groupe d’experts russes, qui travaillaient dans un institut mi-scientifique-mi-militaire. L’École supérieure de musique dans les années 90 employait aussi beaucoup d’enseignants, originaires d’Union soviétique et puis leur nombre a baissé d’année en année. Enfin, très important, on n’en parle jamais mais il y avait beaucoup de prostituées russes en Syrie ! »

« Les armes de fabrication russe sont prisées des rebelles. Une kalachnikov s’achète 350 000 livres syriennes au marché noir d’après un de mes contacts et une balle 1500. »

Cf. Le coût des armes au marché noir en 2012.
 

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ÉCOUTER

Les Réfugiés du rap (Refugees of rap) par eux-mêmes et en musique, à l’IMA (2015) 11’28.

Sur RFI (1e partie et 2e partie), Farouk Mardam-Bey évoque sa généalogie (cependant je note qu’il ne cite pas Jamil Mardam-Bey, son grand-père, 1894-1960, plusieurs fois ministre), son vif intérêt pour la cuisine et ses goûts musicaux : Billie Holiday, Strange Fruit ; Monique Morelli, Affiche rouge ; Duke Ellington & Johnny Hodges, Saint Louis Blues ; Mozart Sinfonia, Concertante.

Entretien radiophonique avec Farouk Mardam-Bey pour Syrie MDL : « L’engagement des écrivains syriens ne date pas d’hier ». Réalisation Katia Kovacic.

 

VOIR

Les Dimanches de Souria Houria, programmés depuis avril 2014, classés par ordre antéchronologique. Youssef Courbage et Salam Kawakibi ont étés invités aux Dimanches.

Voici les enregistrements vidéos d’autres rencontres marquantes :

29 mars 2015 – La Turquie et la question syrienne

31 mai 2015 – Les réfugiés syriens en France et en Europe

27 septembre 2015 – La France et la question syrienne

25 octobre 2015 – César

29 novembre 2015 – Les Palestiniens en Syrie

28 février 2016 – Question pétrolière et gazière : les rivalités régionales et le conflit syrien avec Moiffak Hassan, originaire de Deraa, consultant pétrolier. Son exposé, très dense, n’est pas encore en ligne. Mais l’essentiel des informations est repris dans le « Libé » des Syriens, le 10 mars 2016.

Mouhassaron mithli (Un assiégé comme moi), film de Hala Alabdalla avec Farouk Mardam-Bey en personnage principal, sélectionné dans la compétition internationale du Festival Cinéma du réel et présenté en première mondiale le 18 mars 2016 au Centre Pompidou. Le titre est tiré du poème À Damas de Mahmoud Darwich, qui fait partie du recueil «  Ne t’excuse pas », traduit par Élias Sanbar et publié chez Actes Sud, 2006. 

Le film est un portrait, à la fois intimiste et pudique, de cet intellectuel amoureux de poésie, passionné de cuisine et fidèle en amitiés, tourné entre 2013 et 2015, à Marseille, Arles et Paris, pour nous inviter à porter « un autre regard » sur les Syriens. Loin de la guerre… le temps de préparer un dîner mémorable, sorte de Cène damascène où le réel réapparaît, tenu en laisse, dans les yeux de leurs amis communs, à travers leurs angoisses et leurs fragiles espoirs.

 

LIRE

Tous les articles de Hala Kodmani dans Libération sont archivés sur le site du journal dans un ordre anté-chronologique. Voici une sélection de ceux qui portent sur des personnages, des phénomènes ou des lieux que nous avons évoqués au cours de ce dossier :

13 août 2011 – Souhair Atassi et Razan Zeitouneh, deux femmes face au régime

17 septembre 2011 – La révolution en slogans

24 décembre 2011 – Fadwa Souleimane, la pasionaria de Homs

22 août 2013 – La Ghouta, autopsie d’un massacre

28 septembre 2013 – Ville rebelle, Rakka [ou Raqqa] brûle-t-elle ?

12 mars 2015 – À Alep, le vent tourne pour l’État islamique

20 mars 2015 – Entre la Turquie et Alep, sur la route de tous les conflits syriens

15 janvier 2016 – Syrie : ici à Douma, la révolution reste vivace

11 mars 2016 – Hala Kodmani s’entretient avec Abdelnaser Alayed, ancien capitaine de l’armée de l’air syrienne : « les Russes vont balader l’opposition syrienne et le reste du monde. »

Les ouvrages de Farouk Mardam-Bey parus chez Actes Sud

La cuisine du petit Ziryab, illustré par Stéphanie Buttier et Sandrine Vincent, hors collection, Actes Sud Junior, 2005

5 mars 2011 – « Le mur de la peur s’est effondré » en Tunisie, Égypte, Libye : les écrivains avaient vu juste ; les dangers à venir

4 octobre 2012 – La révolution syrienne et ses détracteurs

14 mars 2013 – Syrie : vaincre l’indifférence

8 décembre 2014 – « Je pense à la Syrie et je me mets à pleurer», confie Farouk Mardam-Bey à la revue en ligne Orient XXI

11 mars 2016 – Qui sont vraiment les « Amis de la Syrie » ?
 

 

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