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POLYPHONIES SYRIENNES – Les écrivains : introduction
[lundi 15 février 2016 - 14:30]

Le dossier Polyphonies syriennes va à la rencontre d'écrivains, d'intellectuels et d'artistes syriens à Paris : retrouvez un nouveau portrait tous les lundis et vendredis sur nonfiction.fr.

Prêter attention aux voix de ces exilés syriens de Paris – qu’ils soient là depuis longtemps ou qu’ils soient arrivés depuis 2011 –, c’est trouver auprès d’eux des éléments de réponses à la question « Comment en sommes-nous arrivés là ? ». 

Les écrivains qui ont fui la Syrie ont laissé derrière eux la dictature mais emporté leur langue dans leurs bagages, leur bien le plus précieux.

 

 

 

 

Au commencement était le Verbe... et la censure

 

« Comme si les minarets omeyyades étaient plantés en nous,

Comme si les vergers de pommes attardaient leurs parfums

Dans nos esprits. 

Comme si la lumière et les pierres

Étaient venues toutes, toutes, avec nous. »

Nizar Kabbani, Lettre à ma mère

 

Vu depuis Paris, le soulèvement en Syrie a commencé par le silence assourdissant de son poète le plus célèbre à l’étranger, Adonis, pressenti plusieurs fois pour le Prix Nobel de littérature. Avoir choisi ce nom de personnage mythique, aimé de la déesse Aphrodite, c’était, de la part de cet homme né en 1930, au bord de la Méditerranée, par-delà l’héritage de la poésie arabe classique dont il est pétri, vouloir se rattacher au passé antique de la Syrie et accéder à l’universel. Lui qui avait écrit « Je suis prophète et semeur de doute » et « J’ai juré d’aider Sisyphe à porter son rocher »   s’est tu pendant des semaines. Jusqu’à ce qu’il donne une interview depuis Damas en juin 2011 à la chaîne Al-Arabiya où il appelait le régime à faire des réformes et l’opposition à séparer le politique du religieux au lieu de « sortir des mosquées pour manifester ». Et surtout jusqu’à la publication le 2 août d’une lettre ouverte au président, publiée en arabe sur sa page Facebook – qui attire plus de 61 000 personnes –, traduite en français le 6, où il exhortait le pouvoir à entendre « la rue ».

 

L’Automne du patriarche

Explications de la première Syrienne que j’ai croisée place du Châtelet à Paris, lors d’une manifestation de soutien au peuple syrien, la poétesse Aïcha Arnaout. Elle me renvoie à ce qu’elle a déclaré à Babelmed fin juillet : « Certains disent que si les manifestations ont les mosquées pour point de départ, c’est qu’elles sont liées aux islamistes. Il faut savoir qu’en Syrie tout regroupement dans la rue est interdit depuis l’instauration de l’état d’urgence. Il y a deux lieux où ils étaient tolérés : les stades et les mosquées. On a annulé tous les matchs dès le début de la révolte, mais on n’a pas pu fermer les mosquées. Alors, chaque vendredi, on a vu la foule des manifestants sortir des mosquées. J’ai plusieurs amis chrétiens ou musulmans non-pratiquants qui vont à la mosquée pour pouvoir manifester. Mais, maintenant, la contestation a pris tant d’ampleur que la foule sort tous les jours pour manifester sans passer forcément par la mosquée. »

Et puis elle ajoute à mon intention : « Même si Adonis s'est senti, après tant de critiques, mal à l'aise et s’est vu obligé de modifier légèrement sa position, je reste sceptique, comme ceux qui ont ironisé sur l’automne d’Adonis face aux printemps arabes… Il s’adresse à Bachar au lieu de s’adresser au peuple, il dénonce la violence sans désigner l'auteur des violences […] pour brandir ce conflit comme un danger. L’oscillation dans une telle conjoncture historique est une mawbiqa, une perdition et une atteinte à la morale. »

« “Moi ou le chaos”, nous répète le régime depuis toujours. Pour brandir ce danger et alimenter la confusion, les agents du régime œuvrent dans des quartiers spécifiques des villes syriennes et soufflent sur les braises éteintes. Les récits abondent. Aidés par les mercenaires des médias, y compris sur le Net, ainsi que par les “shabbiha of the pen” [les miliciens du stylo à la solde d’Assad] comme les a appelés l'écrivaine Rana Kabbani, qui vit à Londres. Elle est la fille de Sabah Kabbani, à la tête de la télévision publique naissante dans les années 60, la nièce du grand poète Nizar Kabbani [ou Qabbani] et l’arrière-petite-fille du pionnier du théâtre syrien, Abou Khalil Kabbani. Une famille de lettrés “merveilleuse” dont la maison existe encore dans le vieux Damas au sud de la ville. »

 

 

Au « royaume de la peur et du silence »

Farouk Mardam-Bey, dont la famille habitait, elle, au centre de la vieille ville, vit à Paris depuis 1965. Responsable de la collection « Sindbad » chez Actes Sud, il campe sans complaisance, en octobre 2013, les conditions de la production littéraire dans son pays, au premier Colloque de l’association Ila Souria [Pour la Syrie], tournée vers la reconstruction à venir du pays.

Il insiste tout d’abord sur l’état d’urgence, décrété dès l’arrivée au pouvoir du parti Baath en 1963. Il rappelle ensuite que les intellectuels ont commencé par être favorables à l’action modernisatrice du Baath au pouvoir. C’est le cas notamment d’un homme de théâtre comme Saadallah Wannous*. Quand le pouvoir s’est appuyé sur la force en 1980 pour mater la révolte des Frères musulmans, une partie de ces intellectuels s’est ralliée au régime ; les autres ont été laminés. Pour échapper à ce dilemme, Wannous choisit d’abord de fuir à Beyrouth puis il revient à Damas, après l’invasion israélienne du Liban en 1982, mais il n’écrit plus pendant dix ans.

Les institutions culturelles illustrent le durcissement du régime. Du temps de la République arabe unie, fusion entre l’Égypte de Nasser et la Syrie de Choukri al-Kouatli entre 1958 et 1961, le ministère de la Culture, créé en 1959, a commencé par faire œuvre utile et a pallié les insuffisances de l’Éducation nationale. Par la suite, l’Union des écrivains, créée en 1969, est une coquille manipulée : sur 900 membres, 800 ne sont pas des écrivains. Son bureau exécutif, composé de 25 personnes, compte 13 membres du parti Baath. Une de ses activités consiste à excommunier des membres – dont le poète Adonis – en les accusant d’être des « ennemis sionistes ».

Par ailleurs, cette Union des écrivains a la haute main sur une maison d’édition qui publie quelques titres valables et des torchons en imposant une censure préalable à tous les manuscrits qui lui parviennent. Cervantes, Proust, Kafka sont décrétés « ennemis du peuple arabe ». Ce climat et ces contraintes ont amené les écrivains qui comptent sur la scène damascène à publier à l’étranger.

Paradoxalement, la réislamisation menée par le régime, une fois les idéaux panarabes chers au Baath épuisés, a fourni un terreau fertile à l’islamisme politique qu’il voulait combattre. Le marché du livre s’est rétréci comme une peau de chagrin. En 2004, par exemple, 379 soi-disant éditeurs sont répertoriés par le ministère de l’Économie mais c’est un chiffre trompeur, souligne Farouk Mardam-Bey, car la plupart d’entre eux sont en fait des librairies qui publient des grands classiques dans des éditions bon marché et de la littérature islamique, réservoir inépuisable de titres édifiants… Cet état de fait entraîne la naissance d’une littérature de résistance qui dénonce d’un même mouvement la dictature, le despotisme et les tabous. Ainsi le poète Nizar Kabbani (1923-1997) est capable de diffuser sous le manteau 25 000 exemplaires d’un de ses recueils. Les nouvelles de Zakaria Tamer et le théâtre de Saadallah Wannous* se fraient un chemin vers un public avide, en dépit de la répression policière.

En 2000, survient un bref dégel à la suite de l’arrivée au pouvoir de Bachar al-Assad. Le Manifeste des 99 symbolise « le printemps de Damas » de courte durée. Le renouveau de la littérature syrienne passe alors par la lutte contre l’oubli. Un récit comme La Coquille de Mustapha Khalifé (2007) marque l’apogée de la littérature carcérale. Éloge de la haine de Khaled Khalifa (2011), les romans de Samar Yazbek et de Rosa Yassin Hassan ne respectent plus les trois interdits liés au sexe, au religieux et au politique.

Il est trop tôt pour évaluer l’apport de la révolution dans le domaine de la littérature, d’autant que les écrivains les plus prometteurs sont soit en prison soit en exil. Mais, en tout cas, une Association libre des écrivains a vu le jour, comme un gage de temps nouveaux.

 

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*SAADALLAH WANNOUS (1941-1997) À LA COMÉDIE-FRANÇAISE EN 2013

« De toute manière, je suis perdante, car ce que je cherche est impossible dans un pays d’esclaves et de prisonniers. »

Almassa, la courtisane

Saadallah Wannous, Rituel pour une métamorphose 

 

 

Rania Samara, sa traductrice, distingue cinq étapes dans la vie et l’œuvre de Saadallah Wannous : une première époque où, à la tête du théâtre Kabbani à Damas, il pratique un théâtre symboliste dans le prolongement du théâtre grec antique ; après la défaite de 1967 contre Israël, il voyage, rencontre en France Jean Vilar et Jean Genet et jette les fondements du théâtre arabe en s’appuyant sur la tradition du conte ; une troisième période où il se tait pendant dix ans ; après 1989, retour à l’écriture dramatique avec Le viol, Rituel pour une métamorphose, Miniatures (1996) ; la dernière époque est occupée par un récit autobiographique.

Farouk Mardam-Bey, son ami et son éditeur en France, précise : c’est au Caire, pendant ses études entre 1957 et 1963 qu’il se découvre une passion pour le théâtre, y compris les grands auteurs étrangers. Pour lui, le théâtre est un lieu de questionnement : le malheur arabe vient-il de la permanence de l’exercice autoritaire du pouvoir ? Pouvons-nous nous moderniser sans nous occidentaliser ? Pouvons-nous sortir du marasme dans lequel nous nous débattons ?

Il tient quotidiennement son journal. Ses mots résonnent curieusement en 2013, a fortiori aujourd’hui en 2016. « Nous sommes condamnés à l’espoir ». « Écrire tous les jours ou arrêter pour toujours ». « Notre histoire collective est un cancer qui dévore nos existences individuelles, nos joies ».

Mohamed Seif, homme de théâtre irakien, souligne que Wannous s’est inspiré du théâtre épique et politique de Brecht. Le conteur sert de lien, le café de lieu public et il le cite : « J’empreinte l’Histoire pour parler du présent ». L’Histoire est la scène, la chute de Bagdad au XIIIe siècle un épisode suffisamment lointain pour qu’il se sente libre de fustiger la tyrannie ; les métamorphoses du corps, des vêtements symbolisent les rares échappatoires à notre portée…

Sulayman Al Bassam, le metteur en scène, a cherché à inscrire l’héritage de l’écrivain dans celui de la Comédie-Française et à faire passer la relation particulière de la langue arabe au sacré dans l’adaptation française tout en respectant l’aspect explosif de la pièce qui tourne autour de la religion, du pouvoir et de l’individu et de l’omniprésence du fantôme de la sexualité. La résonnance politique est assurée. Le spectacle, créé au théâtre du Gymnase à Marseille dans le cadre de la programmation Marseille, capitale européenne de la culture, est prémonitoire : « nous ne pouvions pas, explique-t-il, faire abstraction de ce qui se passe en Syrie en ce moment. » L’adaptation scénique resserre le texte et le ramène de 4 h 30 à 2 h 15.

La pièce a rarement été représentée en Syrie et dans le monde arabe plus de deux ou trois soirs de suite. Ainsi à Alep, le grand mufti de la ville se sent visé par le personnage du mufti et fait interrompre la tournée.

Sylvia Bergé, sociétaire du Français, déclare avec un mélange d’enthousiasme et de gravité : « j’ai joué Jenny dans L’Opéra de Quat’sous de Bertold Brecht.Je joueWarda dans Rituel. Je pratique l’incarnation, la distanciation. C’est important à mes yeux de jouer la pièce en ce moment, compte tenu de l’actualité. » Mais la pièce est entrée au répertoire de la Comédie-Française – qui compte 3 000 pièces et 700 auteurs – avant les printemps arabes. Le comité de lecture a été unanime.

À la sortie, j’apprends d’Olivier Giel, responsable des productions extérieures, que lors de tournées antérieures de la troupe, dans les années 1990 et 2000, le nom de Saadallah Wannous venait aux lèvres des gens de théâtre rencontrés à Bagdad, au Caire, à Tunis… quand il leur demandait des noms d’auteurs importants. Or il y avait seulement deux pièces de Wannous traduites en français par Rania Samara. Le choix n’a donc pas été cornélien. 

 

 

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ÉCOUTER

La voix de Nizar Kabbani récitant le poème dédié à Balkis, son épouse et sa muse, d’origine irakienne, assassinée à Beyrouth pendant la guerre civile libanaise. Pour les Syriens, ce poème d’amour a pris une valeur métaphorique. Balkis symbolise désormais toutes les victimes innocentes de la répression et de la violence aveugle.

Balkis, 22’57

Traduction en français proposée par un amateur

Abed Azrié, né en 1946 à Alep, chante le poème Les poètes d’Adonis, 5’09

 

 

VOIR

Reconstitution de la genèse du soulèvement à Damas, à travers les premières vidéos postées sur YouTube :

- après le premier appel à manifester lancé par des inconnus sur Facebook, le 17 février 2011, 4’55

- après le deuxième appel à manifester, hommes et femmes ensemble dans l’espace public, le 15 mars 2011, 5’51

- après la prière du soir, le vendredi 18 mars à Damas, à l’intérieur de la mosquée des Omeyyades, 1’55 : « La ilaha illa Allah» (Il n’y a de Dieu que Dieu, profession de foi centrale dans l’islam, qui est une façon de dénier au régime toute transcendance et par la même de mettre en cause sa légitimité), « Silmye, silmye » (pacifique, pacifique), « hourrya, hourrya » (liberté, liberté)… Le même jour, on rapporte aussi des manifestations à Homs et Deraa, où deux premières victimes tombent sous les balles de la police…

 

LIRE

Femmes

Nizar Kabbani 

Postface de Vénus Khoury-Ghata

Traduit de l’arabe par Mohammed Oudaimah

Bilingue arabe-français

Collection Cahiers d'Arfuyen N°35

Indisponible actuellement en librairie ; à consulter dans une bibliothèque spécialisée. 

 

 

 

 

 

 

 

Claire A. POINSIGNON
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