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DOCUMENTAIRE - "Les faussaires de l'histoire" : généalogie du fait négationniste
[jeudi 09 octobre 2014 - 09:00]

Dans un documentaire percutant, Les faussaires de l’histoire , Michael Prazan et Valérie Igounet reviennent sur 60 ans d’histoire du discours négationniste, de son élaboration confidentielle à son émergence médiatique en passant par sa pénétration du champ universitaire.

Les deux documentaristes tentent ainsi de relever le défi délicat de concilier une approche à la fois concise et didactique avec une démarche plus engagée, mettant à jour la perversité d’un discours relativiste et fallacieux. Il s’agit d’abord de tracer les contours d’une entreprise intellectuelle déconcertante pour les historiens, qui consiste à remettre en cause l’histoire « officielle »  de la Shoah ; puis d’inscrire ce mouvement dans le temps long afin d’en dégager les principales mutations. En effet, loin d'être figé, le discours négationniste a su s'adapter aux évolutions sociales, juridiques et politiques jusqu' à trouver un souffle nouveau aujourd'hui.

Vie et destin du négationnisme

S’atteler à l’histoire du négationnisme revient à effectuer une plongée dans une galaxie marginale. Comme le montre bien le documentaire, le négationnisme est une idée qui émerge immédiatement après la fin de la Guerre, aux lendemains du procès de Nuremberg. En 1948, Maurice Bardèche publie Nuremberg ou la terre promise. Dans cet ouvrage, cet ancien collaborateur, théoricien du fascisme à la française, s’emploie à réhabiliter le régime nazi. Son objectif est simple : dédouaner le IIIème Reich de ses crimes. Son argument principal : le génocide perpétré à l’Est serait un mensonge, une vaste machination pour discréditer éternellement l’héritage hitlérien. Maurice Bardèche va même plus loin dans le renversement: le mensonge de la Shoah aurait été propagé à l’initiative des ses prétendues victimes, les Juifs.

Le négationnisme est donc une idée née dans la frange la plus radicale de ce qui restait de l’extrême-droite après la guerre. Mais cette idée va bénéficier d’un soutien aussi inattendu qu’inespéré avec le témoignage de Paul Rassinier, un socialiste libertaire déporté à Buchenwald pour acte de résistance. En publiant Le Mensonge d’Ulysse en 1950, Paul Rassinier devient l’alibi idéal pour l’extrême-droite, et, au-delà de son approche géopolitique paranoïaque proche de celle de Bardèche, c’est aussi le premier à remettre effectivement en doute l’existence des chambres à gaz. Les documentaristes ne s’y trompent pas ; en brossant le portrait de ces deux figures fondatrices, ils identifient ce qui a constitué la matrice idéologique du négationnisme : un antisémitisme viscéral doublé d’une délégitimation de l’état israélien.

Si ces publications ne rencontrent qu’un très faible écho dans l’opinion, elles vont constituer un socle sur lequel vont s’appuyer leurs successeurs, deux décennies plus tard. C’est en effet sous l’impulsion d’un professeur de littérature que le négationnisme va émerger médiatiquement et briser la barrière de la confidentialité.

A la fin des années 70, Robert Faurisson fait une entrée fracassante sur la scène médiatique par le biais d’une lettre au journal Le Monde qui va lui permettre de faire connaître et diffuser sa pensée à un public de non-initiés. La polémique est alors considérable et dure plusieurs années. Le documentaire revient ainsi minutieusement sur le parcours de Robert Faurisson qui va devenir la voix et la figure tutélaire d’un courant alors en déshérence. Il montre également comment une frange de l’ultra-gauche, autour de la librairie "La Vieille Taupe" va soutenir Robert Faurisson au nom de la liberté d’expression. Cette séquence est l’occasion pour Yvan Levaï de confesser son erreur d’avoir invité Robert Faurisson à une heure de grande écoute sur Europe 1. En effet, pensant pouvoir confondre son invité, Yvan Levaï s’est heurté à l’ « expertise » d’un Faurisson, qui lui, avait préparé son interview. Ce mea culpa pose le problème de la réponse à apporter à ces faussaires de l’histoire et du rôle des médias dans le traitement de ce phénomène inédit.

Ce deuxième âge du négationnisme est donc celui de sa structuration et de sa maturation dans l’espace public français. Le documentaire révèle par ailleurs qu’il se double d’une exportation dans les pays anglo-saxons jusqu’à la constitution d’une "internationale négationniste". C’est sous un paravent universitaire que le négationnisme tente de s’acheter une légitimité et s’efforce d’infuser dans l’opinion. Il n’est donc pas étonnant d’entendre des personnalités politiques d’extrême-droite reprendre les vieilles antiennes négationnistes. La célèbre sortie de Jean-Marie Le Pen sur les chambres à gaz illustre cette imprégnation sur les cadres de l’extrême-droite.

Enfin, le documentaire revient sur la troisième étape du négationniste structurée autour de la question palestinienne et qui va voir son influence grandir dans le monde arabe. Alors que le discours négationniste était en perte de vitesse dans les années 1990, Roger Garaudy, auteur des Mythes fondateurs de la politique israélienne lui donne une nouvelle résonance. Cette résurgence du négationnisme est rendue possible par deux vecteurs puissants : le durcissement du conflit israélo-palestinien et l'explosion d'Internet.

Ces nouveaux vecteurs annoncent, sinon un basculement, du moins une évolution notable de la nature de l'antisémitisme. Ainsi, tout en restant l'apanage de l'extrême-droite, l’antisémitisme fait son apparition au sein de mouvements se réclamant d'un certain progressisme et plutôt marqués à l'extrême-gauche. Le conflit israélo-palestinien devient progressivement un point de fixation d’un antisémitisme d’un genre nouveau dans lequel se diluent anti-colonialisme, tiers-mondisme et panarabisme. Il n’est donc pas étonnant de retrouver Robert Faurisson à la conférence sur l’Holocauste organisée à Téhéran à l’initiative du président iranien Mahmoud Ahmadinejad en 2006.

Artifices rhétorique et principes du discours : l’idéologie de la fable

Au-delà de ces aspects strictement historiques, le négationnisme est une entreprise qui se drape dans le doute, le questionnement et le scepticisme ; des valeurs pourtant inhérentes au travail de l’historien.  Les négationnistes tentent de bousculer la frontière entre questionnement et négation. En dévoyant la démarche historique, ce discours nous fait pénétrer dans un monde flou où vrai et faux se confondent afin de désorienter le lecteur profane.

C'est d'ailleurs ce que le documentaire montre bien : en maquillant le réel, les négationnistes falsifient l’histoire, instillent le doute et sèment le soupçon. De fait, ils balaient d’un revers de main des milliers de sources, de témoignages et d’archives. De plus, ils utilisent un procédé contraire à la méthodologie de l’historien : celui de la rétro-analyse. Lorsque Maurice Bardèche, Paul Rassinier, Robert Faurisson ou Roger Garaudy comparent la Shoah à une escroquerie qui a permis la création de l’Etat d’Israël, ils inversent le sens de l’histoire et en ont une lecture téléologique. La naissance de l’état israélien est la finalité ultime d’un plan qui mettait en scène le mensonge de la Shoah. En d’autres termes, le génocide ne serait qu’un mythe diffusé par les vainqueurs pour spolier les terres palestiniennes et accomplir la domination juive sur le monde.

Les vraies victimes seraient d’un côté les allemands, coupables eternels d’un crime qu’ils n’ont jamais commis et qui ne sert qu’à diaboliser l’Allemagne nazie, de l’autre le peuple palestinien, privé des terres de leurs ancêtres. Une séquence illustre bien cette rhétorique du renversement véhiculé par Robert Faurisson lors du procès qui l’a opposé à Robert Badinter en 2007.  La réponse cinglante de Robert Badinter à l’intervention de Robert Faurisson nous offre une image d’archive rare à l’intensité dramatique remarquable. Certainement le passage le plus puissant du documentaire.

Technique du détail et détails de la technique

Dans les années 1950 certains, à l'image de Paul Rassinier, expriment des "doutes" non pas sur le fait concentrationnaire lui-même, qu'ils sont bien obligés de reconnaître, mais sur la volonté d'extermination des Juifs par les Nazis. Ces doutes se focalisent essentiellement sur une supposée absence de preuves matérielles, et notamment celles qui prouveraient l'existence de chambres à gaz, ramenées à l'état de "mythe". En effet, les négationnistes s'emploient d'une part à désigner les chambres à gaz comme étant le principal moyen d'extermination, tout en niant le reste (Shoah par balle, torture, etc.), et, d'autre part, à en dénier toute portée effective puisque celles-ci, soit n'ont pas existé, soit n'ont pas rempli le rôle que les historiens leur assignent. Le fameux "détail de l'histoire" cher à Jean-Marie Le Pen est né.

Les années 1980, dans le sillage de Robert Faurisson, voient alors se multiplier les explications techniques les plus variées qui visent à réfuter le rôle déterminant des chambres à gaz dans l'extermination des Juifs : le gaz utilisé n'aurait pas pu en tuer les occupants, il y a trop de victimes supposées pour le nombre de chambre à gaz mises à jour, et donc, par là-même une exagération du nombre de victimes, etc. Une somme d'études, d'articles, de prises de position voient alors le jour, exposant sans fin les détails techniques les plus invraisemblables. La technique du détail est bien devenue le détail de la technique.

Face à ce phénomène, les historiens paraissent quelque peu désemparés, et le documentaire montre bien les oscillations dont ils font preuve. Deux attitudes se dégagent : d'un côté, à la suite de Pierre Vidal-Naquet, une réponse indirecte, pièces à pièces, preuves contre preuves, afin de réfuter les arguties négationnistes et rétablir non pas une vérité immuable mais restituer les résultats des dernières recherches en la matière ; de l'autre côté, un refus total d'ouvrir le débat, même indirectement, qui reviendrait à évoluer sur le même terrain que les négationnistes, prendre en considération leurs arguments, et donner par conséquent trop d'importance au mensonge et aux menteurs.

Cette posture de principe, incarnée par le documentaire lui-même - le refus de donner la parole aux négationnistes - et dans celui-ci, par Annette Wierviorka qui défend cette position, trouve cependant bien vite ses limites. Sa réticence à se projeter dans le débat technique avec les négationnistes, non par manque de connaissance mais bien par refus de se mettre sur un pied d'égalité avec eux est paradoxalement susceptible de semer le doute et de donner des arguments à ceux qui, justement, le recherchent. D'autant plus que l'on ne peut se satisfaire, comme Annette Wierviorka semble le faire, de se réfugier derrière une posture de déni difficilement compréhensible pour les non savants, cibles premières du discours négationniste. Ce n'est pas le dernier des mérites du documentaire de faire le jour sur toute cette ambigüité de ce discours, un discours polymorphe qui cherche la faute chez ses opposants, et qui pousse les historiens à justifier scientifique des arguments pseudo techniques et des syllogismes.

Ainsi, à travers cet exemple - mais pas seulement - c'est en filigrane une histoire de la méthodologie historique qui est touchée du doigt, méthodologie qui s'est construite face au "problème" négationniste, mais dont les tenants et aboutissants sont d'une portée bien plus importante.

La liberté d’expression, cheval de Troie du négationnisme

Depuis sa naissance, le discours négationniste a toujours joué avec la notion de liberté d'expression. L'exemple le plus criant est le progressif dévoiement du terme "révisionnisme" qui, jusqu'aux années 1970, s'employait "positivement" en tant que partie intégrante du travail des historiens, et qui, sans cesse revendiqué par ceux qui confinaient le génocide des Juifs au rang d'une impossibilité technique, devint synonyme de leur entreprise délétère. Henry Rousso a beau avoir inventé le terme ad hoc avec le "négationnisme", le "révisionnisme" reste désormais connoté et le terme a perdu toute valeur scientifique.

Cependant, l'histoire est une dynamique qui évolue au fil du travail des chercheurs ; elle ne saurait donc être figée dans une vérité immuable et universelle. Or, ce droit à l'évolution, au changement de paradigme, est le principal écueil qui alimente la pensée négationniste. En se présentant comme les victimes d'une liberté d'expression à deux vitesses s'agissant de leurs opinions et de leurs "thèses", les négationnistes exploitent une faille difficile à combler.

Initiée par la loi Gayssot en 1990, la judiciarisation du discours historique a complexifié le débat en brouillant les lignes. D'une part, bon nombre d'historiens se sont prononcé contre cette loi mémorielle, prémices d'une "histoire officielle" faisant obstacle à la recherche. D'autre part, et on le voit bien dans le documentaire à travers la séquence du procès Garaudy, les négationnistes se sont servis des tribunaux pour créer un écho médiatique et populaire à leurs idées et nourrir leur sentiment de persécution.

Depuis, l'argument de la liberté d'expression, brandi par les nouveaux faussaires de l'histoire, a su trouver une force nouvelle. Il accompagne la mutation politique de la forme du discours négationniste, où l'on voit les tenants de l'ancienne extrême-droite passer le flambeau à une jeune génération incarnée par la galaxie Dieudonné dont l'un des spectacles polémique ouvre le documentaire. Une génération pro-palestinienne, "anti-sioniste" et décomplexée face au démons du passé.

Des idées en pleine progression sur lesquelles ne s'attarde peut-être pas assez le documentaire, qui semble sous-estimer l'impact d'Internet et des réseaux sociaux dans leur résonnance auprès d'un corps social en plein élargissement. En effet, avec Internet, l’antisémitisme et le négationnisme ont trouvé leur terrain favori. Etant donné sa capacité à véhiculer rumeurs et mensonges sans contrôle possible, Internet est le medium parfait par alimenter les théories complotistes les plus farfelues. On ne peut donc que regretter que les deux auteurs de ce documentaire sous-estiment l’imprégnation des idées négationnistes via les penseurs de la dissidence numérique qui, comme Alain Soral, assènent, à longueur de vidéos, leurs logorrhées haineuses. Des idées qui dépassent aujourd’hui le cercle exigu de l’extrême-droite la plus radicale et touchent de plus en plus une frange de la jeunesse.

Ce documentaire est salutaire à plus d'un titre. D'une construction très pédagogique, parfaitement découpée et dynamique, il parvient à retracer l'histoire du fait négationniste à travers le cheminement intellectuel et médiatique de ses principales têtes de file. Au rythme d'une narration très claire s'ajoute l'éclairage attendu de spécialistes reconnus comme Jean-Yves Camus, Annette Wierviorka et Henry Rousso mais aussi des témoignages et des images d'archives rares ou inédites - et notamment un extrait de l'audience du procès Faurisson et de la formidable plaidoirie de Robert Badinter.

 

A lire également sur nonfiction.fr :

"La vie et l'"oeuvre" d'un négationniste", un compte-rendu du livre de Valérie Igounet, Robert Faurisson : portrait d'un négationniste, par Jérôme Segal

 

 

Paul LEGRAND, David NAVARO
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2 commentaires

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luc

09/12/14 10:33
(cf. ci-dessous) en ce qui me concerne j'ai vu ce documentaire et je l'ai trouvé assez réussi, de ce point de vue ; son mérite est même de montrer qu'il n'y a pas "deux-écoles-qui-s'affrontent", comme se voyait déjà le faire croire le journal Le Monde en décembre 1978, mais : une petite secte ici à l'oeuvre...
Mieux aurait valu toutefois que les auteurs se contentent de faire oeuvre documentaire et d'y ajouter des interviews remarquables, comme notamment ici, celui du directeur du musée d'Auschwitz. Plus discutable en revanche est la présence d'interviews qui relèvent du pur copinage et du même coup font apparaître ce film comme destiné à des gens déjà convaincus : passe encore, pour la pontifiante Annette Wieviorka ; mais il y a quelque chose d'insupportable dans la présence du nommé Henry Rousso, qui aura été du côté de tous les mauvais coups et qui ici encore évacue l'épisode -pourtant fondamental- du journal Le Monde avec une désinvolture peu digne, d'un historien. Enfin la prévisible dérive droitière n'est pas absente. A deux reprises au moins l'expression "mai 68" -désigné à la vindicte du public- est utilisée... Mais, comme déjà signalé sur un autre site : on ne donne pas cher de qui en mai, et même en juin, se serait amusé à faire de la propagande négationniste.
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En retard…

23/11/14 16:51
Je n'ai pas vu ce documentaire, mais je souscris à son propos et surtout à la phrase de cet article qui dit que le négationnisme ne vise pas à convaincre les historiens mais le public qui n'a pas de formation historienne et qui se retrouve mal à l'aise face aux arguments négationnistes. Il faudrait me semble-t-il que des historiens et des pédagogues consacrent du temps et de l'argent à démonter ces pseudo-arguments et que leurs travaux soient diffusés sur le net. Il en existe déjà comme Nizkor ou phdn.org mais ces sites ne sont pas assez soutenus ni assez actifs, malgré le travail de leurs auteurs.

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