La phrase

Brûler, en esprit, tous ces livres, tous ces mots – toutes ces incomparables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.

Philippe Jaccottet, “Carnets 1968-1979”, La Semaison, Œuvres, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 2014, p. 597  

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Le multiculturalisme : un projet démocratique
[vendredi 15 novembre 2013 - 09:00]
Science Politique
Couverture ouvrage
Le multiculturalisme a-t-il un avenir ?
Éditeur : Hermann
330 pages / 30.40 € sur
Résumé : Un ouvrage de référence qui, tout en présentant un bilan des questions soulevées par le multiculturalisme normatif, est surtout consacré à repenser l’égalité citoyenne.
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Si les ouvrages de référence sur le multiculturalisme, envisagé d’un point de vue philosophique, ne manquent pas en langue anglaise, celui-ci, publié d’abord en français et réunissant les contributions d’auteurs majeurs, vient combler un réel manque. La plupart des questions fondamentales soulevées par le multiculturalisme, tant du point de vue de la théorie que de celui des politiques concrètes, sont en effet analysées en profondeur. Le lecteur, qu’il soit très informé ou seulement désireux de maîtriser les enjeux essentiels, tirera un immense profit de ces 9 chapitres aussi denses que clairs.

Comment l’Etat démocratique doit-il prendre en compte la diversité culturelle ? Depuis le début des années 1970, en particulier au Québec, la question centrale a été posée dans les termes d’une nécessaire réévaluation du lien entre liberté individuelle et culture d’appartenance. Il s’agissait d’offrir à chaque individu la possibilité de faire des choix qui revêtent un sens pour lui. Le multiculturalisme normatif propose ainsi une conception de l’intégration différente de celle cherchant à assimiler pour égaliser. Restituer à l’égal sa différence, tel est le projet multiculturaliste, destiné en définitive à aller plus loin dans l’instauration de l’égalité que n’était parvenue à le faire la solution républicaine classique .


La culture : une catégorie pertinente ?

Mais de quelle différence parle-t-on vraiment ? L’une des plus consistantes critiques adressées au multiculturalisme est d’essentialiser l’appartenance culturelle. Plus précisément, comme le souligne Anne Philipps, très souvent citée dans l’ouvrage, il exagère "l’unité interne des cultures, solidifie des différences qui sont en réalité bien plus fluides et fait passer les membres d’autres cultures pour bien plus exotiques et distincts qu’ils ne le sont en réalité". Dès lors, il apparaît "non pas comme un libérateur culturel, mais comme une camisole de force culturelle, forçant ceux qui sont décrits comme les membres d’un groupe culturel minoritaire à un régime d’authenticité, leur refusant la possibilité de traverser les frontières culturelles, d’emprunter des influences culturelles, de se définir et de se redéfinir eux-mêmes" . La culture est donc pour A. Philipps, comme pour de nombreux auteurs critiques, une catégorie piégée. Cet argument est sans aucun doute l’un des plus puissants contre la logique multicuturaliste. Or c’est celui à qui le reproche est principalement adressé, Will Kymlicka, qui le rappelle et le discute, avec une admirable honnêteté, dans le chapitre inaugural.

Quelle est la ligne de défense choisie ? Après avoir rappelé qu’il défendait un multiculturalisme libéral, aussi bien d’un point de vue philosophique qu’au niveau des objectifs politiques et des conséquences attendues, Kymlicka, mobilisant les études cherchant à isoler l’effet différentiel résultant de l’adoption de politiques multiculturelles, affirme que ces dernières ont eu des effets bénéfiques en termes de participation politique, de capital social, de préjugés, de bien-être psychologique et de niveau scolaire (p. 40). Dès lors, si l’on admet l’exactitude du diagnostic, quelle portée accorder au reproche d’essentialiser la culture ? Kymlicka a beau jeu de demander à ses contradicteurs plus de clarté. Que visent-ils en réalité ? Les théories académiques, les politiques publiques ou encore l’ensemble des discours médiatiques ? Au vu du bilan présenté par Kymlicka, peut-on réellement affirmer que la dynamique émancipatrice poursuivie par le multiculturalisme a été subvertie par l’essentialisation des cultures et des identités ? Mais, ne pourrait-on pas imaginer que les effets positifs aient été observés en dépit des tendances essentialistes du multiculturalisme ?

Tout en reconnaissant les risques que l’octroi de droits et pouvoirs visant à protéger une "culture sociétale" (voir infra la discussion critique autour de cette notion), et par conséquent son "authenticité", peut faire courir à la liberté individuelle, Kymlicka fait valoir que ces droits fonctionnent comme des protections externes et non comme des restrictions internes. Autrement dit, ils sont "destinés à réduire la situation de vulnérabilité des membres de la minorité face aux décisions prises de l’extérieur par la majorité et non de permettre aux minorités de supprimer en leur sein les libertés civiles et politiques de base" (pp. 51-52). L’exercice de l’autonomie individuelle est donc ici présenté comme la condition de l’évolution du caractère de la culture, ce qui relativise considérablement le reproche essentialiste.

Mais l’essentiel est-il bien là ? Ne pourrait-on pas imaginer que les effets positifs aient été observés en dépit des tendances essentialistes du multiculturalisme ? Et, à supposer que Kymlicka et les partisans du multiculturalisme se voient lavés de tout soupçon essentialiste, peut-on vraiment considérer la culture en tant que catégorie comme la dimension pertinente ? Ainsi Seyla Benhabib ou Antony Appiah considèrent que ce qui doit être poursuivi, ce n’est pas la préservation des "cultures" mais l’égalité civique. Aussi peut-on admettre de protéger une langue minoritaire pour des raisons politiques tenant à l’accomplissement de la citoyenneté. Cette distinction entre la dimension du politique et celle du culturel est rejetée par Kymlicka au prétexte qu’elles sont inextricablement liées. Elle a pourtant l’avantage d’éviter au multiculturalisme libéral d’être soumis à une forte tension, consécutive à la nécessité, pour justifier des droits collectifs pour les communautés minoritaires, de défendre une conception relativement substantielle de la notion de culture que précisément son attachement au libéralisme politique lui refuse. En outre, une culture communautaire qui renonce à se concevoir comme le fondement de toute légitimité, qui accepte d’être subordonnée au principe démocratique, reste-t-elle une culture communautaire ?

Dans la perspective d’une reformulation du multiculturalisme libéral qui impliquerait une clarification des principes au nom desquels les revendications en faveur des droits culturels sont énoncées, il serait plus judicieux de réserver une place nodale, comme le souligne A. Phillips, parmi de nombreux autres auteurs, à la notion d’agentivité. Dans la mesure où celle-ci met l’accent sur l’autonomie individuelle, elle permettrait certainement de faire l’économie d’un signifiant flou, la culture, dont la consistance théorique est bien incertaine. On ne peut nier en effet que ce concept conduit à désigner des entités extrêmement hétérogènes comme l’ethnie (les Latinos aux États-Unis), la religion (les juifs ou les musulmans), les mœurs (les homosexuels), le sexe (les femmes), la "race" (les Noirs) ou même la langue ou la classe sociale. Ces "cultures" ne sont constituées comme telles que par la primauté accordée à l’une de leurs caractéristiques au détriment de toutes les autres. Le risque de réifier et donc de naturaliser l’une de ces caractéristiques est alors très grand. Nous sommes donc confrontés à une contradiction, dès l’instant où il s’agit de reconnaître et valoriser une différence : l’extension de la valeur de différence débouche sur une incompatibilité avec le fonctionnement du modèle démocratique libéral .


Agentivité culturelle ?

On retrouve la notion d’agentivité, mais complétée du qualificatif culturelle, au cœur de l’analyse de Daniel Weinstock. Celui-ci pointe une insuffisance, souvent soulignée, de l’approche de Kymlicka. On sait que ce dernier réserve l’octroi de droits culturels aux membres des cultures sociétales. Il est ainsi confronté, selon Weinstock, à un paradoxe. Ce dernier tient au fait que le multiculturalisme peut être conduit à défendre des formes de vie illibérales (celles prônées au sein de groupes aux structures hautement autoritaires) qui représenteraient un danger pour les personnes les plus vulnérables au sein du groupe. Que devons-nous alors décider ? Abandonner le multiculturalisme pour éviter que le libéralisme ne s’enlise dans ses contradictions ? Ou, à l’inverse, assouplir les exigences libérales, soit renoncer à ses prémisses morales individualistes ? Ces deux options sont refusées par Weinstock. Si nous disposions d’une véritable théorie libérale du multiculturalisme, nous serions en mesure d’identifier les limites qu’un Etat libéral est en droit d’imposer aux accommodements multiculturels. L’instrument majeur de cette théorisation est la  notion d’agentivité culturelle.

Weinstock la définit comme "la dimension de l’agentivité humaine qui nous rend à la fois les héritiers et les passeurs de cultures" (p. 94). Elle permettrait à la fois de justifier des mesures multiculturalistes et de leur fixer des limites. L’idée centrale est celle de la valeur de la tradition en tant que moyen de répondre au "défi existentiel que nous impose notre finitude" (p. 96). La philosophie libérale serait ainsi fondée à accorder de l’importance à la tradition à condition toutefois qu’elle soit ouverte, c’est-à-dire qu’elle permette une réappropriation et une réinterprétation des principaux éléments constitutifs de la tradition, bref qu’elle garantisse les conditions d’exercice de l’agentivité. Aussi la protection des groupes minoritaires pourrait-elle être étendue aux cultures issues de l’immigration et non limitées aux cultures dites sociétales. En effet, en raison de la fonction jouée par la tradition dans l’exercice de l’agentivité, la protection de ces cultures pourrait être fondée sur l’idée qu’elles offrent, elles aussi, un contexte de choix autorisant le développement de l’autonomie individuelle. Le paradoxe mentionné ci-dessus serait donc résolu.

Alain POLICAR
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Titre du livre : Le multiculturalisme a-t-il un avenir ?
Auteur : Sophie Guérard de Latour
Éditeur : Hermann
Collection : Philosophie
Date de publication : 11/10/13
N° ISBN : 2705686657
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