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DOSSIER – Sortir des cases : Bandes dessinées et non-fiction
[vendredi 27 septembre 2013 - 09:00]

Longtemps la bande dessinée a été mise sur la touche du réel. Perméable au monde qui l’entourait, elle ne l’évoquait pourtant que derrière les masques déformants de la fiction. Des études, aujourd’hui nombreuses, l’ont révélé, comme par exemple le travail sur les traces de la collaboration dans L’Étoile mystérieuse d’Hergé par Pascal Ory  ou ceux sur l’apparition sous-jacente des traumatismes familiaux du même Hergé dans l’univers de Tintin par Serge Tisseron . Il a pourtant fallu attendre le développement d’un long et lent processus de légitimation culturelle pour que la bande dessinée ose prendre à bras le corps le monde réel sans avoir recourt au truchement de la fiction. Ayant observé de l’intérieur ce processus, Pascal Ory revient, dans un entretien qu’il nous a accordé, sur cette difficile légitimation, ses limites, notamment dans le cadre de l’université, et sur les relations entre bande dessinée et histoire.

Dernièrement, la bande dessinée a prouvé qu’elle n’était pas dépourvue d’intelligence historique, ni des qualités nécessaires pour développer idées et concepts et déployer une réflexion critique ou sensible sur le monde qui nous entoure. Dès les années 1990, elle démontre en particulier grâce aux auteurs de l’Association , qu’elle est un formidable outil d’exploration du moi.  En s’appuyant sur deux exemples plus récents, les oeuvres de Manu Larcenet et d'Anne Herbauts, Chloé Dagiral nous expose les potentialités des procédés stylistiques de l’écriture de soi en bande dessinée.

Le documentaire s’impose ensuite au cours de la dernière décennie comme un genre à part entière de la bande dessinée.  Dans un grand entretien, Étienne Davodeau, précurseur de ce type de récit en France, retrace l’histoire de cet avènement qui a mené le documentaire du statut d’expérimentation marginale à celui de segment commercial prometteur. Nous avons saisi l’occasion pour l’interroger sur sa pratique du dessin et la capacité de ce dernier à traduire les situations rencontrées, sur sa méthodologie de recherche et de récolte de l’information, ainsi que sur son utilisation des sources dans ses ouvrages. Une grande discussion autour de l’autonomie, de l’authenticité et de la subjectivité de la bande dessinée.

Deux noms marquent particulièrement cette tendance non fictionnelle de la bande dessinée. Joe Sacco tout d’abord, qui, en recevant en 1996 l'American Book Award pour son ouvrage Palestine a ouvert la voie à un courant qui depuis ne cesse de s’amplifier : le reportage en bande dessinée. Dans un long et précis papier, Benjamin Caraco nous invite à observer les relations fertiles que cette pratique a permis de tisser entre la bande dessinée et le journalisme. De son côté, Art Spiegelman, avec son monumental Maus, publié entre 1986 et 1991, dans lequel il cherche à comprendre la Shoah au travers des yeux de son père ex-déporté à Auschwitz exilé aux États-Unis et qui lui vaudra le prix Pulitzer en 1992, a marqué d’une pierre blanche la bande dessinée historique. Depuis, les ouvrages de non-fiction tentant de s’emparer des questions actuelles sous l’un de ces deux angles, le reportage ou le livre historique, se multiplient. Ils offrent ainsi des perspectives nouvelles et intéressantes sur certains événements. C’est le cas pour le conflit israélo-palestinien comme l’a relevé Jerôme Ségal dans une recension croisée de quatre ouvrages traitant du sujet. Pour traduire la société, les angles choisis sont de plus en plus divers et certains vont même jusqu’à traiter des sujets aussi précis que le Syndrome de Stress Post Traumatique dans le contexte de la guerre en Irak sur lequel Sébastien Vaumoron s’attarde par le biais de deux ouvrages parus ces dernières semaines.

Mais la bande dessinée n’est pas une entité homogène. Certains auteurs mettent en place des dispositifs et des appareils critiques tout à fait scientifiques, allant parfois jusqu’à faire de la subjectivité revendiquée une garantie de leur démarche de transcription du réel comme Marcelino Truong dont William Foix à passer au crible le dernier ouvrage Une si jolie petite guerre. D’autres, au contraire, concourent à véhiculer des représentations discutables de certains événements historiques. Sylvain Boulouque dresse ainsi une vue d'ensemble des différentes figurations du communisme dans la bande dessinée contemporaine.

Toutefois les possibilités de la bande dessinée de non fiction sont loin d’être épuisées. Nabila Abbas et Antoine Tricot nous présentent un véritable essai graphique, dont la narration use de nombreuses ressources de la bande dessinée pour soutenir et transcender une pensée tout à fait digne d’intérêt. Dans ce livre, Les Sentiments du Prince Charles, la militante féministe Liv Strömquist joue de son dessin et de son texte pour déconstruire les relations de genres. Elle nous présente une réflexion complexe sur les souffrances sociales induites par la famille patriarcale hétéro-normée et signe ainsi une contribution importante aux études de genre.

Aujourd’hui, la production de bande dessinée de non fiction, bien que minoritaire parmi les 5000 titres paraissant chaque année, présente une vitalité et une diversité digne d’attention. Depuis quelques semaines nos rédacteurs ont analysé différents ouvrages dans le but de dresser un panorama des publications actuelles répondant à ces critères. Vous pourrez retrouver toutes ces critiques sur cette page.

Pour finir, ce dossier annonce la création d’un pôle "bande dessinée" qui fera paraître régulièrement un certain nombre d’articles sur l’actualité de la bande dessinée de non fiction et autres ouvrages graphiques, dans le but d'offrir à nos lecteurs une critique exigeante et singulière.

 

Sommaire du dossier :
-    "Dialoguer avec le réel" – Étienne Davodeau en grand entretien, par Antoine Tricot
-    "Bande dessinée : Histoire en cours" – Entretien avec Pascal Ory, par Antoine Tricot
-    "Fertilité de l’"écriture de soi" en bande dessinée contemporaine" par Chloé Dagiral
-    "Reportage(s) : Intimité du journalisme et de la bande dessinée" par Benjamin Caraco
-    "Un flot de bulles venues du Moyen-Orient", la recension croisée de K.O. à Tel Aviv, Gaza 1956 : En marge de l’Histoire, Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) et Jérusalem – Portrait de famille par Jérôme Ségal
-    "Vétérans d'Irak et d’ailleurs", la recension des ouvrages USA, Uriel, Samuel, Andrew de Will Argunas et Revenants de Maël et Marc Crépon par Sébastien Vaumoron.
-    "La fin de la Diêmocratie", la recension de l’ouvrage Une si jolie petite guerre de Marcelino Truong par William Foix.
-    "Communisme, histoire et bandes dessinés" par Sylvain Boulouque.
-    "Essai graphique de déconstruction du genre", la recension des Sentiments du Prince Charles de Liv Strömquist par Nabila Abbas et Antoine Tricot
-    "Panorama de la bande dessinée de non fiction actuelle"

*Dossier coordonné par Antoine Tricot
 

Antoine TRICOT
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2 commentaires

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Antoine Tricot

30/09/13 15:31
@ Morvandiau : Merci pour ces précisions.
L'exigence n'a de limite que la fatigue à laquelle elle soumet l'auteur et ses correcteurs...
Je me suis bien sûr mélangé les pinceaux entre les prix reçus par les deux auteurs : Un American Book Award pour le Palestine de Sacco en 1996 et un Prix Pulitzer spécial pour Spiegelman en 1992...
C'est corrigé dans le texte et avec toutes mes excuses.
N'hésitez pas à me signaler d'autres bévues.
Bien à vous,

Antoine Tricot
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Morvandiau

30/09/13 09:30
Bonjour,

toujours content de constater que les voies d'une critique "exigente" (avec un a) de bande dessinée prennent de l'ampleur.
Je me permets de vous signaler la coquille consistant à attribuer un prix Pulitzer à Joe Sacco... Sans doute confondez vous avec Spiegelman qui, effectivement, reçut ce prix en 1992 pour son désormais fameux Maus (à ma connaissance seule bande dessinée ayant reçu ce prix à ce jour)- ou peut-être avec Chris Hedges, journaliste qui l'obtint en 2002, et qui collabora avec Sacco.
Au plaisir de vous lire.

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