La phrase

L'univers de mes livres s'est forgé à partir d'une réflexion sur l'apocalypse traversée par les humains durant le XXe siècle, dont ils ne se sont pas sortis et dont je crois à présent qu'ils ne se sortiront jamais. L'échec de la révolution, les génocides, la Shoah, les guerres permanentes, le péril nucléaire, les camps, sont une donnée fondamentale de l'histoire contemporaine. Les écrivains post-exotiques mettent en scène des personnages qui vivent à l'intérieur de la catastrophe et n'ont aucune raison d'imaginer qu'un extérieur existe.

Antoine Volodine, prix Médicis 2014, Entretien au Magazine littéraire, septembre 2010

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Arts et Sciences : un regard, quarante ans en arrière (I)
[dimanche 03 mars 2013 - 11:00]

Nul ne saurait croire que le monde naît avec lui ou sa génération. Des débats Arts et Sciences, on a souvent l'impression que ses protagonistes en pensent la genèse en même temps qu'eux. Certes, l'humanité invente souvent des nouveautés, sinon à quoi bon se penser dans une histoire. Mais il arrive aussi que des débats antérieurs mal connus existent sur le même thème, ou que les mêmes mots utilisés à une autre époque aient donné lieu à des débats dans lesquels puiser encore quelque chose.

En 1970, au Centre culturel International de Cerisy-la-Salle, un colloque intitulé Art et Science : de la créativité, s'est déroulé autour de personnalités fort importantes de l'époque : Jacques Bertrand, Albert Flocon, Michel Fustier, Jean Ricardou, Claude Ollier, René Leclercq, Colette Mathieu-Batsch, Jean Jacques, Arnold Kaufmann, Jean-Claude Risset, Claude This. Les débats se sont attachés à des thèmes fort divers : la logico-linguistique, l'architecture, l'inventique, la méthodologie, la stimulation, la chimie, les mathématiques, la physique, la psychanalyse et les arts plastiques ou la musique.

Un volume rassemblant les communications à ce colloque avait été publié en son temps, dans la collection de poche 10/18. Ces textes sont aujourd'hui introuvables. Les éditions Hermann nous en offrent une nouvelle édition (2012), sous le titre originel : Art et Science : de la créativité. Et cette fois elle tombe en pleine actualité des discussions sur Arts et Sciences. On note d'ailleurs en remontant un peu plus haut dans cette chronique que l'orthographe des termes en question a changé. Signe des temps ? Pas uniquement. Les enjeux se sont déplacés.

Dans cette première chronique (sur 3 consacrées à ce volume, au fil des semaines qui viennent), nous présentons l'approche de l'époque du terme « création ». Car, il s'agit bien de l'objet central de la discussion. On s'interrogeait moins à l'époque sur les croisements possibles entre arts et sciences, que sur l'identification des arts et des sciences à partir du point commun que représenterait la créativité. Jacques Bertrand est méfiant d'emblée : soit tout se passe comme si « créativité » désignait une faculté mentale d'un genre spécial (disponible chez certains et non chez d'autres), soit ce terme renvoie à une thèse plus généreuse la renvoyant à l'égalité de tous (chacun étant créatif). Il relève encore que cette idée de créativité est souvent pensée à partir de traits philosophiques (caractère égocentrique, notion de causalité, …), laissant peu de place à des considérations fructueuses.

Maurice de Gandillac revient sur le caractère théologique de cette notion. La créativité fait-elle comme la création sortir quelque chose du néant ? Ou n'est-elle finalement qu'une découverte ou une invention ? Et il ajoute : "En fait, le terme "invention" en vient souvent, dans le langage artistique comme dans celui de la science, à suggérer un surgissement en quelque sorte ex nihilo. Et il réclame par conséquent de mieux préciser le sens du mot "création" dans un colloque qui prend à parti la notion de "créativité".

La discussion ne cesse pas pour autant. Jean Ricardou répond en plusieurs temps, et aussi dans son propre exposé sur lequel nous allons revenir. Il reprend ainsi : La création repose sur l'idée d'un exnihilo. Il y a donc là danger d'idéalisme. Or, nul ne part de rien. Une création se produit toujours à partir de quelque chose. Il faudrait donc aussi interroger ce qu'on pourrait nommer l'illusion du néant, selon laquelle il serait possible de tabler sur une certaine innocence.

Puis il reprend la question avec plus d'ampleur, dans son exposé. "Créer" est une action de Dieu. Utiliser ce terme, comme celui de créativité ne fait que renforcer le poids de la théologie dans les propos contemporains. Il faut donc questionner le vocabulaire, surtout dans ce domaine intermédiaire qu'est le rapport Arts et Sciences. Refusant toute référence à un exnihilo, il propose de parler de "production" artistique plutôt que de "création" et de "créativité". Le lecteur qui a quelque compétence historique reconnaît là des débats anciens, quoique fructueux, dont on ne semble plus tenir compte de nos jours. Il est vrai que depuis les années 1980, la notion de "créativité" dans le domaine de la culture a proliféré et semble s'être déconnecté de la référence théologique. Complètement ? Ce n'est pas certain.

Chacun de ces exposés est attaché très fermement à l'époque du colloque. Le lecteur de l'ouvrage le reconnaîtra vite. Mais c'est aussi en ce point que réside l'intérêt de cette nouvelle publication d'un recueil qui nous reporte quarante ans en arrière. Il réveille des débats qui ne sont pas nécessairement périmés. Il oblige (ou devrait à nouveau obliger) beaucoup de ceux qui parlent "arts et sciences" à se méfier de leurs présupposés.

 

* Lire aussi sur nonfiction.fr les dernières chroniques Arts et Sciences : 
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- Arts et Sciences : l'héritage kantien chez Georges Canguilhem
- Arts et Sciences : les sociologues et la légitimation de la "classe créative"
- Arts et Sciences : les mélanges Dali

 

Christian RUBY
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1 commentaire

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Frank Corsiglia

10/03/13 10:04
Certes, certains débats ne sont pas périmés: par contre, ce qui a changé aujourd'hui, les "corporations" de scientifiques, d'enseignants universitaires, des musées, des métiers du cinéma,de la littérature, de la publicité, ont monté des démarches "marketing-communication" qui ont pour but de protéger leurs intérêts en promouvant leur production, quelle que soit son niveau d'innovation: prenons par exemple, le musée du Louvre et les grands musées français, s'il y avait des risques de restrictions du travail de nos archéologues en Italie et en Grèce (ou ailleurs) du fait d'une gouvernance plus nationaliste de ces pays, vous allez voir arriver une production démesurée de publications, par exemple sur France-Culture, visant à montrer le caractère indispensable de cette présence....publications non pas des études de recherche des équipes des laboratoires, mais des publications de gens tout seuls, sorte de porte-paroles..!

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