La phrase

Il me semble qu’il y a aujourd’hui une confusion entre espace public et espace privé : les gens parlent des œuvres comme si elles étaient dans leur salon, chacun se croit chez soi face aux espaces de création. Or, le terrain de l’art doit permettre aux artistes de casser les choses, les démonter, les observer et les exposer autrement. L’opposition entre liberté de parole et liberté d’expression se répète un peu trop souvent, et je ne vois pas de limite à ce type d’actions.

Diane Ducruet au sujet son oeuvre censurée au Mois de la photo, Le Monde , 4 novembre 2014  

Le roman graphique
[jeudi 06 décembre 2012 - 10:00]
Arts visuels
Couverture ouvrage
La bande dessinée : une médiaculture
Éditeur : Armand Colin
272 pages / 24,13 € sur
Résumé : Au-delà du panorama sociologique des tendances actuelles affleure la question suivante : bande dessinée ou roman graphique ?

Un collectif associant universitaires et spécialistes du médium se penche sur le 9ème art et nous livre un diagnostic d’essence sociologique. Derrière le collectif, Éric Maigret rejette la distinction entre une bande dessinée moderne reposant sur une production alternative, résumée par l’Association, et la bande dessinée mainstream, celle des héros à grands tirages, souvent perçue comme une sous-culture infantile et populaire. Maigret nuance et propose une troisième position, constructiviste : le fameux roman graphique ?

Observations pratiques

Gilles Ciment, directeur général de la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image, critique le manque de considération pour un 9ème art en phase d’institutionnalisation, après avoir quitté les arts plastiques pour rejoindre la Direction du livre et de la lecture . Cet acteur de premier plan souligne l’absence de revue spécialisée et la faiblesse des couvertures en radio ou télé. De fait, les études sur les pratiques culturelles la situent en marge du champ de la lecture. Mieux, les travaux d’auteur, désormais estampillés roman graphique – à la diffusion restreinte et à la valeur statistique nulle – ne sont pas pris en compte. Avec malice, Ciment rappelle le rôle d’auteurs comme J.-C. Forest dans les années 60 ou H. Pratt dans les années 70 pour une légitimation du 9ème art. Pratt : roman graphique ou bande dessinée ?

Xavier Guilbert, rédacteur en chef du vivifiant collectif Du9 sait parler aux chiffres. Si le marché français plafonne à partir de 2008 (320 m€), l’érosion des ventes en volume est équilibrée par une hausse du prix moyen de l’album. Depuis plusieurs années, un format éditorial emprunté aux éditeurs alternatifs est apparu : le roman graphique .

Dans un registre parallèle, ce grand connaisseur de la culture manga nous éclaire sur le succès éditorial des années 2000. Accompagné d’Olivier Vanhée, jeune chercheur en sociologie, le manga se livre. Après le pic de 2008 (12,5 millions d’exemplaires vendus), le secteur représente plus de 30 % des ventes totales en volume, pour un quart en valeur (2010). Cette réussite économique réside dans la nouveauté du produit ; un format différent et une fréquence de publication élevée alliés à un prix réduit. Du côté structurel, on trouve la diffusion de dessins animés japonais dans les émissions jeunesses grand public (fin 70-début 80) et l’apparente simplicité du graphisme. Du côté conjoncturel, la mise en place de conventions, dès le début des années 90, aux thématiques originales – le cosplay, le karaoké de génériques, le fanzinat – débouchent sur une "économie culturelle des fans". Ainsi, la Japan Expo a bondi de 3 200 entrées en 1999 à 219 000 en 2012. Ces amateurs se dotent, en même temps, des structures de diffusion et d’analyse telle la revue Animeland, accélérant le processus de légitimation. Aujourd’hui, les atouts de l’industrie manga – une périodicité rapprochée et une rapidité de production – conduisent les parutions au niveau de la sortie nippone ; les ventes ralentissent.

Transmédialité

Au-delà du Japon, la bande dessinée déborde le paysage médiatique contemporain : qu’elle s’affiche au cinéma (Ian Gordon) ou se découvre une approche poétique (Philippe Marion), cette "convergence branché" concerne la littérature. Jan Baetens, de l’Université de Leuven, décode le concept de roman graphique. Will Eisner publie A contract with god en 1978. Les libraires étasuniens sont embarrassés devant cet ouvrage qui n’est plus un comic books (de par son contenu) ni un roman ; Eisner impose graphic novel. L’appellation rencontre une visibilité et une pérennité commerciale avec l’attribution du prix Pulitzer pour le Maus de Spiegelman en 1992. Chez Will Eisner, le graphic novel se présente comme "une manière de sauver la littérature". Il prolonge la mouvance underground issue des sixties dans son ouverture à la lutte politique, au discours documentaire et à l’autobiographie.

En Europe, le roman graphique se caractérise par un travail d’auteur destiné à l’adulte (sans connotation sexuelle). Le créateur prime sur le personnage ; pas de série sans fin. L’auteur aborde des thèmes existentiels en développant son propre univers graphique. Le format s’éloigne en taille du classique 48 CC pour tendre vers le roman. Toutefois, entre 1978 et 1997, le mensuel (À suivre) a pré-publié des planches au contenu proche de cette définition sans en avoir les atours. Maintenant, cette appellation d’origine incontrôlée est davantage un argument commercial.

Des considérations théoriques

Thierry Smolderen, de l’École européenne supérieure de l'image d’Angoulême, interroge la genèse du 9ème art à travers la production du peintre William Hogarth (1697–1764). D’après cet historien, Hogarth synthétise la production graphique présente dans le Londres du XVIIe siècle et la confronte de manière humoristique afin "de produire du sens". Le peintre deviendrait ainsi le précurseur de R. Töpffer. Une volonté manifeste de se démarquer d’avec la théorie de T. Groensteen, défenseur de la primauté topfférienne. Volonté que l’on retrouve chez le chercheur en Sciences politiques à Milan, Matteo Stefanelli, lequel ouvre un impressionnant catalogue de références livresques dans lequel il rabâche, rejoint par É. Maigret, la domination du structuralisme et de la sémiologie pour définir le médium depuis les années 1960.

Et le roman graphique ? Éric Maigret, sociologue des médias et des études culturelles, postule l’émergence d’une génération d’auteur (scénario et dessin) à l’origine d’une rupture. Rupture scindant le médium de façon distincte (mainstream et alternative) dont J.-C. Menu pourrait être le chantre. On se rapproche du roman graphique à travers la collection Ciboulette, publiée à L’Association en 1992, inspirée du roman autant par la forme que par le caractère autobiographique. Maigret rappelle que la légitimité culturelle résulte de la Dissociation entre les ‘médias de masse’ – culture populaire – et la culture classique – la Culture – distinction établie à la fin du XIXe siècle. Il développe donc l’idée de culture postlégitime, position rejetant à la fois la légitimité culturelle et la bande dessinée ‘commerciale’. Approche constructiviste certes, mais qui repose sur une vision socio-historique du spectre, coincé entre l’avant-garde et le dernier Titeuf, c’est-à-dire la masse de la production.

Au final, cet ouvrage révèle toute la difficulté à cerner un médium aux formules diverses : bande dessinée, manga, comics book, bande dessinée numérique, bande dessinée abstraite… ou roman graphique.

 

* Crédit image : Hervé Tanquerelle / http://tanquerelleherve.blogspot.fr/

 

William FOIX
Titre du livre : La bande dessinée : une médiaculture
Auteur : Eric Maigret, Matteo Stefanelli
Éditeur : Armand Colin
Collection : Médiacultures
Date de publication : 22/02/12
N° ISBN : 2200270208
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