La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

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Refusons de n’avoir jamais qu’une voix pour traduire le monde
[mercredi 01 août 2012 - 15:00]
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Cathy Bernheim est écrivaine, scénariste, traductrice, critique littéraire et cinématographique. Elle est aussi l’une des figures centrales du mouvement de libération des femmes en France. Elle prit part à pratiquement toutes les actions et manifestations du " mouvement ". Ce sont ces années de militance ininterrompue, inventive, facétieuse et subversive, mais aussi quelquefois pesante, amère et douloureuse dont Perturbation, ma sœur témoignait en 1983, à mi-chemin de la fiction autobiographique et de l’essai réflexif. Réédité en 2010, l’ouvrage s’achève désormais sur l’évocation des rencontres entre plusieurs générations de féministes auxquelles a œuvré l’association " 40 de mouvement ". Coresponsable du blog Re-belles, qui rassemble les informations sur les publications et les manifestations féministes  , Cathy Bernheim est en effet l’une des fondatrices de cette association qui s’est donné pour tâche d’organiser des projections, des expositions, des colloques et des fêtes qui permettent renouement et transmission. L’œuvre autobiographique de Cathy Bernheim fournit sur les problématiques féministes des années 1970 un témoignage à la fois vivant et réfléchi.


Nonfiction.fr - Au début de Perturbation, ma sœur  , fiction autobiographique reparcourant les années fastes du mouvement de libération des femmes, vous évoquez "la peur de trahir", mais aussi celle de devoir affronter "en solitaire" une mer qui n’est pas des plus calmes. Vous pouvez nous en dire plus sur cette peur, et sur la demande de Perturbation, "ce personnage qui réclamait si fort que l’on raconte son histoire" ? Pourquoi fallait-il raconter cette histoire ? Et pourquoi était-ce si difficile, au point quelquefois d’être en proie au spleen ?

Cathy Bernheim - Pourquoi raconter cette histoire et pourquoi était-ce difficile? Parce l’époque où je commence à écrire Perturbation… est celle du backlash. Concernant la libération des femmes, au silence d’avant les années 70 a succédé notre clameur, vite recouverte par une version "officielle", que j’appellerai celle de la femme libérée. À partir de l’année déclarée "Année de la Femme" par l’ONU, en 1975, se développe en France une version édulcorée de chacune des revendications féministes qu’on a pu lire et entendre dans les années précédentes, versions principalement véhiculées par la presse et les médias. Les pratiques, les lois, les conditions de vie changent sous la pression des femmes qui sont entrées en résistance contre le modèle unique et continuent d’agir dans l’ombre, mais le discours public se fige. Il ne fait pas bon dire que l’on a participé au mouvement des femmes, ou plutôt, selon la formulation des médias de l’époque, qu’on a été au MLF. Quand mon livre paraît, en 1984, je découvre l’ampleur du désastre en essayant d’aller parler "libération des femmes" dans une émission radiophonique enregistrée en public et en direct devant une centaine de personnes. Je suis interrogée juste après Véronique et Davina, grandes prêtresses du fitness, et la première question de l’animateur en dit long sur ses préjugés. Cela donne quelque chose comme (de mémoire) : "Cathy Bernheim, vous venez d’écrire un livre sur le MLF. Dites-moi : pour vous, est-ce que le prince charmant existe encore? ".  J’ai à peine le temps de penser : ki cé çuilà ? qu’il faut trouver quelque chose à répondre. Donc, d’un côté, l’environnement est ce qu’il est : hostile aux féministes. Quant aux tensions internes du mouvement, dues à ses nécessaires transformations, j’en parle dans le livre et cela aussi, ne rend pas aisée la recherche d’une parole juste, appropriée, sur ce qui vient d’avoir lieu. Enfin, je me suis sentie obligée de raconter cette histoire parce que j’ai toujours eu une mémoire à capacité très réduite, plus sensorielle et sensuelle qu’historique. C’est le meilleur moyen que j’ai trouvé pour garder le plus longtemps possible la trace de ces moments intenses et joyeux.

Nonfiction.fr - Vous apparteniez, je crois, aux Féministes révolutionnaires, ainsi qu’aux Gouines rouges. Mais Perturbation était "toujours en décalage", ou, du moins, "y avait-il toujours un moment où son opinion personnelle se démarquait de celle qui était émise au nom de toutes"  . Vous vous êtes d’ailleurs évertuée à maintenir des liens avec des membres de courants divers et vous n’avez pas davantage opté pour un lesbianisme séparatiste, en dépit de l’incapacité de beaucoup de féministes hétérosexuelles à reconnaître les lesbiennes comme étant pleinement des leurs. Vous semble-t-il nécessaire et possible aujourd’hui de maintenir du lien entre les différents courants féministes, entre les lesbiennes et les queer féministes, entre les LGBTI   féministes et les féministes hétérosexuelles, entre les féministes favorables à l’interdiction du port du voile et, a fortiori, de la burqa dans les lieux publics et celles qui s’opposent à toute intervention législative et policière en la matière, entre les féministes dites pro-sexe et celles qui veulent abolir prostitution et pornographie ?

Cathy Bernheim - Pour être libre, il faut toujours pouvoir parler. Il faut savoir écouter le plus longtemps possible. Pour aller vers un/e autre aussi libre que nous, il faut maintenir les liens, jeter des passerelles, franchir des ponts. Pour moi, c’est un principe. Et c’est ce que nous avons fait, nous les anciennes, en 2010 pour fêter les "40 ans du mouvement". Nous avons renoué avec l’esprit de nos vingt, trente ans, quarante ans et nous sommes allées à la rencontre de celles qui, aujourd’hui, au même âge que nous alors, réclament encore quelque chose de la société en tant que femmes. Je ne pense pas qu’un mouvement de libération qui se respecte puisse se présenter comme un seul homme dans tous les combats qui doivent encore être menés. Comme l’a écrit notre amie Annie Elm dans les chroniques du Sexisme ordinaire, nous ne sommes pas des brebis édentées… Et je ne vois pas l’intérêt de bêler ensemble. Mais en général, je fais confiance aux unes et aux autres pour juger des priorités de leur lutte. Il y a, bien sûr, des limites à cette tolérance, et elles tiennent à la qualité des moyens que l’on utilise pour atteindre ses buts. Toute lutte qui empiète sur la liberté et la dignité d’autrui me paraît tout simplement dangereuse. Et devant certaines volontés de puissance, d’hégémonie, même déguisées en porte paroles de la libération, on ne peut pas se contenter de parlementer, il faut agir contre. L’histoire fourmille d’exemples de personnages bien intentionnés, de personnes de "bonne volonté" qu’on a cru pouvoir suivre les yeux fermés, de bonne foi, et qui ont mené leurs troupes à la catastrophe. C’est pourquoi, une certaine vigilance, bienveillante, certes mais constante, demeure d’actualité. Comme le faisait remarquer Anna Novac, qui avait eu "14 ans à Auschwitz ", les chiens des SS étaient des signes plus lisibles du danger que les camarades staliniens du régime communiste dans lequel elle s’était retrouvée " libérée" après guerre.

Nonfiction.fr - Dans Perturbation, ma sœur et L’Amour presque parfait  , vous revenez à la fois sur votre expérience de militante féministe et sur votre vie amoureuse, prétexte à "rêver, réfléchir ou penser sur l’amour et ses imperfections". Dors, ange amer   porte, quant à lui, sur votre enfance, en même temps qu’il propose une réflexion sur les enfances violées. En quoi le passage par le genre littéraire autobiographique vous fut-il nécessaire ?

Cathy Bernheim Lettres, journaux, autobiographies, biographies ont été longtemps les terrains privilégiés de l’écriture des femmes. Et même, pourrait-on dire si l’on gardait l’étalon homme comme référence à l’excellence, des écritures mineures. Celles qui n’avaient que rarement droit de cité face à la littérature. Heureusement, les choses changeaient quand j’ai commencé à m’intéresser à la littérature. J’ai pu lire des textes plus atypiques que ceux dont nous entendions parler en classe. Des œuvres comme Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, Les nourritures terrestres de Gide, les Tropiques d’Henry Miller, etc., avaient ouvert la voie. Toutes dénotaient une façon singulière, très personnelle et surtout, libre, de s’exprimer. Ces livres, qui n’étaient pas tout à fait des romans mais pas non plus des témoignages bruts de décoffrage, m’ont permis de faire le lien entre la parole des écrivains confirmés et le murmure des voix intérieures.

Je suis une grande lectrice des prétendus sous-genres littéraires. J’y ai trouvé très tôt confirmation de mon appartenance à… quelque chose de l’ordre de l’humain. Il faut dire que j’en avais besoin, ayant souvent eu l’impression d’être traitée dans mon enfance au pire comme un chiot (mot dont le féminin pose un léger problème de glissement sémantique), au mieux comme une petite guenon, ou une poupée. Ce sentiment s’est mué, vers l’adolescence, en la forte conviction de n’être pas tout à fait de ce monde, du moins tel qu’il apparaissait à mes yeux. C’est sans doute pour cela que j’ai travaillé autour de Frankenstein et surtout de sa créature, le "monstre". D’abord en écrivant la biographie de Mary Shelley, leur auteur, qui a écrit ce livre à 18 ans. Puis en essayant de donner ma propre version de mythe moderne dans le seul roman de science-fiction que j’aie écrit à ce jour : Cobaye Baby. A y réfléchir, ce sentiment d’étrangeté, c’est quelque chose que bien des ados connaissent au moment d’entrer "dans la vie", la vie active, s’entend. À croire que la vie d’avant, l’enfance, n’aurait été qu’une succession ininterrompue d’instants inactifs, comme on le dit d’un élément chimique qui n’agit pas, ou pas encore. Cette situation particulière du passage à l’âge adulte, à l’action sur le monde, je l’ai explorée plus tard, dans mes romans pour la jeunesse écrits autour des années 1990 : Côte d’Azur, Quel cinéma ! et Comment Grodo est devenu beau.

Sylvie DUVERGER
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