Suivez-nous

FacebookRSS

Critiques artistiques

Société

Perturbation, ma soeur : naissance d'un mouvement de femmes 1970-1972

Couverture ouvrage

Cathy Bernheim
Editions du Félin , 231 pages

Les femmes en mouvement
[dimanche 03 avril 2011]


A l'occasion des 40 ans du M.L.F., réédition du livre de Cathy Bernheim : un documentaire poétique sur le féminisme.

A l'occasion des 40 ans du Mouvement de libération des femmes, Cathy Bernheim a choisi de rééditer un ouvrage dans lequel elle nous fait part de son vécu. L'auteure a participé au mouvement de 1970 à 1972. Son texte rend hommage à ce mouvement spontané et plein de vie auquel elle doit tant. Le MLF a, en effet, porté les femmes qui y participèrent vers un espoir de liberté inédit. Même si l'auteure convient que la vraie essence du MLF est aujourd’hui tombée dans l'oubli, du moins pour « l'histoire officielle », elle ose reprendre espoir grâce au contexte politique qui lui paraît être de bon augure pour l'avenir du féminisme.
Ce texte a donc été publié une première fois en 1983. Désirant faire part de son expérience au sein du MLF, Cathy Bernheim a regroupé les souvenirs qu’elle gardait de ce moment crucial de sa vie. Consciente de n'être qu'une voix parmi d'autres et ne prétendant pas à l'exhaustivité, Bernheim a choisi d'inventer un personnage qui serait elle sans l'être entièrement. Elle nomme ce personnage décalé "Perturbation". Il représente à la fois une part de la Cathy Bernheim, militante féministe au MLF, et une part de toutes les femmes qui participèrent à l'aventure à ses côtés. Imaginaire mais non irréel, ce personnage relate une vérité, ni plus ni moins vraie qu'une autre, et une époque riche d’incertitudes, de bouleversements et d’émotions.


Enfance de femmes


Alors que l'enfance de Perturbation est bercée par un contexte particulièrement mouvementé d’un point de vue politique et social (après-guerre, Trente Glorieuses, décolonisation), celle-ci apprend  très vite ce que signifie "être femme" dans les années 50-60. En effet, le monde politico-social appartenant aux hommes, les femmes se doivent de représenter "charme et douceur de la vie" et ne sont bonnes qu'à être épousées. La jeune fille perçoit cette différence de traitement très tôt et elle aura beaucoup de difficultés à appréhender le "règlement" comme étant quelque chose d'évident.


Son passage à la pension pour filles lui vaudra de mieux comprendre ce qui est attendu d'une femme à part entière, à savoir : plaire et séduire les hommes. Elle définira cet apprentissage comme "le pays des solitudes : celui où chaque femme mène seule un combat commun à la plupart"  . Réalisant soudain que l'oppression et l'isolement sont le sort de toutes les femmes "dignes de ce nom", Perturbation ne parviendra pas à s'expliquer pourquoi les relations entre hommes et femmes doivent nécessairement être synonyme de danger et de punitions pour ces dernières. Cette expérience lui permettra également de découvrir l'amour entre femmes.

Enfance du Mouvement

En 1970, Perturbation découvre que des femmes commencent à se rassembler pour évoquer leurs expériences et surtout les injustices qu'elles ne veulent plus subir. Mai 68 n’est pas loin et a permis d'envisager la lutte comme possible. Bien que le Mouvement de Libération des Femmes n'utilisera pas les mêmes outils, il puisera son énergie dans cet élan d'espoir.
Perturbation participe donc aux réunions de femmes dès le début du mouvement, sentant immédiatement que les problèmes soulevés correspondent aux interrogations et aux injustices qu'elle éprouve depuis sa plus tendre enfance. La mise en commun du vécu de ces femmes leur permet, en effet, de découvrir qu’elles partagent non seulement une oppression similaire, du fait de leur condition de femme, mais aussi que tous les pouvoirs sont du côté des hommes. Comme le souligne Cathy Bernheim, "Perturbation avait toujours cru que tout cela relevait de ses difficultés personnelles à s'adapter à la vie adulte"  . C'est pourquoi la prise de conscience commune s’est avérée primordiale pour la suite des événements car chacune avait cru, jusque là, être unique dans son vécu de l’oppression.


Dès le début du mouvement, ces femmes ont donc compris que, pour réussir à changer les choses, il était nécessaire de rompre avec toute théorie existante. En effet, les manettes du pouvoir appartenant aux hommes, l'invention d'une nouvelle forme de lutte, d'un nouveau langage était la condition d'une réelle libération des femmes. Cette démarche passe dans un premier temps par le choix de la non-mixité des réunions. Les femmes du mouvement ayant appartenu à des groupes politiques (même d'extrême gauche) tiennent à cette règle dans la mesure où elles savent, par expérience, que les hommes monopolisent systématiquement la parole et, par là même, le pouvoir. Il est donc décidé que les femmes se libéreront seules.
Le mouvement grandit de plus en plus et les femmes qui y participent n'en finissent pas de faire des découvertes. Elles qui se croyaient sans passé s'aperçoivent que des femmes se sont battues avant elles, elles qui se croyaient chacune séparément inaptes à la société réalisent que ce sentiment est le sort de toutes les femmes, elles qui pensaient pouvoir avoir une marge de manoeuvre comprennent que les hommes sont à la tête de toutes les sphères du pouvoir : "elles n'en revenaient pas les femmes de voir à quel point ils tenaient les rênes" . Alors que les caractéristiques et activités attribuées aux femmes sont largement décrédibilisées et renvoyées à la sphère privée, les femmes se rendent compte que celles-ci sont éminemment politiques et que leur maintien est le gage de la stabilité de l'ordre en vigueur d'où le fameux slogan "le privé est politique". Cette prise de conscience globale donnera une force inédite à ces femmes : leur libération devient urgente et doit se faire sans concession.

Vie du Mouvement

 

Les féministes du MLF s'inspireront du Womens' Lib (Mouvement de Libération des Femmes aux Etats-Unis. qui était apparu quelques années plus tôt) pour organiser leur propre mouvement. Les règles étaient les suivantes : non-mixité, liberté totale d'expression de chacune et absence de "cheffe". Au nom de la diversité, les femmes du MLF ne se donnaient pas de ligne directrice d'action mais laissaient chacune libre de faire ou dire ce qu'elle voulait à l'intérieur comme à l'extérieur.
Ce fort désir de pluralité et de liberté prôné au MLF fut tout d'abord vécu comme une victoire car le modèle ne correspondait à rien d'existant. Dans les réunions, il n'y avait aucun tour de parole, pas de présidente de séance afin que chacune se sente libre d'intervenir quand bon lui semble. Il y avait donc beaucoup de brouhaha et de désaccords mais les femmes continuaient à penser que c'était nécessaire, qu’il s’agissait là de l'essence même du mouvement. Elles étaient en effet "contre un mouvement unifié, desséché, uniformisé, barannisé, désodorisé, vive la différence – la parole des femmes tout de suite " . Dans cette cohue d'actions, de paroles, d'idées, Perturbation a eu bien souvent du mal à se situer mais a fini par accepter d'être "remplaçable" et y a même trouvé un certain goût. Convaincue que l'imaginaire est plus près de la vérité que la politique, elle s'adonne régulièrement à des exercices d'écritures et de jeux de mots (cadavres exquis, poèmes, chansons, textes révolutionnaires, etc.). Ces exercices littéraires avaient pour objectif de dénoncer un monde dans lequel elle ne voulait plus vivre et de dessiner les contours d'un nouveau monde où l'égalité deviendrait possible.


Le premier geste hautement symbolique posé par ces femmes fut d'apporter une gerbe à la femme du soldat inconnu sous l'Arc de Triomphe. Par la suite, elles effectueront toute sorte d'autres actions significatives comme, par exemple, s'enchaîner devant une prison de femmes pour dénoncer la domination patriarcale. Malgré la répression démesurée des policiers, Perturbation déplorera les mensonges, les dévalorisations et les plaisanteries douteuses des journalistes qui couvrirent chacun de ces moments.


Lors des "Etats généraux de la femme" organisés par le magazine Elle, les femmes du MLF interviendront pour dénoncer une instrumentalisation de "la femme". Comme le raconte l’héroïne de Cathy Bernheim, le questionnaire proposé par le magazine sur "la française de 1970" était pour elles une manipulation destinée à renforcer les rôles sexués et à désamorcer toute tentative de révolte des femmes. Si bien que les femmes du MLF s'amuseront à reprendre le questionnaire de façon humoristique afin de dénoncer les réelles oppressions qui pèsent sur les femmes.


Alors que le mouvement se délite peu à peu, un groupe de quelques femmes, dont Perturbation, vont soutenir les femmes ouvrières d'une usine de l'Est de la France qui ont commencé un mouvement de grève. Même si ces grévistes ne parvinrent pas à obtenir ce qu'elles voulaient au niveau professionnel, Perturbation insiste sur le fait que leur réelle victoire se trouvait ailleurs, à savoir : dans la joie de s'être connues et d'avoir réussi à mettre en commun leurs forces. Cette solidarité entre femmes était, en effet, inédite et a donné naissance à des forces qu'elles ne soupçonnaient pas.


Les femmes du MLF ont également entrepris de s'attaquer à la maternité en revendiquant "la libre disposition de leur corps et de leur vie". Le "manifeste des 343 femmes avortées" en faveur de l'avortement en reste l'action la plus connue. Perturbation, qui ne voulait pas être mère, ne se sentait pas directement concernée par cette lutte mais elle s'y rallie "en tant qu'enfant" voulant dénoncer les pressions démesurées faites aux femmes qui, pour être reconnues comme personnes, se doivent d'être non seulement mères mais aussi et surtout "bonnes mères".


Les limites du Mouvement

Même si Perturbation rend hommage à ce mouvement qui l’a formée à la vie, elle n'hésite pas non plus à en évoquer les limites. En effet, la conviction que les femmes se comprendraient et s'allieraient à coup sûr pour la simple raison qu’elles étaient des femmes s’est très vite révélée erronée. Perturbation découvre ainsi la concurrence entre femmes. De la volonté de liberté totale accordée à chaque membre du mouvement, ont émergées petit à petit des divergences d'opinion que le simple fait d'être femme ne pouvait résoudre. L'absence de tours de paroles dans les réunions a provoqué des rapports de pouvoir car certaines avaient plus de facilités à s'exprimer que d'autres. Les classes sociales, niées au début, ne pouvaient l'être totalement dans la mesure où certaines étaient plus dans le besoin que d'autres. La question de la trésorerie du mouvement provoqua des conflits entre celles qui désiraient partager les fonds et celles qui estimaient qu'une part plus conséquente, étant donné leur implication et leur travail dans le groupe, leur revenait. La sexualité fut également un sujet de discordances : alors que des femmes, comme Perturbation, découvraient leur homosexualité grâce au mouvement, elles durent faire face à une désolidarisation des hétérosexuelles qui considéraient que leurs luttes se séparaient ici. Les lesbiennes entreprirent donc de montrer en quoi leur oppression était la même et que leur place était aux côtés des femmes en lutte mais leurs avis ne parvinrent pas toujours à convaincre les hétérosexuelles qui voyaient là une trahison. Perturbation, tiraillée entre son besoin de montrer que les sentiments amoureux entre femmes sont tout aussi humains que d'autres et sa volonté de rassembler toutes les femmes, mit un moment à se sentir à sa place, ce qui n’arriva d'ailleurs qu'à la fin du mouvement. Ces désaccords entre femmes montrent donc rapidement que cette solidarité tant rêvée était illusoire et que les femmes n'étaient pas non plus à l'abri des rapports de pouvoir qui sont à l'oeuvre dans la société.


A travers le personnage de Perturbation, Cathy Bernheim nous dévoile une part de son expérience au MLF, expérience parsemée de doutes et de poésies. Elle nous rappelle sans cesse que la vraie victoire est la ré-appropriation de son propre corps et de son plaisir. Cette ré-appropriation  passe, pour elle, par l'écriture. Elle n'hésite pas à inventer des mots et des images qui ont le goût des formules magiques. En tant qu'écrivaine lesbienne, elle sait que sa voix restera singulière et garde toujours à l'esprit que la valeur de son expérience est similaire à celle des autres.


Portée par la certitude que l'égalité et le respect de chacun(e) est possible, Perturbation nourrit ses écrits d'espoirs d'égalité pendant tout le temps du mouvement. Plus que de réels résultats immédiats, le mouvement a montré que les femmes étaient capables d'agir, de trouver en elles une force inédite. La réelle victoire se trouve dans le fait de s'être connues et d'avoir réussi à mettre en commun des forces insoupçonnées. Cependant, Perturbation s'aperçoit vite que le MLF n’a été qu'une "éruption de volcan ". Le mouvement, qu'elle nomme "le bébé de l'âge de pierre" a été éphémère et son mode d'emploi, à son grand désespoir, vite oublié. Même si la flamme ressentie par les femmes du mouvement n’a pas changé la face du monde, comme Perturbation avait voulu le croire, elle a peut-être au moins transformé chacune de ses participantes à jamais : " à présent, elle [Perturbation] ne peut dire qu'une chose : il l'a changée elle, irréversiblement. Pour les autres, elle n'en jurera pas " .

 

Perspectives actuelles


Cet ouvrage est un bel hommage aux pétillantes années que vécurent les femmes du MLF et permet d'apporter un témoignage pour les générations suivantes. Il leur montre qu'une telle lutte est possible. Cependant, ce récit d'expérience, tout à fait compréhensible et agréable à lire, n'est pas pour autant accessible à tous et ne donne pas l'impression de vouloir l'être. En effet, Perturbation entend ici décrire un monde révolu, qu'une personne étrangère ne pourrait pas appréhender correctement. Cet angle d'approche ne donne pas au lecteur l'impression d'avoir le droit de s'identifier aux personnages décrits ce qui engendre parfois une vague sensation de frustration. Le livre donne ainsi l'impression d'être un recueil de souvenirs nostalgiques au ton légèrement amer surtout lorsque l'auteure revient sur les quarante dernières années, vides, selon elle, d'événements déterminants. Elle entend donc contraster le monde actuel ("une France que tout le monde s'accordait pour décrire comme dépressive, arrogante et en perte de vitesse (d'influence) ainsi que de vivacité (de jeunesse)"   ). avec celui des années 1970, chargé d'espoir et d'avenir et qu'elle ne paraît pas avoir totalement quitté.


Cette réédition marque, pour Perturbation-Bernheim, l'espoir d'un renouveau dans le monde politique. En effet, alors que celle-ci ne participait plus guère à des actions féministes, la candidature de Ségolène Royal (en tant que femme) aux élections présidentielles de 2007 lui a permis de renouer avec le féminisme et de lui redonner espoir. L'argument selon lequel la candidate qui, du seul fait d'être femme, semble pouvoir bénéficier de la confiance absolue et de la légitimité politique selon Perturbation, paraîtra peut-être un peu léger. Ce parti pris, clairement essentialiste, qui rappelle le séparatisme exercé à l'époque du MLF (probablement nécessaire en ce temps), semble aujourd'hui quelque peu dépassé et assez peu souhaitable dans une perspective féministe qui entend considérer chaque être humain comme personne à part entière et libre de ses choix, au delà des frontières sexuelles, raciales ou autres : un post-féminisme reste peut-être encore à inventer.

 

A lire aussi sur nonfiction.fr :

- L'enquête de la rédaction sur le mouvement féministe français.

Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr