On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

A l'occasion des 40 ans du Mouvement de libération des femmes, Cathy Bernheim a choisi de rééditer un ouvrage dans lequel elle nous fait part de son vécu. L'auteure a participé au mouvement de 1970 à 1972. Son texte rend hommage à ce mouvement spontané et plein de vie auquel elle doit tant. Le MLF a, en effet, porté les femmes qui y participèrent vers un espoir de liberté inédit. Même si l'auteure convient que la vraie essence du MLF est aujourd’hui tombée dans l'oubli, du moins pour « l'histoire officielle », elle ose reprendre espoir grâce au contexte politique qui lui paraît être de bon augure pour l'avenir du féminisme.
Ce texte a donc été publié une première fois en 1983. Désirant faire part de son expérience au sein du MLF, Cathy Bernheim a regroupé les souvenirs qu’elle gardait de ce moment crucial de sa vie. Consciente de n'être qu'une voix parmi d'autres et ne prétendant pas à l'exhaustivité, Bernheim a choisi d'inventer un personnage qui serait elle sans l'être entièrement. Elle nomme ce personnage décalé "Perturbation". Il représente à la fois une part de la Cathy Bernheim, militante féministe au MLF, et une part de toutes les femmes qui participèrent à l'aventure à ses côtés. Imaginaire mais non irréel, ce personnage relate une vérité, ni plus ni moins vraie qu'une autre, et une époque riche d’incertitudes, de bouleversements et d’émotions.
Enfance de femmes
Alors que l'enfance de Perturbation est bercée par un contexte particulièrement mouvementé d’un point de vue politique et social (après-guerre, Trente Glorieuses, décolonisation), celle-ci apprend très vite ce que signifie "être femme" dans les années 50-60. En effet, le monde politico-social appartenant aux hommes, les femmes se doivent de représenter "charme et douceur de la vie" et ne sont bonnes qu'à être épousées. La jeune fille perçoit cette différence de traitement très tôt et elle aura beaucoup de difficultés à appréhender le "règlement" comme étant quelque chose d'évident.
Son passage à la pension pour filles lui vaudra de mieux comprendre ce qui est attendu d'une femme à part entière, à savoir : plaire et séduire les hommes. Elle définira cet apprentissage comme "le pays des solitudes : celui où chaque femme mène seule un combat commun à la plupart" . Réalisant soudain que l'oppression et l'isolement sont le sort de toutes les femmes "dignes de ce nom", Perturbation ne parviendra pas à s'expliquer pourquoi les relations entre hommes et femmes doivent nécessairement être synonyme de danger et de punitions pour ces dernières. Cette expérience lui permettra également de découvrir l'amour entre femmes.
Enfance du Mouvement
En 1970, Perturbation découvre que des femmes commencent à se rassembler pour évoquer leurs expériences et surtout les injustices qu'elles ne veulent plus subir. Mai 68 n’est pas loin et a permis d'envisager la lutte comme possible. Bien que le Mouvement de Libération des Femmes n'utilisera pas les mêmes outils, il puisera son énergie dans cet élan d'espoir.
Perturbation participe donc aux réunions de femmes dès le début du mouvement, sentant immédiatement que les problèmes soulevés correspondent aux interrogations et aux injustices qu'elle éprouve depuis sa plus tendre enfance. La mise en commun du vécu de ces femmes leur permet, en effet, de découvrir qu’elles partagent non seulement une oppression similaire, du fait de leur condition de femme, mais aussi que tous les pouvoirs sont du côté des hommes. Comme le souligne Cathy Bernheim, "Perturbation avait toujours cru que tout cela relevait de ses difficultés personnelles à s'adapter à la vie adulte" . C'est pourquoi la prise de conscience commune s’est avérée primordiale pour la suite des événements car chacune avait cru, jusque là, être unique dans son vécu de l’oppression.
Dès le début du mouvement, ces femmes ont donc compris que, pour réussir à changer les choses, il était nécessaire de rompre avec toute théorie existante. En effet, les manettes du pouvoir appartenant aux hommes, l'invention d'une nouvelle forme de lutte, d'un nouveau langage était la condition d'une réelle libération des femmes. Cette démarche passe dans un premier temps par le choix de la non-mixité des réunions. Les femmes du mouvement ayant appartenu à des groupes politiques (même d'extrême gauche) tiennent à cette règle dans la mesure où elles savent, par expérience, que les hommes monopolisent systématiquement la parole et, par là même, le pouvoir. Il est donc décidé que les femmes se libéreront seules.
Le mouvement grandit de plus en plus et les femmes qui y participent n'en finissent pas de faire des découvertes. Elles qui se croyaient sans passé s'aperçoivent que des femmes se sont battues avant elles, elles qui se croyaient chacune séparément inaptes à la société réalisent que ce sentiment est le sort de toutes les femmes, elles qui pensaient pouvoir avoir une marge de manoeuvre comprennent que les hommes sont à la tête de toutes les sphères du pouvoir : "elles n'en revenaient pas les femmes de voir à quel point ils tenaient les rênes" . Alors que les caractéristiques et activités attribuées aux femmes sont largement décrédibilisées et renvoyées à la sphère privée, les femmes se rendent compte que celles-ci sont éminemment politiques et que leur maintien est le gage de la stabilité de l'ordre en vigueur d'où le fameux slogan "le privé est politique". Cette prise de conscience globale donnera une force inédite à ces femmes : leur libération devient urgente et doit se faire sans concession.
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