Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr
Luuk van Middelaar, né en 1973, est philosophe et historien, auteur du Politicide (1999) et ancien chroniqueur au quotidien NRC Handelsblad. Après avoir travaillé tant au cabinet d’un commissaire européen à Bruxelles qu’au Parlement néerlandais, il est depuis 2010 la plume du premier président du Conseil européen, Herman Van Rompuy. Il vient de publier en français Le Passage à l’Europe. Histoire d’un commencement (Gallimard, “Bibliothèque des Idées”, 2012, 479 pages), dont la version originale néerlandaise parue en 2009 avait été signalée aux lecteurs de nonfiction.fr par Christophe de Voogd.
Nonfiction.fr : Pourriez-vous revenir sur la genèse de votre ouvrage, qui a paru en 2009 aux Pays-Bas, et en janvier dernier en France ? À quand remonte votre projet et quelle était votre intention ?
Luuk van Middelaar : C’est initialement une thèse de philosophie, même si la question ne se posait pas à la faculté des Lettres de l’université d’Amsterdam, où je l’ai soutenue : l’histoire et la philosophie étaient dans la même faculté. Mais je la définis moi-même comme une thèse de philosophie, car il s’agissait, à travers le cas de l’Europe, de mener une réflexion sur la politique, de répondre à la question : "qu’est-ce que la politique ?"
Nonfiction.fr : À partir d’une étude de cas…
Luuk van Middelaar : Oui. L’Europe était le prétexte pour aborder des questions de philosophie politique oubliées au XXe siècle : la question de la fondation, de l’autorité, comme celle, bien traitée au XXe siècle, de la représentation. La philosophie politique s’est souvent contentée de réfléchir aux droits des individus au sein d’un ordre existant, à l’équilibre des pouvoirs, etc., mais pas à la genèse de l’ordre politique.
Nonfiction.fr : Ou alors sous forme abstraite.
Luuk van Middelaar : Oui, dans la tradition de John Rawls, etc., sur un mode universaliste et en fin de compte un peu stérile. Or l’Europe est un cas magnifique, et intriguant aussi, pour aborder ce type de questions. Mais il est vrai que j’éprouve également un vrai amour pour le sujet. J’ai directement conçu ce travail comme thèse et livre en même temps, donc il n’y a pas de grandes différences entre les deux. Sauf pour l’édition française, pour laquelle nous avons allégé l’appareil critique. Je ne l’ai écrit ni en français ni en anglais pour garder la précision de la langue, car cette précision des mots est très importante dans mon approche du sujet, pour décortiquer les expressions, le jargon. Je ne pouvais faire cela que dans ma langue maternelle. Les deux traducteurs, Daniel Cunin et Olivier Vanwersch-Cot, ont fait un travail excellent pour rendre cette sensibilité en français : le détour linguistique est réussi…
Nonfiction.fr : Le livre se situe à mi-chemin entre la philosophie et l’histoire, ce qui offre une approche intéressante. C’est en quelque sorte un livre de philosophie politique pratique, écrit de façon très lisible et accessible, dans lequel vous mélangez d’une part le récit des événements et, d’autre part, le recours à différents auteurs classiques pour penser ces événements : Hegel, Constant, Montesquieu, Aron, Foucault, Shakespeare, la Bible, et surtout Machiavel, sur lequel vous vous appuyez beaucoup. Cela signifie-t-il qu’on ne puisse pas faire de philosophie sans histoire ? Ou, inversement, que l’on ne puisse pas faire d’histoire sans faire de philosophie ? Tout récit historique doit-il s’intégrer dans une réflexion sur le temps ?
Luuk van Middelaar : Je ne dirais pas qu’on ne peut pas faire d’histoire sans faire de philosophie, mais je dirais qu’on ne peut pas faire de philosophie politique sans faire d’histoire. Je crois qu’il faut appréhender la chose politique à travers le temps, dans la succession des événements. Souvent, les œuvres de philosophies politiques contemporaines s’intéressent aux valeurs, à la justice, à la société parfaite. Ça se défend, mais parfois c’est plutôt de la philosophie morale que de la philosophie politique. Les politologues sont souvent un peu schématiques, proposant des organigrammes, parlant des rapports entre les institutions à un moment ‘t’, sans se placer vraiment dans la vie politique. Parfois une institution est différente un dimanche de ce qu’elle était le jeudi précédent. Donc si j’emploie la forme du récit, c’est aussi pour saisir une vérité de la politique, qui est dans la séquence, avec des protagonistes dans laquelle il y a des mouvements de fond, mais aussi des petits détails qui décident de l’issue de tel ou tel épisode. Pour mettre tout ça ensemble, pour faire sentir au lecteur que c’est peut-être là-dedans que la liberté politique des acteurs individuels et politiques trouve sa racine. La forme du récit m’a donc paru être la forme qui convient. Et dans les trois parties du livre, la seconde est sans doute la plus narrative et la plus historique. J’ai essayé de réduire l’histoire au maximum, aux seules choses pertinentes. Souvent, dans les livres d’histoire, on indique les cinquante fonctions qu’une personne a exercées, alors qu’il suffit parfois d’indiquer que c’était le leader de l’opposition – pas besoin de dire qui était son père…
Nonfiction.fr : Ce qui est notable dans cette méthode, c’est qu’elle vous évite le piège du déterminisme, ce que Raymond Aron appelait l’ "illusion rétrospective de la fatalité". Toute la partie historique de votre livre étudie précisément les moments de bascule, qui tiennent parfois à des détails...
Luuk van Middelaar : L’illusion de la nécessité a posteriori est normale dans toute écriture d’histoire. Mais s’y ajoute, dans le cas de l’Europe, une téléologie : l’idée qu’on connaît déjà la direction et la destination finale – soit on la connaît, soit on l’espère. Ce qui empêche de voir ce qui arrive ici et maintenant, sous nos yeux, parce que les préjugés idéologiques ou téléologiques sont trop importants. Pour me débarrasser de cette lecture dominante de la "vraie foi", j’ai adopté le parti pris d’écrire l’histoire à partir du présent, ou bien du présent passé. Le sous-titre "histoire d’un commencement" exprime cela : se placer aux moments où l’histoire était encore ouverte. Et je me sens proche de Raymond Aron à cet égard, et de sa thèse sur la philosophie de l’histoire.
Nonfiction.fr : Cette démarche, alliée à la clarté, à la simplification – qui n’est pas synonyme ici d’un manque de rigueur –, puisqu’il n’y a aucun sigle – ni index, ni bibliographie, ce qu’on peut regretter –, ne relève-t-elle pas de la "stratégie allemande" que vous évoquez ? En gros, vous dites que le livre n’est pas "pour" ou "contre" l’Europe – et ça c’est vrai. C’est assez surprenant de lire un livre avec une telle liberté de ton, étant données vos fonctions officielles auprès d’Herman Van Rompuy : vous parlez ainsi des "idéologues de la sphère interne" et plusieurs fois de "putsch", de "putsch sémantique", etc. On ne s’attend pas à cela a priori de la part d’un proche collaborateur d’un dirigeant européen. Est-ce que le parti pris ne se situe pas ici, dans cette volonté de fournir aux Européens un récit raisonné de l’histoire de l’ensemble dans lequel ils vivent, afin de donner aux citoyens des éléments d’identifications pour qu’ils puissent se saisir de ce corps politique ?
Luuk van Middelaar : C’est une excellente question. C’est peut-être bien le fond même de mon désir d’écriture. L’intuition qu’il y a une histoire à raconter, qui serait plus intéressante, plus crédible aussi, et du coup plus convaincante, que les histoires en place. Quitte à revendiquer ce ton libre. Parfois j’ai dû employer des tournures sémantiques pour éviter les acronymes – comme "communauté minière" au lieu de "CECA" – ce qui peut choquer certains lecteurs. Mais c’était pour m’émanciper du jargon. Je dis au début du livre que ce livre "n’est pas pour ou contre l’Europe", peut-on l’être d’ailleurs ? mais il est bien politique dans le sens où il entend situer notre place dans le temps et l’espace.
En effet ça relèverait de la "stratégie allemande", non pas dans sa version unificatrice, mais plutôt dans la version de "pourquoi sommes-nous ensemble ?" Qu’est-ce que nous partageons, nous, membres de ce club ? C’est dans ce passage (pages 373-383) que se trouvent peut-être les lignes les plus lyriques, tout comme une réflexion sur le besoin de frontières. Pour pouvoir raconter une histoire crédible de "pourquoi sommes-nous ensemble ?", il ne faut pas continuer infiniment l’élargissement. Ce n’est pas à moi de dire, et surtout pas dans mes fonctions actuelles, où il faudrait arrêter, mais juste pour le principe, il faudra tracer une ligne quelque part, fermer la salle d’attente et dire "voilà, nous sommes tant". Et à partir de là, ça devient au moins possible de commencer à raconter et faire vivre une histoire commune. Or c’est impossible aujourd’hui, tout simplement parce que les gens ne savent pas avec qui ils sont dans ce club. En ce sens, je décris les élargissements successifs non seulement sous l’angle institutionnel et géopolitique, mais aussi sous l’angle de la déstabilisation identitaire.
Nonfiction.fr : J’en viens à votre approche, en trois parties. Votre première partie interroge le rapport entre l’ensemble européen et les États-membres ; la deuxième, le rapport entre l’ensemble européen avec le monde extérieur ; et dans une troisième partie, vous étudiez le rapport de l’Europe aux gens, aux peuples, aux individus, qui deviennent chemin faisant les "citoyens européens". Voilà pour la structure. Et vous proposez une grille de lecture qui décrit l’Europe en trois sphères : la "sphère externe", c’est-à-dire la sphère traditionnelle des États (européens, y compris ceux qui ne sont pas membre de l’Union) ; la "sphère interne", qui est celle du Traité et des institutions européennes ; et se serait glissée très tôt, dès le début des années 1950, entre les deux, une "sphère intermédiaire" qui est devenue le cœur de l’Europe – c’est la thèse que vous défendez – et qui est constituée par les États membres en tant que membres du "club" européen. Le cœur de l’Europe bat dans la sphère intermédiaire, qui est incarnée aujourd’hui par le Conseil européen. La première question que j’aimerais vous poser sur ce point est la suivante : n’êtes-vous pas juge et partie, dans la mesure où vous travaillez pour le président du Conseil européen ?
Luuk van Middelaar : C’est une question qu’on peut se poser, bien que j’ai écrit ce livre avant d’occuper ces fonctions. Mais penser cela serait une institutionnalisation de mon propos qui serait dommage, car ce ne sont pas les institutions en tant que telles qui m’intéressent. Si j’insiste sur le Conseil, c’est que je pense qu’il exprime quelque chose de la nature de l’Union. C’est un révélateur des forces, d’un certain rapport entre le choix de faire des choses ensemble ou de les faire séparément.
Une remarque d’abord sur les trois parties du livre. Une des originalités du livre, peut-être, c’est que son protagoniste est l’ensemble européen – ce ne sont pas les institutions ou une succession de traités, ni les seuls États, soit individuellement soit collectivement, comme dans les livres d’Alan Milward ou d’Andrew Moravcsik qui parlent uniquement des intérêts nationaux. Le protagoniste est pour moi l’ensemble des États membres à un moment donné (Les Six, les Neuf, les Douze, etc.). Cela permet d’éviter cette dichotomie peu fructueuse entre institutions et États. Nous avons affaire à un club d’États membres qui vit des métamorphoses, qui se transforme, qui cherche un public, et qui a aussi des rapports avec le monde extérieur. Ça permet de déblayer le terrain des approches traditionnelles.
Et ça nous mène directement dans la sphère intermédiaire. J’ai fait cette découverte en parlant du "compromis de Luxembourg" (1966), qui est un moment clé dans l’histoire que je raconte. J’ai compris en l’étudiant qu’il y avait vraiment deux logiques différentes entre d’une part celle des traités, qui régissent la sphère interne – et c’est fondamental ! –, et d’autre part celle des États membres, en tant que membres d’un club. La catégorie de l’appartenance (membership) est très importante dans les rapports entre les États et a déterminé l’issue de plus d’une crise.
Pour revenir au Conseil européen, c’est quand même frappant qu’on ait écrit relativement peu là-dessus… Il y a dix ans, il n’y avait quasiment rien, tandis qu’il y avait une abondance de livres sur la Commission. Alors que tous les observateurs savaient, au moins depuis le milieu des années 1980 (je pense aux sommets de Fontainebleau de 1984 et Milan de 1985), que c’est le cœur même du système où les décisions les plus importantes sont prises. Mais on avait du mal à qualifier cet être, entre une institution bruxelloise et une réunion diplomatique à l’ancienne type Congrès de Vienne (1814-1815). Est-ce que c’est l’Europe ? Donc effectivement je mets beaucoup l’accent là-dessus, sans prétendre que le livre que j’ai écrit soit un livre complet ou "total", car il n’y a quasiment rien sur l’économie, le marché, etc. C’est un examen des changements de formes et des rapports politiques entre les États à travers cette Union. Et c’est évident, y compris dans la crise actuelle, que le Conseil européen est l’institution la plus politique, à la fois la plus proche des opinions publiques, à travers chaque dirigeant, mais aussi celle qui doit réagir en temps de crise, c’est-à-dire dans des moments où on ne peut pas s’accrocher aux règles du traité – qui donnent de la prévisibilité, de la civilité aux rapports entre les États dans la sphère interne, mais qui très souvent en temps de crise, par définition, n’offrent pas de réponse. Parce que si on savait déjà ce qui allait arriver, il n’y aurait pas de crise…
Nonfiction.fr : C’est la dialectique de la règle et de l’événement dont vous parlez…
Luuk van Middelaar : Oui.
Aucun commentaire