On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

* A l'occasion de la parution française du livre de Luuk van Middelaar (Le passage à l'Europe. Histoire d'un commencement, Gallimard, Bibliothèque des Idées), nous remettons cet article à l'honneur.
C’est prendre un risque très calculé que d’annoncer, avec la récente parution à Amsterdam du Passage à l’Europe, histoire d’un commencement, du jeune philosophe et historien Luuk van Middelaar, l’arrivée d’un livre, directement tiré d’une thèse de doctorat, qui fera date dans l’abondante littérature sur la construction européenne. Car pour tout ceux, qu’ils soient europhiles ou eurosceptiques, qui déplorent l’abstraction et/ou la partialité d’ouvrages parfois décevants sur cet irritant « objet politique non identifié », voici l’antidote si longtemps attendu.
Par sa dimension résolument interdisciplinaire et internationale d’abord : Luuk Van Middelaar manie, avec érudition et virtuosité, références juridiques et philosophiques, invoque politologues et historiens, de toute époque et de toute nationalité. Les notes de discussion sur les grands débats théoriques, intelligemment regroupés en fin de volume par l’éditeur, sont un régal.
Par l’ampleur de sujets traités ensuite : rien moins que les 60 années de construction communautaire : non seulement les grandes étapes mais aussi le secret des négociations de la CECA à celles du Traité de Lisbonne, les péripéties autour des symboles européens (drapeau, hymne et monnaie) mais encore l’histoire de l’eurobaromètre… : le tout replacé dans le cadre de la politique internationale, de la guerre froide au 11 septembre et articulé, de manière très novatrice, avec la longue durée de l’idée européenne.
C’est en effet par son approche d’ensemble du phénomène européen que l’auteur affirme sa plus grande originalité : au lieu de sombrer comme tant d’autres dans une nouvelle discussion sur le sexe des anges (l’Europe est-elle une réalité « ancienne » ? « contemporaine » ? « intergouvernementale » ? « supranationale » ? « fédérale » ? « économique » ? « géographique » ? « politique » ? « technocratique » ? démocratique » ? « chrétienne » ? « laïque » ? ), Van Middelaar précise d’entrée son angle d’attaque : prendre tous ces mots au sérieux, non comme des tentatives de description mais comme des éléments de stratégies opposant des pays, des milieux, des intérêts : bref, comme autant d’enjeux de pouvoir.
Le prologue du livre est, de fait, placé sans ambiguïté sous l’invocation de Michel Foucault : « le discours n’est pas simplement ce qui traduit les luttes ou le systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s’emparer. » Et Luuk van Middelaar de démonter et de démontrer « qui dit quoi et pourquoi ? » dans la grande cacophonie européenne : discours de la supranationalité de « la sphère interne », celle des organes intégrés (Cour de Justice, Commission, Parlement) mais aussi de nombreux juristes (Stein) et politologues (Siedentop), discours intergouvernemental de la « sphère externe », celle des Etats-nations du bon vieux « concert européen », dans ses versions contemporaines à la de Gaulle ou Thatcher, mais aussi dans les analyses de bien des historiens (Alan Milward, Stanley Hoffmann).
Cheminant sur l’étroite crête de la perspective foucaldienne, l’auteur ne glisse pas pour autant sur les pentes dangereuses qui la bordent: nominalisme jargonnant et « dénonciations » tous azimuts.
5 commentaires
arthur
a bon entendeur, salut!
Charles-Emmanuel reesink
Winnipeg
Pacman
dayan
La rédaction a-t-elle un conseil de lecture s'imposant la même neutralité axiologique, décrite par M. De Voogd, d'un ouvrage ou d'un papier portant sur l'émergence d'un discours propre à la sphère européenne ? (si possible, écrit par une autre personne qu'un "jeune européen"...)
La rédaction
Nous sommes heureux d'en rendre compte en avant-première.
madison