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La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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"Je fabrique en sciences humaines des objets déstabilisants". Entretien avec Pierre Bayard
[jeudi 02 février 2012 - 00:00]
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Nonfiction.frJusqu’à maintenant, vos essais se sont surtout intéressés à la question de la réception des œuvres. Dans Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?, vous vous intéressez davantage à la création et au rapport des auteurs au " réel". Vos exemples très variés ne sont pas toujours littéraires. Peut-on dire qu’il s’agit d’une rupture dans vos travaux ?

Pierre Bayard – Mes livres parlent en effet tous plus ou moins de la lecture et de l’interprétation, et j’avais envie d’étendre mes recherches au-delà de la littérature. Pour autant, on ne peut pas dire qu’il y ait rupture, car dans mon esprit il s’agit du deuxième volume d’une trilogie. J'aime bien travailler par cycle, même si je ne publie pas les textes d’une série les uns à la suite des autres. Mes livres sont conçus très tôt comme formant un ensemble. Il y a eu ainsi un cycle de critique policière, sans doute clos  , un sur la critique d'amélioration  , un sur la critique anachronique , encore à compléter...

La question générale de ce cycle-ci est ce que l’on appelle en philosophie la question du référent, telle qu’elle a été traitée par des auteurs comme Bertrand Russell ou Leonard Linsky. Il s’agit de savoir de quoi l'on parle... quand on parle, ce qui n’est pas si simple. Cette question apparaissait aussi, même si c’était moins évident, dans Enquête sur Hamlet : de quoi parlent deux critiques d’Hamlet lorsqu’ils ont le même texte entre les mains ? J’ai essayé de montrer, en confrontant des dizaines d’interprétations, que même des critiques de la même époque, avec le même texte devant les yeux, dans la même édition, ne parlent pas en réalité du même texte. Il y a des marges d’incommunicabilité qui sont fondamentales dans une conversation ou un échange critique.

J'ai repris cette question dans Comment parler des livres que l’on n’a pas lus? Lorsque l’on parle d’un livre, même quand on l’a "lu", on parle en réalité de fragments que l’on a sélectionnés, que l’on a très souvent réaménagés après coup, y compris et même surtout quand c’est un livre que l’on aime. Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? étant dans le prolongement de Comment parler des livres que l’on a pas lus ?, la question du référent est à nouveau centrale, sauf que ce n’est plus de livres que je parle, mais du monde, de la géographie. Je montre comment un certain nombre d’écrivains ont pris conscience du fait que, de toute façon, il y aurait un écart sensible entre ce qu’ils allaient voir ou rencontrer et ce qu’ils allaient en dire. Pour eux, il valait mieux d’une certaine manière privilégier dès le départ le récit de voyage sur le voyage lui-même, voire se dispenser de l’étape du voyage puisqu’elle leur faisait perdre du temps pour arriver à reconstruire le monde, ou construire ce type de référent particulier qui est celui de la littérature. Le maître de cette méthode est sans doute Chateaubriand, même s’il n’a pas laissé de texte sur la question, car il a vraiment une théorie et une pratique du voyage panoramique. Il pense qu’il ne faut pas s'approcher trop de la réalité pour la connaître et la décrire.


Nonfiction.fr Ces deux livres se situent dans le prolongement l’un de l’autre, ce qui est visible à la fois dans le titre, mais également dans la structure du texte. Vous n’avez pas peur que l’on vous reproche d’avoir fait une suite à Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, surtout lorsque l’on sait le succès qu’il a obtenu ?

Pierre Bayard – C’est le risque évidemment, surtout pour des lecteurs pressés ! Et qu'est-ce que ce sera avec le volume trois de la trilogie ! Mais il y a aussi des lecteurs sérieux. Et je pense que, si on lit ces deux livres, on se rend compte qu'ils partent d'une même problématique, mais qu'ils sont très différents. Je me situe de toute façon dans une perspective plus large avec des livres qui se répondent. La logique de l'ensemble apparaîtra mieux plus tard.

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