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La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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"L'économie doit changer de cadre conceptuel". Grand entretien avec André Orléan
[mardi 03 janvier 2012 - 14:00]
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L’empire de la valeur, le dernier ouvrage d’André Orléan, est un livre d’importance et qui devrait faire date. André Orléan a d'ailleurs été recompensé du premier prix Paul Ricoeur ce samedi 7 janvier. Comme l’indique le sous-titre du livre, il s’agit pour son auteur de jeter les bases d’une véritable "refondation de l’économie". La financiarisation effrénée de l’économie, qui a conduit à la crise majeure dans laquelle nous sommes empêtrés pour longtemps, rend la démarche d’André Orléan nécessairement urgente et plus que jamais pertinente. Nonfiction.fr l'a rencontré pour en discuter. 

 

Nonfiction.fr Le sous-titre de votre livre est "refonder l’économie". En quoi cette refondation est-elle nécessaire aujourd’hui ?

André Orléan – L’idée qu’il faut " refonder l’économie " vient de loin. Pour dire vrai, elle ne m’a jamais quitté. J’ai, de longue date, considéré que ce qui fait problème dans la pensée économique ne tient pas à telle ou telle analyse spécifique qu’il faudrait améliorer mais plus profondément et plus essentiellement se trouve à sa racine même, dans sa manière de concevoir son objet. C’est dire que je n’ai jamais cru que la légitimité de ce discours fût chose acquise, sur laquelle il n’y aurait plus lieu de revenir. La question d’un nouveau cadre conceptuel alternatif à celui existant m’a toujours paru être une question pertinente, ayant sa place tout en haut de l’agenda critique. Cependant, à la fin des années 90 et au début des années 2000, la pensée critique a perdu, en France comme ailleurs, de son rayonnement face à une théorie néoclassique en plein essor. C’est l’époque où les principales approches alternatives, le marxisme et le keynésianisme, se trouvent rejetées aux marges du débat. C’est l’époque aussi où l’ensemble des sciences sociales intègrent peu à peu les schèmes analytiques de la théorie économique. L’idée d’une refondation de l’économie ne pouvait trouver conjoncture moins porteuse. Le paradigme néoclassique était à son zénith. Il a fallu la crise financière pour que les lignes bougent un peu. Cette crise a été une épreuve de vérité pour l’analyse économique dominante. Elle a redonné du crédit à tous ceux qui, depuis des années, mettaient en garde contre l’approche néoclassique, ses propositions comme son sectarisme. Rappelons que cette théorie s’est massivement trompée. Elle a cru à la vertu stabilisante des marchés financiers et, conséquemment, elle a pensé que la dérégulation mettrait le système financier à l’abri des crises systémiques. Rappelons encore que la titrisation a été interprétée, sur la foi de ce même diagnostic, comme l’innovation permettant d’éradiquer les crises bancaires par le fait que, grâce à la revente des crédits titrisés, les banques pourraient désormais éviter l’accumulation incontrôlée des risques à leur actif. On sait ce qu’il en a été : les banques furent les premières touchées par la crise des produits titrisés. Ces erreurs massives ont mis le paradigme dominant en difficulté. Il s’est ensuivi un intérêt nouveau pour les approches hétérodoxes. Pour autant le projet visant à "refonder l’économie" peut faire peur. Il peut sembler excessif. Que dirait-on d’un physicien proposant de refonder la physique si ce n’est de consulter rapidement un psychiatre ! Malgré ces réticences que je comprends, il s’est néanmoins imposé à moi comme le seul qui soit à la hauteur des enjeux. C’est la nature même du fait économique qui demande à être repensé et le travail à effectuer est immense qui consiste à réintroduire les dimensions sociales et politiques dans l’analyse et à faire en sorte que le concept de représentation collective prenne toute la place qui lui revient dans notre modélisation des réalités économiques. Il s’agit bien de transformer en profondeur la pensée économique.


Nonfiction.fr Vous reprochez aux économistes d’avoir fourni un mauvais diagnostic de la crise mais visez-vous également dans vos critiques les prescriptions de politiques économiques qui ont été faites sous l’influence de la théorie néoclassique et qui ont conduit à la financiarisation de l’économie ?

André Orléan – Absolument. Les historiens qui se pencheront sur notre période montreront à quel point les économistes ont joué un rôle stratégique dans le mouvement d’extrême financiarisation qu’ont connu nos économies au cours des trente dernières années. Assurément, cette financiarisation a d’abord pour origine et pour moteur les intérêts financiers, mais ceux-ci n’auraient pu connaître l’extension qu’ils ont prise sans le soutien d’une théorie qui en légitimait l’expansion au nom de l’intérêt général. Cette théorie, c’est la théorie de l’efficience des marchés financiers selon laquelle ces marchés sont nécessaires et souhaitables parce qu’ils fournissent à l’économie les bons signaux, permettant à l’investissement d’être efficace. L’efficience financière a justifié toutes les politiques de dérégulation. Son expression emblématique peut être trouvée chez Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale, qui déclare : "Selon mon expérience, les banquiers en savent beaucoup plus sur le fonctionnement et les risques de leurs contreparties que les régulateurs" (2008). En conséquence, il faut s’en remettre à la concurrence financière. Si l’on considère l’évolution des idées économiques, il est intéressant d’observer que cette théorie de l’efficience financière est récente. Elle date des années 70. Par le passé, l’économie théorique montrait de grandes hésitations à l’égard des mécanismes spéculatifs. Lorsque les classiques, Adam Smith et David Ricardo, défendent les marchés, ils ont en tête exclusivement les marchés de biens ordinaires, pas les marchés financiers. On note un intéressant parallélisme entre la diffusion de la théorie de l’efficience financière et la financiarisation elle-même. Lorsqu’on réfléchit sur l’économie et sa place dans la société, il faut toujours garder à l’esprit ce rôle qu’elle joue dans la construction de notre réalité. Nous habitons un monde construit pour partie par les théoriciens de l’économie. Ben Bernanke, le successeur de Greenspan à la tête de la Réserve fédérale, a pu écrire que : "D’une certaine manière, le nouveau marché hypothécaire en est venu à ressembler au marché financier que décrivent les manuels".

Nonfiction.fr Dans la première partie du livre vous déconstruisez les deux théories substantielles de la valeur : celle de la valeur utilité et celle de la valeur travail. Tandis que vous admettez que la théorie de valeur utilité puisse être valable dans certains cas particuliers, vous semblez plus critique à l’égard de la valeur travail. Est-ce une lecture correcte de vos propos ?

André Orléan – Je ne présenterais pas les choses ainsi. J’ai pour projet de déconstruire la valeur économique, de la même manière que les sciences sociales ont pu déconstruire les valeurs morales, religieuses ou esthétiques, en en explicitant les règles de production. Or, aujourd’hui, c’est un fait que la valeur utilité est la référence centrale que retient l’écrasante majorité des économistes. Je suis donc amené à m’intéresser plus spécifiquement à cette conceptualisation. Comme je l’écris à la page 22, "il s’agit bien, en priorité, dans ce livre, de dialoguer avec l’économie telle qu’aujourd’hui elle se pratique". Mon premier étonnement est de remarquer qu’en économie on n’observe rien de comparable au mouvement de déconstruction qu’ont connu les autres sciences sociales. Sous la plume des économistes, on ne trouvera trace d’aucune distance critique à l’égard de la valeur utilité. Ils y croient dur comme fer. L’économie se justifie à leurs yeux par le fait qu’elle produit des biens utiles répondant aux désirs des individus. Cet aveuglement tient probablement à la place centrale qu’occupent l’économie et les économistes dans nos sociétés. Il faut d’ailleurs aller plus loin et noter que cette représentation est également largement partagée par les citoyens eux-mêmes. L’utilité n’est certainement pas un fantasme. Elle fait partie de la réalité économique. En ce sens, la valeur utilité est bien une valeur au sens traditionnel : elle est l’expression d’un idéal partagé permettant l’émergence d’un monde commun.

En théoricien, j’essaie de montrer que cette hypothèse d’une valeur substance ne décrit qu’imparfaitement la réalité des économies marchandes. À rebours de la majeure partie de la tradition économique, je mets en avant le désir de monnaie comme ce qui définit prioritairement le jeu marchand. La valeur, selon moi, est d’abord d’une nature fondamentalement monétaire, c’est-à-dire essentiellement abstraite. C’est la quête avide de monnaie qui constitue l’énergie première des économies marchandes, et non le désir d’utilité. L’extension infinie du règne de la marchandise est le moyen par lequel l’argent établit sa puissance. Cependant, pour conquérir son emprise sur les hommes, il lui faut des médiations permettant de contrôler les intériorités en les rendant adaptées à la marchandisation. Tel est le sens qu’il faut donner à la valeur utilité.
Dans une période antérieure, celle qui voit naître le capitalisme industriel, la question dominante que posait l’économie n’était pas encore l’extension infinie des valeurs d’usage mais celle du salariat. Il s’agissait de produire un ordre dans lequel tous les travaux s’égaliseraient sous la forme du travail salarié. Cette époque a correspondu à la période de la pensée classique (Smith, Ricardo et Marx) et à la valeur travail. Une fois le salariat institué comme forme dominante du travail, la valeur travail avait joué son rôle et la question de l’acceptation des marchandises devenait la question dominante. Autrement dit, la théorie réfléchit l’évolution économique et les questions qu’elle rencontre.

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2 commentaires

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arthur

11/01/12 21:03
merci la rédaction pour cette mise au point, cette réflexion.
Ily a trente ans,lesmodalités d entrée a Sciences-Po impliquaient que les historiens,leslittéraires étaient autorisésase présenter;je me souviens du sourire sardonique de l interrogatrice de sélection, qui a sa question: quellessont vos connaissances enéconomie? je répondais: quand ilsseront d accord...

Ce quime valut de nepas etre admis comme trop cavalier!

Je ne luipardonne pas.

Charles-Emmanuel reesink
Winnipeg
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Anonyme

09/01/12 17:54
Bonjour à tous,

Merci pour cette interview. Je relève toutefois des confusions troublantes entre langage et paradigme comme entre la notion de temps et de destin jusqu'à en confondre l'étude et la recherche.

C'est bien dommage.

Très cordialement,

Matthieu Mallet.

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