La phrase

Le désespoir me paraît éminemment raisonnable et ennuyeux. Je n’ai aucune patience face à des artistes dont la fonction première est de formuler l’impossibilité de leur art, qui en un sens font de la mélancolie un produit de consommation – tout comme je ne m’intéresse pas aux artistes qui sont exclusivement affirmatifs et qui ont fait de la stupidité de la culture un fétiche commercial. Les ballons en forme de chiens, etc. Je crois que le plaisir sexuel, la couleur étrange du ciel après un orage, le flot des feux arrière des voitures sur un pont ou la façon dont le silence s’affine ou s’épaissit avant que la musique ne commence – le politique doit harnacher tout cela. Le politique doit poser un harnais sur le libidinal.  

Ben Lerner, The Believer, septembre 2014 (traduction de nonfiction)

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Marx au XXIème siècle : la gentrification, une lutte des classes dans l'espace urbain
[jeudi 01 décembre 2011 - 18:00]
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Dans le cadre du séminaire « Marx au XXIème siècle, l’esprit et la lettre », le CHPM recevait le samedi 12 novembre Anne Clerval. Maîtresse de conférence en Géographie à l’Université Paris-est Marne-la- Vallée, elle est intervenue sur la question de la gentrification comme lutte des classes dans l’espace urbain. Elle a ainsi développé des éléments de sa thèse portant sur les dynamiques spatiales des rapports de classe à Paris.

Dans un souci pédagogique, Anne Clerval a commencé sa présentation en rappelant les origines théoriques de la notion de gentrification. Ce néologisme a été forgé par une sociologue marxiste allemande, proche du PC anglais, Ruth Glass, à partir du terme gentry qui désigne littéralement la petite noblesse terrienne anglaise, mais surtout, de façon péjorative " les gens bien nés ". La notion porte ainsi dès sa création un caractère critique. Dans les années 1970 et 1980, le terme est théorisé de façon scientifique par des géographes marxistes, notamment Neil Smith, élève de David Harvey, grand penseur de la géographie radicale américaine qui s’attache à étudier l’inscription spatiale des rapports de domination (de classe, de race et de genre) dans la ville ainsi que l’utilisation de l’espace par le capitalisme. Si ces chercheurs anglo-saxons ont puisé dans les théories du marxisme urbain français des années 1960, notamment celle de Henri Lefebvre   ou de Francis Godard , la notion de gentrification sera peu utilisée en France avant les années 2000, pour une raison discutable : la revalorisation des centresvilles serait moins frappante en Europe dans la mesure où ces quartiers seraient déjà majoritairement habités par des classes sociales dominantes, contrairement à ce qui peut être observé dans les villes anglo-saxonnes.

La gentrification est une forme d’embourgeoisement touchant les quartiers urbains populaires, de production ou d’habitation, à travers des transformations de l’habitat, des espaces publics et des commerces. C’est donc une transformation sociale correspondant à une appropriation, tant symbolique que matérielle, d’un espace populaire par une autre classe, mieux placée dans les rapports de force. Elle peut être entreprise de diverses manières, notamment grâce à des travaux de réhabilitation d’habitats anciens ou des travaux de constructions neuves sur des friches industrielles. Elle doit être distinguée d’autres formes d’embourgeoisement, non matérielles ou touchant des quartiers huppés par l’intermédiaire d’un renforcement de l’exclusivité sociale. Loin d’être un phénomène naturel et inéluctable, la gentrification implique souvent une action volontaire de la part d’acteurs variés et présente une dimension conflictuelle. L’espace urbain est ainsi un enjeu de lutte entre les classes.

Du point de vue des rapports de classe, la gentrification peut être perçue comme l’ascension d’un nouveau groupe social, celui de la " petite bourgeoisie nouvelle "  qui prend le pouvoir sur la ville, matériellement et symboliquement. Anne Clerval se refuse à parler de bobos, terme qui, selon David Brooks, signifierait une fusion entre les bohèmes et les bourgeois,et impliquerait dès lors une disparition des différences de classes et des luttes entre ces dernières. Cette " petite bourgeoisie intellectuelle ", pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Garnier, a une position intermédiaire dans les rapports de classe : elle s’apparente à une " huile dans les rouages du système d’exploitation capitaliste d’autant plus importante que les conditions de travail empirent et que les inégalités augmentent ". Grâce aux entretiens qu’elle a menés, la géographe a tiré un portrait type du gentrifieur. Politiquement, ce dernier dit voter pour la gauche dite " réaliste ", c'est-à-dire ayant accepté le tournant libéral et ne remettant plus en question les politiques macro-économiques. D’autre part, il est relativement peu sensible à la réalité des rapports de classes. S’il évoque la question de l’immigration par exemple, c’est à l’aide des catégories de l’anti-racisme ou de la défense des droits de l’homme, et non à travers un discours anti capitaliste, dénonçant les conditions d’exploitation des travailleurs immigrés. Le gentrifieur relève également d’une catégorie socio-professionnelle particulière, puisqu’il travaille généralement dans les médias, la culture ou l’enseignement. Il joue donc un rôle d’encadrement et d’inculcation idéologique qui lui permet, entre autre, de véhiculer une vision de la ville qui insiste sur la qualité de vie plus que sur l’efficacité économique (espace vert, sociabilité de quartier, proximité du lieu de travail, refus des modes de transport motorisés, valorisation des quartiers populaires, soutien à l’immigration, défense des services publics). Il défend, enfin, la mixité sociale, sans la pratiquer, comme le prouve la pratique généralisée de l’évitement scolaire. Ce discours ambigu lui sert, pour Anne Clerval, davantage à légitimer sa présence dans les quartiers populaires et correspond à des stratégies de distinction sociale à l’égard de la bourgeoisie traditionnelle qui ne partage pas sa vision de la ville.

Ainhoa JEAN
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