On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Le 12 janvier 2010, à 16h53 heure locale, Haïti était frappé par un tremblement de terre qui fit 230.000 morts, 300.000 blessés et plus d’un million de sans-abris. Si Dieu existe, et s’il est comme on le prétend bon et tout-puissant, comment expliquer qu’il ait laissé se produire un tel drame ? Ne faut-il pas plutôt conclure que Dieu est soit impuissant, soit mauvais, soit tout bonnement une pure fiction ? Cette question, qui n’a rien de neuf puisqu’on la retrouve déjà au IVe siècle de notre ère sous la plume de Lactance (qui l’attribue lui-même à Epicure), est ce que l’on appelle en théologie le problème du mal. Et c’est à ce problème qui paraît aussi immortel que l’hydre de Lerne que s’attaque Paul Clavier dans cet opuscule.
Le propos de Clavier peut être divisé en deux parties : il s’agit dans un premier temps de montrer que la solution selon laquelle Dieu est impuissant est en fait une mauvaise solution, parce qu’elle ne fait rien pour absoudre Dieu, et contribue enfin à aggraver son cas, puis dans un second temps d’expliquer comment l’existence du mal (physique et moral) peut être compatible avec celle d’un Dieu bon et tout-puissant. À cela s’ajoute en annexe une correspondance intéressante entre Paul Clavier et un lecteur du journal La Vie, sur laquelle nous ne reviendrons cependant pas.
"En voulant excuser Dieu, on l’accable davantage"
Paul Clavier ouvre donc son opuscule sur l’affirmation selon laquelle il n’existe qu’une seule objection vraiment sérieuse à l’existence de Dieu : le mal. À l’appui de cette affirmation, il expédie rapidement les autres objections possibles à grands renforts de contre-arguments rapides et possiblement contradictoires – mais on l’excusera de presser ainsi le pas, car c’est pour mieux entrer dans le vif du sujet, arriver à "l’objection qui tue", c’est-à-dire : l’énigme du mal. Pour citer un passage particulièrement bien écrit :
"il y a un os sur lequel les philosophes se casseront toujours les dents : c’est l’énigme du mal. Vous aurez beau vous convaincre qu’il y a un grand horloger derrière toute la mécanique relativiste ou quantique, il y a un moment où ça coince. Et ce moment, c’est quand l’horloge se grippe et que ses rouages se mettent à broyer des vies humaines. Par milliards. C’est quand, justement, le monde cesse d’être compréhensible. C’est quand l’horloge détraquée sonne l’heure de l’incompréhension, de la haine, des catastrophes. L’heure des cris. L’heure du crime contre l’humanité. L’heure des ténèbres. L’heure où on s’écrie : "Que fait Dieu ?" comme on s’écrierait : "Que fait la police ?" ou : "Pourquoi les secours n’arrivent pas ?" L’heure où l’on se dit que Dieu, s’il existe, a abandonné le monde. Qu’il a mal fait son boulot. Qu’il aurait mieux fait de s’abstenir. Qu’il aurait mieux valu, pour tout le monde, qu’il n’ait jamais existé. L’heure où Dieu passe un mauvais quart d’heure, où il va devoir payer pour tous les condamnés qu’il a laissés sur le bord de la route ensanglantée de sa divine création. Le long quart d’heure où les courtisans réalisent que le tapis qui mène au Trône de Dieu est teint du sang de ses créatures. Quand je dis : "Il y a un os", je devrais dire "des squelettes et des crânes entassés par milliards". De quoi faire trembler Jupiter lui-même."
Autrement, cela semble mal parti pour Dieu : "un Dieu supposé bon et tout-puissant est-il compatible avec l’existence du mal ? Et là, il semble bien que non." En conséquence : "ou bien Dieu est cruel, ou bien il n’est pas maître de sa création".
Etant donné que la présence du bien dans le monde réfute l’hypothèse d’un Dieu cruel , la solution qui paraît alors la plus acceptable (une fois que, comme Clavier, on a décrété que l’option matérialiste "ne convainc plus grand monde" ) est celle qui consiste à faire de Dieu un impuissant, plutôt qu’un despote sadique. Paul Clavier cite ainsi Hans Jonas : "Sa bonté doit être compatible avec l’existence du mal, et elle ne l’est s’il n’est pas tout-puissant". Mais Clavier ne veut pas d’une telle solution : elle a, pour le citer, "quelque chose de louche". En effet, d’abord, elle a quelque chose d’un peu ridicule :
"Le poids des souffrances accumulées, la répétition des horreurs amplifiées par le progrès technique (ou peut-être seulement mieux connues) ont débordé le service d’ordre divin. Il n’est plus capable de maîtriser les foules sanguinaires. Et quand il envoie ouragans, déluges ou tremblement de terre, il se trompe de coupables et punit, en majorité, des pauvres, des petits, qui perdront le peu qu’il leur restait. On croirait presque Dieu atteint d’Alzheimer : il ne reconnaît même plus ses bons enfants. Dieu malade de Parkinson qui ne peut même plus contrôler ses mouvements. Tremblement de Jupiter."
3 commentaires
marcion
pjf
Tout le problème vient du dualisme des religions occidentales, avec un "Dieu" extracosmique. Ou bien c'est lui qui veut le mal, et c'est alors un sadique, ou bien il ne peut pas s'y opposer, et il n'est donc pas "tout-puissant".
Pangloss