On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Une autre critique de La démondialisation a été publiée sur nonfiction.fr ici.
Le mot de "démondialisation" a fait irruption dans le débat public français, notamment en raison de sa revendication par Arnaud Montebourg, candidat aux primaires organisées par le Parti socialiste. Mais son emploi de l’extrême-droite à l’extrême-gauche pose la question de la nature du projet associé à ce "mot-obus", selon l’expression utilisée par certains promoteurs de la "décroissance", autre label à la force polémique intacte. D’où l’intérêt de la contribution de Jacques Sapir, chercheur à l’EHESS et auteur de travaux sur l’économie russe et les théories économiques hétérodoxes. Au sein du débat qui anime la gauche de la gauche, il est l’un des principaux contradicteurs des économistes d’Attac. Plus que Frédéric Lordon, autre défenseur (talentueux) de la démondialisation avec qui la discussion est restée possible, Sapir incarne pour ces derniers une gauche souverainiste, de "repli national", dont la stratégie et l’argumentation reflètent un projet de société discutable.
Dès l’introduction, Sapir définit la mondialisation comme la combinaison de deux processus qu’il étudie distinctement pour la clarté du propos : la globalisation marchande et la globalisation financière. Dans les deux cas, son argumentation vise à convaincre que leurs dynamiques respectives sont essoufflées. Plutôt que de subir une démondialisation anarchique propice à l’expression brute des rapports de forces, l’auteur nous invite au contraire à l’ordonner politiquement, afin de préserver les éléments progressistes de nos modèles sociaux.
Critique de la globalisation marchande
Dans la première partie de l’ouvrage, Sapir s’emploie non seulement à relativiser le "bilan positif" attribué à l’essor du commerce international, mais aussi à démontrer que ce dernier n’a profité qu’à une minorité de privilégiés, tout en "[accélérant brutalement] la transformation de l’ensemble de notre cadre de vie en marchandise" .
Tout d’abord, l’auteur remet en cause le lien trop rapide établi dans les années 1990 entre le développement du libre-échange et les bons chiffres de la croissance. D’un côté, l’ampleur de ce développement est à nuancer, dans la mesure où deux phénomènes ont "biaisé" les calculs : la fin de l’URSS (et la comptabilisation en commerce "international" d’un commerce jusque-là "intérieur") et l’augmentation des prix des matières premières (alors que les produits sont comptabilisés en prix courants). D’un autre côté, Sapir mobilise de nombreux travaux pointant que "l’ouverture économique" n’est qu’un facteur de croissance parmi d’autres, et qu’un usage intelligent du protectionnisme figure souvent dans la palette stratégique des Etats "développeurs". Les supposés bénéfices de la globalisation marchande doivent par ailleurs être relativisés par l’existence de coûts cachés (transfert et accumulation de déchets, appauvrissement des sols au détriment des agricultures vivrières…), et par le fait, illustré par plusieurs exemples, qu’une hausse comptable du taux de croissance ne constitue pas un indicateur très fiable de la richesse réelle d’une nation.
S’attaquant de front à l’orthodoxie " libre-échangiste", l’auteur remet en cause son credo selon lequel les nations (et leurs populations) auraient toujours intérêt à la spécialisation productive et à la fin des barrières tarifaires ou non-tarifaires. Sapir conteste en effet la pertinence des modèles économétriques utilisés par l’OMC pour légitimer son agenda d’ouverture commerciale, en pointant leur fragilité méthodologique et en s’appuyant sur d’autres études, indiquant par exemple que les pays en voie de développement "pourraient bien être des perdants nets d’une libéralisation des échanges agricoles" . Au total, et y compris avec les chiffres obtenus par les modèles traditionnels, les gains de la libéralisation se révéleraient en fait très faibles comparés au PIB mondial, et qui plus est répartis sur un petit nombre de pays, sans que soient pris en compte les effets négatifs produits par le bouleversement des secteurs traditionnels.
En réalité, affirme Jacques Sapir, "c’est bien dans les classes supérieures des pays riches – et de certains pays en développement – qu’il nous faut alors chercher les bénéficiaires de cette globalisation" . Car si la globalisation marchande peut en partie être imputée aux stratégies de développement des grandes firmes occidentales, son développement relève aussi d’une cause plus directement politique, à savoir la "contre-révolution sociale" menée par les classes dirigeantes et possédantes à la fin des années 1970, devant les menaces que l’inflation et les conquêtes sociales faisaient planer sur les profits. A travers une analyse originale du partage de la valeur ajoutée et des gains de productivité, l’auteur insiste donc sur la montée des inégalités en défaveur des salariés ordinaires, concomitante de la période de grande déréglementation des années 80-90. Se focalisant sur le cas français, il affirme en outre que les gouvernements socialistes furent les principaux auteurs des grands choix responsables d’un "mouvement de déflation salariale", ayant frappé "en particulier les salariés occupant des postes à faible qualification" . Trois phases de ce mouvement sont distinguées, à savoir 1) le tournant de la rigueur défendu par Delors en 1982-1983 ; 2) la stagnation salariale et le chômage de masse favorisés par la politique du franc fort et la perspective de la monnaie unique ; et 3) depuis la fin des années 1990, les effets de la concurrence des pays "à faibles coûts salariaux".
Sur ce dernier point, Sapir impute au libre-échange la moitié au moins du taux de chômage français. Même si son souci de prendre en compte l’intégralité des coûts directs et indirects convainc, les calculs un peu "à la louche" mériteraient d’être détaillés en annexe, pour le lecteur non spécialiste qui aurait des doutes…
Au niveau international, l’économiste démontre en tout cas à quel point la concurrence des nouveaux pays industrialisés (NPI) est redoutable, et n’épargnera pas forcément les secteurs les plus innovants. En effet, alors que dans certaines branches les niveaux de productivité des NPI se rapprochent de ceux des pays riches, la faiblesse persistante de leurs coûts salariaux leur confère un avantage compétitif indéniable. Ce mécanisme se vérifie à l’intérieur même de l’UE à 27, amenant l’auteur à conclure que " l’Europe n’a ni protégé les salariés des pays occidentaux, ni apporté une convergence sociale rapide pour les salariés des nouveaux entrants" .
L’impasse de la globalisation financière
Cela dit, c’est bien le second processus étudié par Jacques Sapir, la globalisation financière, qui a permis une telle mise en concurrence des salariés. En ce sens, elle est "un acte fondateur de la globalisation en général, [et contribue] à lui donner ses traits spécifiques" .
L’auteur revient pour commencer sur ce qu’a vraiment été le cadre de "Bretton Woods", que les plumes progressistes invoquent régulièrement pour remédier aux désordres monétaires et financiers actuels. Sapir rappelle en particulier la nature des positions de Keynes lors des négociations de ces fameux accords. Tirant les leçons de la crise de 1929, l’économiste britannique défendait l’existence d’une monnaie spécifique (le bancor) pour les règlements internationaux, qui devait permettre d’éviter les crises de liquidité si dévastatrices pour les économies. Dans ce nouveau cadre, les excédents commerciaux seraient tout autant pénalisés que les déficits, afin de "décourager les politiques de prédation sur le commerce international" . Enfin, Keynes soutenait la possibilité pour les Etats d’user de mesures protectionnistes si nécessaire, et plus généralement de conserver une autonomie dans la définition de leur politique économique. La préservation de cette souveraineté avait pour conditions la stabilisation des taux de change et du cours des matières premières, et donc un contrôle des mouvements de capitaux. Passionnante, la lecture de ces passages révèle un Sapir admiratif autant de la qualité des propositions de Keynes que du courage (y compris physique) dont ce dernier fit preuve pour les défendre.
2 commentaires
Frank Corsiglia
Nos intellectuels ont été les premiers promoteurs de la mondialisation à travers la colonisation, puisque toutes les matières premières qui arrivaient en 1925 sur les ports de Marseille, de Bordeaux ou de Nantes faisaient bien partie de la mondialisation.....et nos instituteurs furent de chauds partisans de l'empire colonial ...( y compris à l' EHSS )
Le fait qu'ils s'aperçoivent du rôle joué par leurs grands parents et qu'ils prennent la position inverse est tout à fait intéressant............
Papounet6634@gmail.com