La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

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David Thesmar : "Il faut accepter la société de services"
[mardi 28 juin 2011 - 11:00]
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Membre du Cercle des économistes, David Thesmar enseigne à HEC et intervient régulièrement sur France Culture dans l’émission "L’Economie en questions". Il répond ici aux questions de nonfiction.fr dans le cadre d’un dossier consacré aux nouveaux économistes français.


Nonfiction.fr – Pouvez-vous nous rappeler brièvement votre parcours universitaire et professionnel ?

David Thesmar – J’ai commencé à travailler à l’INSEE. C’est important parce que ça a été formateur pour moi. C’est le moment où j’ai appris à travailler sur de grandes bases de données, et à me poser des questions. J’avais déjà envie de faire de l’économie, je ne suis pas arrivé à l’INSEE par hasard. Mon côté statisticien est apparu là, j’ai commencé à faire de la recherche, et ça m’a plu. Et puis j’ai eu un poste plus opérationnel, où j’étais conjoncturiste, et je faisais de la macro appliquée. Je faisais partie des gens qui rédigeaient la note de conjoncture trimestrielle (à portée semi-annuelle) de l’INSEE. Ensuite, je me suis vraiment lancé dans une carrière de chercheur, j’ai été professeur à l’ENSAE et à HEC. J’ai assez vite compris en arrivant à l’INSEE que je voulais faire de la recherche, écrire des papiers relus par douze personnes dans des revues, et qu’on met cinq ans à écrire ! Parce que ça correspondait mieux à mon tempérament. Et il y avait deux dimensions : c’est un travail très lent, il y a un processus de maturation très long, même assez frustrant, puisqu’on écrit une première version du papier en un an, on le présente dans différents cénacles, on reçoit des commentaires, on l’amende, on l’envoie à des revues, où il est refusé puis finalement accepté à condition de le réviser "à mort". Tout ça prend beaucoup de temps, l’avantage est qu’on a le temps de se poser des questions un peu plus profondes. L’autre aspect excitant est que c’est un milieu complètement international, où la France est réduite à sa proportion existante. C’est un débat intellectuel qui est très international, et c’est plaisant parce que c’est très global. Ce sont de petits milieux, mais transnationaux.
J’ai mis un peu plus de temps que d’autres à mûrir ce choix parce que j’étais à l’INSEE dans des fonctions plus opérationnelles. Je n’ai jamais abandonné la recherche pour autant. A l’INSEE, il y a toujours eu ce mythe autour des Edmond Malinvaud, Guy Laroque, Paul Champsaur… qu’on pouvait faire de la recherche à cinq heures du soir après le travail. Ca s’est professionnalisé, on ne peut plus faire ça comme hobby, il faut le faire à temps plein. Du coup, j’ai quitté l’INSEE.
La recherche est indissociable de l’enseignement dans tous les domaines et particulièrement en sciences sociales. En économie, à coup sûr. Quand on fait de la recherche, on enseigne moins, car la valeur de votre temps est mieux allouée à la recherche même qu’à la préparation de cours. Mais même si vous êtes très bon chercheur, il y a toujours des temps morts, vous ne pouvez pas être productif à 100%. De plus vous apprenez énormément en salle de classe, souvent même plus que les étudiants. Ceci dit, 128 heures par an comme à l’université, ca fait beaucoup, c’est un peu un frein. D'autant que les universitaires sont en plus accablés de charges administratives. L’université française a donc du mal à produire de bons chercheurs ; elle en produit, mais difficilement. Elle est handicapée par rapport aux universités étrangères.

Nonfiction.fr – Vous-même, vous enseignez à quel rythme ?

David Thesmar – Relativement à un universitaire, j’enseigne peu. Cette année, j’ai deux cours : un cours professionnalisant de Master, et un cours de doctorat dans un programme (APE) organisé principalement par l’Ecole d’Economie de Paris, avec les contributions d'HEC, Polytechnique et l’ENS. C’est un programme doctoral important à Paris, probablement l'un des meilleurs en France. Celui par lequel sont passés Emmanuel Saez, Esther Duflo, Emmanuel Fahri, etc.

Nonfiction.fr – Y a-t-il eu des personnes clé dans votre parcours ? Des maîtres à penser ?

David Thesmar – Maître à penser, c’est peut-être beaucoup dire. Il n’est jamais évident de savoir qui sont les maîtres à penser. Des personnes clé, il y en a eu, bien sûr. Les cours de Daniel Cohen et de Jean Tirole – j’ai eu de la chance, c’est la seule année où il y a enseigné – à l’X sont ceux qui m’ont attiré vers l’économie. Jean Tirole, parce que ses cours étaient très, très limpides. Beaucoup de choses que je sais aujourd’hui en microéconomie, en organisation industrielle, c’est-à-dire en politique de la concurrence, ça vient des 20 heures qu’il a enseigné à l’X. C’est assez fou. Surtout qu’à l’époque, l’enseignement était moins structuré et complet qu’aujourd’hui. Depuis quinze ans, ça s’est amélioré.
Et Daniel Cohen, pour le sens de la perspective. Quand on est jeune étudiant et qu’on voit ça pour la première fois, c’est très frappant : la perspective historique, une pensée rigoureuse tirée des mathématiques sans en être esclave. C’est très, très bien fait. D’ailleurs, Daniel Cohen est ensuite devenu mon directeur de thèse. La plupart des directeurs de thèse expliquent à leurs étudiants comment faire carrière : pour faire carrière, il faut entrer dans une chapelle, s’insérer dans une littérature, dans un système où les gens vous comprennent et vous connaissent, parce que ce sont eux qui vont écrire des lettres pour vous ensuite. Il faut appartenir à une famille. Le modèle a beau être anglo-saxon, ouvert, peer-reviewed, il est quand même mandarinal. Avec Cohen, ce n’était pas cela ; il disait : "ne vous posez pas de petites questions, posez-vous de grandes questions", il encourageait une pensée indépendante et originale, en même temps qu'une focalisation sur les questions importantes.

Nonfiction.fr – Même s’il reste un personnage incontournable en France ?

David Thesmar – Quand il s’occupait de moi à la fin des années 1990, il produisait déjà moins de recherche académique – mais il était toujours au courant de ce qui se faisait dans ses domaines de prédilection (technologie, croissance, finances publiques). Il ne passait pas son temps à m'expliquer quelle stratégie adopter pour publier dans telle ou telle revue, quelle personne citer, etc. Mais ce n’était pas gênant. Dans le fond, la force de Daniel Cohen est qu’il vous attire vers les grandes questions. C’était sa force, et c’était très, très utile, en fait. J’étais de toute façon entouré de gens qui cherchaient à publier, donc j’ai vu tôt comment le système fonctionnait. J’ai eu beaucoup de chance dès le début. La chance joue beaucoup.
Ensuite, il y a eu tous les gens du CREST. Francis Kramarz, actuel directeur, m’y a accueilli dès le départ, avec beaucoup d’économistes qui sont maintenant partis à Toulouse ou à Sciences-Po. Ce labo était à la pointe (il l’est encore), très fort en économétrie appliquée, basée sur la manipulation de grandes bases de données. A cette époque (fin des années 1990), c'était moins courant qu'aujourd'hui. Il n’y avait que les économistes du travail qui exploitaient de grandes bases de données pour essayer de repérer des régularités. Par exemple, si on augmente le salaire minimum, est-ce que les gens proches du salaire minimum perdent leurs emplois ? Pour cela, il faut vraiment voir l’historique de tout le monde, et faire des moyennes. Donc ça nécessite un savoir-faire et une culture qui existaient dans très peu d’endroits. C’est sur cette culture-là que je me suis appuyé pendant toute ma carrière, qui est encore courte – quinze ans maintenant – pour faire des papiers, pour l’appliquer en économie industrielle ou en finance d’entreprise, par exemple. En fait, il s’avère que maintenant, c’est comme cela que tout le monde réfléchit. Par exemple, Esther Duflo a fait sa carrière là-dessus d’un certain point de vue, en associant expériences et données micro, où on suit les gens, sur les questions de développement. Maintenant, cela existe non seulement dans le monde académique mais dans les entreprises aussi : les marketers font la même chose, en suivant les gens et en les ciblant. C’est aussi lié aux évolutions technologiques. J’ai eu la chance d'être là au début de ce développement puisque c’était dans la culture de l’INSEE.

Pierre TESTARD
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