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"Internet ne permet pas d'empoigner la complexité". Interview d'Eric Maillard
[mardi 21 juin 2011 - 10:00]

Expert en influence digitale et directeur général de l’Agence de Relations Publiques Ogilvy, Eric Maillard, qui a vu au cours de sa carrière le Web s’investir progressivement dans les techniques de communication politique, livre un avis partagé sur l’avenir du Web en tant que plateforme de débats et créateur d’idées.


Nonfiction.fr- Est-ce que selon vous, par la démocratie participative qu’il favorise, Internet facilite soit la création soit la diffusion d’une idée politique ?

Eric Maillard- Pour ma part, j’ai tendance à penser que ce n’est pas sur Internet que progressent les idées. On a l’écume des choses sur Internet. On le voit bien d’ailleurs avec certains hommes politiques qui mettent des vidéos rigolotes sur le Web officiellement pour faire passer leurs idées, officieusement pour se donner une image cool et branchée, on est plus dans du personnal branding que dans des idées vraiment profondes. Pour moi les idées, c’est plutôt un groupe de travail, par exemple celui qui avait travaillé sur la neutralité du Web, et qui n’avait d’ailleurs pas eu lieu sur Internet. Même si les think tanks aujourd’hui sont sur le Web et sur Facebook, ce n’est pas ça qui fait leur qualité. Pour le Grenelle de l’Environnement, l’avantage du format Web, c’était la nouveauté.

Je vois Internet comme un outil utile et nécessaire mais ce n’est pas là que les idées se font. Vous donnez le signal qui amène l’écoute des gens mais ce n’est pas ça qui va faire passer d’un point A à un point B idéologiquement. Même si je suis un convaincu d’Internet, je pense qu’en politique il reste un outil de communication et on va composer la pensée sous le prisme de la communication ce qui est à l’exact opposé d’un think tank par exemple, où l’on communique après avoir agi et constitué sa pensée. Internet ne remplace pas la sphère d’influence et de débat de la vraie vie. Il faut les réunions publiques, les experts à aller chercher, les benchmarks internationaux. Internet reste aussi un bras armé dans les élections comme Obama l’a montré. Pour moi, un think tank à la française c’est multiplier les idées sur un sujet puis aller les tester sur le terrain.


Nonfiction.fr- Tout ce qui est de l’ordre d’une communication souterraine- la présence de militants sur les forums, la dissémination de commentaires partisans sur les débats des internautes etc.- ne permet-il pas aux politiques d’orienter le débat ou d’imposer une idée dominante sur Internet ?

Eric Maillard- Oui mais ça reste de l’ordre du buzz. Je suis d’accord sur le rôle politique de certaines discussions ou de débats qui sont orientés sur Internet. C’est sûr qu’un parti comme le Front National s’y prend très bien pour infiltrer des débats sur le Web. Mais tous les dossiers politiques ont une complexité qu’aucun d’entre nous ne peut comprendre. D’un côté on a ces idées très complexes, et de l’autre côté on a la "communication élargie" c’est-à-dire tout ce qui est le recrutement, aller chercher des électeurs, fidéliser, etc.…et qui repose sur le fait de trouver le plus petit dénominateur commun qui permettra à tout le monde de comprendre les enjeux. Sur ce point là, Internet a un rôle absolument clef et évident. Mais sur l’autre point, qui est pour moi le plus important, Internet est encore très faible. D’ailleurs, je n’ai pas d’exemples sous la main qui viendraient démontrer le contraire. Sauf peut-être dans d’autres pays où Internet a une place plus importante dans le débat public, au Brésil par exemple.


Nonfiction.fr- Il y a aussi une valeur explicative, presque pédagogique dans la diffusion d’une idée sur Internet, comme celle de "révolution fiscale" défendue par l’économiste Thomas Piketty   ?

Eric Maillard- Oui ça c’est bien mais ça reste pour moi, de la communication. Ce n’est pas l’idéal d’un Internet qui élèverait le débat national. L’intérêt des gens qui participent sur Internet est vraiment important. Le bon sens apporté par les experts l’est aussi. Il reste à inventer des modèles pédagogiques pour faire mieux passer les idées comme The Guardian qui a développé sur son site une multitude de ressources pour mieux comprendre un sujet à travers les infographies et la data visualisation. Ce n’est pas de la pédagogie qui irait jusqu’à la simplification extrême mais cela permet au contraire de mieux comprendre un sujet complexe. Là on peut construire un point de vue complet sur une question ce qui ensuite amènera peut-être à l’idée.
Lorsque j’ai travaillé quatre mois sur la crise Florence Cassez, je me suis rendu compte que les gens sont en demande de deux choses : la compréhension de la situation et des faits car ils avaient le sentiment de ne pas avoir assez d’informations et de ne pas comprendre les enjeux diplomatiques. Ils voulaient des informations pour pouvoir se faire un avis. Et une fois que leur avis est fait le sujet est clos. La veille stratégique que l’on a sur l’affaire a montré un déphasage entre le rythme médiatique et celui de l’opinion. Les gens en avaient marre qu’on leur dise ce qui était bien ou mal dans l’affaire, ils voulaient les faits avant tout. Mais encore une fois ces informations sont données avec une simplification préalable car la complexité des enjeux diplomatiques reste difficile à comprendre pour vous et moi.


Nonfiction.fr- Que pensez-vous de "l’amateur expert" de Patrice Flichy qui se développe sur Internet via les blogs, en contre-expert ou contre-pouvoir qui serait là pour opposer des idées aux politiques ?

Eric Maillard- Le problème c’est que des Maître Eolas il n’y en a pas quarante, d’ailleurs c’est un des seuls exemples. Oui il permet de soulever de vraies questions. Mais il n’y en a pas tant que ça. Pour moi l’apogée des blogs il y a cinq ans, avait laissé espérer l’émergence d’experts sur Internet mais beaucoup tombent assez vite dans le journalisme plutôt qu’une vraie contre-expertise. Oui cela permet de faire émerger d’autres gens mais la sphère d’influence bascule très vite dans celle des médias traditionnels.


Nonfiction.fr- Et un site comme Telos qui n’est composé que d’experts ou de chercheurs ?

Eric Maillard- Le Web 1.0 proposait déjà ce format. Après, vous avez les réseaux sociaux dont l’idée est : "Quelle force je vais tirer de la participation des gens ?". Le tout donne à voir et à donner des points de vue mais pas à créer des idées. Même en politique, on revient de plus en plus à des fondamentaux, ce qui est le travail de terrain dans la vraie vie. A l’échelle locale pourtant, cela peut marcher. On le voit sur les sites des mairies par exemple où certaines discussions et débats amènent à une prise de décision finale.


Nonfiction.fr- Comment voyez-vous l’avenir d’Internet face au débat d’idées ? Ne pourrait-il pas y avoir une certaine progression technique et idéologique d’ici quelques années ?

Eric Maillard- Je pense que finalement Internet n’est pas le meilleur endroit pour empoigner la complexité. Le format de démocratie participative l’en empêche d’une certaine façon car dans tout débat sur Internet, on a tout de suite le côté un peu partisan qui prend le dessus. Tout cela peut évoluer bien sûr, notamment avec les prochaines élections. Est-ce qu’il y aura quelqu’un d’assez ambitieux pour être dans toutes les discussions et essayer de simplifier la complexité de certaines idées ?
Après on a aussi les limites des usages. Est-ce qu’Internet va vraiment remplacer la télévision ? La question n’est pas de se dire : "est-ce qu’Internet échoue finalement à intéresser les gens sur des vrais débats de fond ?", mais plutôt de voir l’enjeu global derrière les problématiques d’Internet. Comment faire en sorte que les gens s’intéressent à nouveau à la complexité politique en sortant du "jeu" politique qui prévaut sur Internet, la "peoplisation" du politique ? Et c’est là qu’on pourra donner à Internet un rôle vraiment important. Le problème c’est que la norme aujourd’hui, c’est de dire que ça bouillonne et que ça foisonne sur Internet.


* Propos recueillis par Lilia Blaise.

 

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Lilia BLAISE
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