On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Les critiques littéraires de la presse écrite acceptent mal qu’on les accuse de pratiquer une déontologie à géométrie variable. Le milieu littéraire ne serait pas un système clos où régneraient conflits d’intérêts et renvois d’ascenseur. Il serait ridicule d’interdire à un critique d’écrire au sujet d’un auteur de valeur sous prétexte qu’ils se connaissent. Pire, ceux qui formuleraient ces objections seraient des envieux frustrés de ne pouvoir exercer leur pensée librement sur les ouvrages contemporains les plus passionnants et de trouver un journal susceptible de les publier régulièrement.
Déontologie, quand tu nous tiens…
Lorsqu’on ouvre Le Métier de critique. Journalisme et philosophie (Seuil), le dernier livre de Robert Maggiori, critique d’ouvrages philosophiques pour le cahier livres de Libération depuis plus de trente ans, on s’attend à lire un point de vue aguerri sur le sujet. Malheureusement, cet horizon d’attente s’estompe rapidement : la sélection des ouvrages chroniqués par un quotidien comme Libération “ne répond, le plus souvent, à aucun des critères que le public soupçonne ou que les démagogues se plaisent à dénoncer : népotisme, favoritisme, loi des chapelles, flagornerie, subordination aux diktats plus ou moins occultes des éditeurs, des directeurs de rédaction, copinage, renvoi d’ascenseur, influence… À Libération, une règle déontologique interdit, d’une part, que l’on parle des livres des collaborateurs du journal et, d’autre part, qu’un critique qui publie des livres dans une maison d’édition, ou a avec elle un quelconque rapport contractuel se traduisant en termes d’argent, puisse traiter d’ouvrages édités par cette maison” . Il faut croire que la première de ces règles souffre d’exceptions : Béatrice Vallaeys a consacré à son collègue Robert Maggiori un court article très élogieux dans l’édition de Libération du 7 avril dernier, jour de la sortie de son livre…
Pour un livre qui prétend interroger le rôle du critique dans un journal aussi institutionnalisé que Libération, l’entrée en matière est délicate. Robert Maggiori n’est certainement pas le parangon de ce mal endémique de la critique – la modestie de sa plume l’atteste –, et l’on pourrait citer nombre d’exemples dans la presse quotidienne et hebdomadaire aussi discutables par leur nature que déplorables par leur régularité. Il reste qu’on ne peut pas se réfugier derrière l’excuse du mauvais procès lorsqu’on contredit aussi expressément une éthique journalistique élémentaire.
Le Libé de Maggiori
Cela est surtout dommage car le livre de Robert Maggiori apporte par ailleurs des éléments de réflexion intéressants sur la signification du journalisme littéraire à l’heure où les condamnations à mort du critique font florès. Écrit dans un style pédagogique , fluide et constant, Le Métier de critique présente un aperçu de l’évolution d’une forme de journalisme toujours révérée sans être très bien connue. En réalité, il y a très peu de journalistes littéraires en France qui vivent uniquement de leurs critiques. Robert Maggiori en fait partie et son expérience se révèle instructive. Lorsqu’il nous replonge dans le Libération des années 1970, version Sartre et July, nous rappelle les circonstances du meurtre de Pier Paolo Pasolini et de la réception de la nouvelle en France, ou nous décrit les débats enflammés du journal autour des Brigades rouges et du gauchisme foudroyant de l’époque, son livre a une véritable valeur historique. Lorsqu’il nous relate avec émotion la rédaction de nécrologies consacrées à de grands penseurs , la joie que procurent la découverte de perles rares et la révélation d’auteurs quasi inconnus ou les ratés inévitables dans le traitement d’œuvres qui deviendront majeures , il nous éclaire intelligemment sur les plaisirs et affres du critique au quotidien. Il aide enfin à mieux comprendre comment un journal aussi créatif que Libération, notamment grâce aux esprits imaginatifs qui animèrent ses pages culturelles, s’est quelque peu sclérosé au fil du temps jusqu’à devenir parfois trop prévisible.
4 commentaires
Muscle head
Antoine Baeque
Pierre Testard@Antoine Beaque
Antoine Beaque