Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr
Au moment où l'actuelle directrice de la Direction de la prospective du Quai d'Orsay, Marie Mendras, quitte son poste, Nonfiction.fr, web-média dédié aux idées, ouvre le chantier d'une réflexion globale sur la question des outils de prospective et d'analyse stratégique en matière de politique étrangère. Dans cette première contribution, nous proposons l'idée d'un centre de prospective stratégique directement rattaché au Président de la République.
Toute politique étrangère, plongée dans l'urgence du quotidien, la gestion des crises et des échéances diplomatiques, a besoin d'une colonne vertébrale, d'un cadre global de pensée définissant les grands objectifs stratégiques de l'action extérieure étatique .
Pour répondre à ce besoin se sont développées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans la plupart des Etats des structures administratives dédiées à la prospection et aux analyses stratégiques, suivant "la conviction que la bureaucratie est inapte à saisir les transformations du système international et que, entre l'impossibilité de prédire l'avenir avec précision et la gestion au jour le jour d'une diplomatie, il y a une place pour la réflexion prospective, pour l'analyse et l'interprétation du changement, pour l'imagination" . Car, dans un monde complexe aux problématiques transversales, l’enjeu fondamental est bien, selon les termes de l'ancien Secrétaire d'Etat américain Zbigniew Brzezinski, d’articuler la pensée avec l’action .
1. Le dilemme du prospectiviste
Selon le politiste américain Lincoln P. Bloomfield, la prospective stratégique en matière de politique étrangère requiert trois qualités : 1) des projections spéculatives à moyen terme (deux à cinq ans) et à long terme (huit à dix ans) ; 2) des analyses globales et transversales "government-wide" ; 3) des challenges intégrés aux prémisses établies de la politique étrangère .
Tout organisme de prospective se voit, toutefois, confronté à un dilemme structurel. Il doit, d'une part, pour mener à bien sa mission de prospective, s'assurer à la fois de son indépendance vis-à-vis du ministère et d'un horizon de travail à moyen et long terme et, d'autre part, afin que ses travaux aient un impact effectif, être suffisamment influent auprès du décideur politique. Mais plus il gagne en influence sur le ministre, plus il perd en qualité de prospective. Car en effet, pour être influent, il doit s'aligner sur ce qui est pertinent pour le politique, soit les problèmes sectoriels de court-terme . L. Bloomfield décompose la problématique de la prospective en trois points : 1) le dilemme entre l’isolement et l’implication ; 2) la nécessité d’un ministre intéressé aux aspects conceptuels ; 3) l’incertitude chronique de l’influence de l'organisme de prospective et de ses travaux .
Le problème essentiel réside, selon L. Bloomfield, en ce que, face à ce dilemme, tout organisme de prospective a tendance à plier sous les impératifs bureaucratiques de maximisation d’influence auprès d'agents ministériels tenus de mettre en œuvre les politiques dictées par les dirigeants élus . Z. Brzezinski pointe lui aussi cette tendance à glisser du "purpose planning" (soit l’instillation d’objectifs globaux et stratégiques dans la définition de la politique étrangère) au "problem-planning" (soit la recherche de solutions à des problèmes diplomatiques spécifiques et contingents) . Henry Kissinger relevait de même le biais du Policy Planning Staff américain de développer des conceptions communes simplement transposées dans le futur, contre la recherche de véritables innovations conceptuelles .
6 commentaires
NL
http://www.senat.fr/rap/r10-585/r10-585.html
Anonyme
Je partage votre argumentaire. La difficulté se retrouve dans les deux sens : l'ouverture de l'administration au débat universitaire et l'ouverture de cette dernière aux problématiques d' "opérationnabilité" de sa pensée. Le problème relève sans doute du culturel. Mais cela ne doit pas pour autant nous priver d'une réflexion sur l'instrument qui permettrait de rapprocher ces deux univers. L'exemple américain est intéressant. L'Administration Obama a porté à la tête du Policy planning staff une grande universitaire en la personne d'Anne-Marie Slaughter. Mais plus fondamentalement, au-delà de la qualité et de l'ouverture des nominations, il s'agit de réfléchir à l'ensemble de la boucle décisionnelle, de la production du savoir sur lequel s'appuie la décision à la prise de celle-ci, et dans quelle mesure et à quel(s) niveau(x) interviennent l'expert et l'universitaire.
Il se trouve que la Commission des Affaires étrangères du Sénat a chargé le sénateur Joseph Kergueris (si je ne me trompe pas) d'un rapport sur la prospective stratégique. Un rapport d'étape devrait être publié en juin.
S'agissant de la poursuite de la réflexion sur nonfiction.fr, je vous invite à y publier une note sur le sujet. Nous en serions très heureux. Pour ma part, je planche sur une courte note, plus axée "opérationnel", pour début avril.
Bien à vous,
N.L.
Européen
Je pense qu'en effet le milieu diplomatique gagnerait à s'ouvrir, non pas tant au-delà des "grands corps" qui sont en fait assez absents, mais au-delà des diplomates. Cela étant, il faut aussi que les universitaires s'ouvrent de leur côté aux préoccupations opérationnelles d'une part (policy-oriented, comme on dit en Anglais) ce qui est loin d'être toujours le cas : il y a à cela de nombreuses raisons, qui vont du cloisonnement disciplinaire au réflexe de la tour d'Ivoire (et l'exemple français est loin d'être unique ; je me souviens d'une tribune de Joseph Nye dans le Washington Post je crois qui montrait comment ceci se vérifiait aussi aux Etats-Unis, dans un contexte pourtant très différent). Et les universitaires n'ont aucune raison d'être les seuls concernés par cette ouverture : l'expertise n'est pas qu'académique.
Plus largement, ce qui manque, ce n'est pas l'apport scientifique ou méthodique de la recherche à la prise de décision, c'est le débat : interne à l'administration, au niveau politique (au Parlement), sur la place publique, bref à toutes les échelles. Ou alors vous en tenez pour une vision très positiviste de la démocratie. Enfermer une petite équipe, même ouverte aux universitaires, autour du président (de son secrétaire général ou de son conseiller diplomatique) ne règlera rien. Bauer est un bon exemple de cette piste et de ses impasses tant politiques qu'académiques.
A vous lire.
NL
Merci de votre intérêt pour l'article. Il s'agit bien d'une première ébauche de réflexion sur la question de la prospective stratégique, mais aussi plus globalement de la capacité, en France, à faire le lien entre décideurs, administration et recherche universitaire. L'université demeure en France très peu présente dans le processus décisionnel, à quelque niveau que ce soit. Les grands corps tiennent une sorte de monopole des postes, en France ou au sein des institutions internationales. Il ne s'agit pas d'une attaque contre les grands corps. Ceux-ci ont des indéniables atouts et qualités. Mais ce monopole coupe le processus décisionnel de la recherche, c'est à dire du lieu le plus fondamental de création de la pensée. En outre, la méthodologie de la recherche est aussi absente, les membres des grands corps n'étant pas formés à cela. Il s'agit alors de se poser la question du comment insérer dans le processus décisionnel ce que peut apporter la recherche universitaire.
La prospective stratégique semble être un des domaines idoines pour opérer cette insertion. Ensuite, elle a ses propres contraintes : le paradoxe du prospectiviste qui implique entre autre une grande proximité avec le centre du pouvoir. Or, vous le dites vous-même, la politique étrangère se décide in fine à l'Élysée (en tout cas dans notre Ve République). D'où la conclusion d'un outil de prospective stratégique directement en lien avec le Président de la République. C'est une conclusion un peu rapide car il ne s'agit encore une fois que d'une ébauche de réflexion. Mais les premiers éléments sont posés : nécessité d'insérer la recherche universitaire dans le processus décisionnel et dilemme du prospectiviste. Reste la question de la faisabilité, de la forme d'un tel outils, du niveau/moment de son intervention, de sa composition, etc.
@ marcela
Oui, n'oublions jamais les enjeux de pouvoir, qui se posent naturellement avec une particulière acuité pour un tel outil. D'où une réflexion à mener sur la forme, sa composition, et surtout la nature de son lien de rattachement avec le centre de commande (l'Élysée). Mais au-delà, se pose la question de son lien avec le Parlement et plus généralement la place du Parlement dans le processus d'élaboration de la politique étrangère.
marcela
On ne peut dissocier la prospective des Enjeux de pouvoir ..,
mais il suffit de lire l'excellent ouvrage d'Anatol Lievin, sur le nouveau nationalisme américain pour se rendre compte que la prospective est décidée dans les lobbys socio-economiques...