Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

Une suite réussie
Avec La Vie dure de Paula Dumont, nous avons effectivement affaire, comme l’indique son titre, au récit d’une existence éprouvée, "dure"… mais, le moins que l’on puisse dire, c’est que celle-ci n’est pas dure à lire ! Ce deuxième volet autobiographique, qui fait suite à La Mauvaise Vie (le récit d’enfance et d’adolescence de l’auteure) narre les histoires d’amour lesbiennes plus ou moins chaotiques de Paula à peu près entre sa vingtième et sa quarantième années, avec des femmes qui ont essayé de l’aimer, l’ont mal aimée, ou se sont mal aimées. Peut-être les trois en même temps d’ailleurs. Et c’est tout simplement passionnant. De l’extérieur, le livre paraît plus imposant à lire que La Mauvaise Vie. Mais l’écrivaine a su, par sa plume de passionnée de littérature et de sentiments, nous faire oublier le nombre de pages. Et on la suit volontiers dans ses aventures du quotidien, dans ses réflexions. Elle rend la routine palpitante. C’est un beau tour de force !
Paula Dumont nous donne l’impression de devenir intelligents ! Elle enrichit même notre vocabulaire (savez-vous ce que veut dire "imprécations", "acrimonie", "être bégueule", "argutie", "jocrisse", "impécuniosité" ??), à force de disséquer les subtilités des comportements humains. Paula Dumont aime le Verbe et aime les gens. Il suffit de commencer à la lire pour le comprendre. Ses écrits sont d’une étonnante sensibilité. Pas d’une sensibilité féminine, lesbienne ou masculine mais d’une sensibilité humaine, tout simplement.
La simulation du self-control chez la Marquise de Merteuil
Le livre de Paula Dumont constitue une mine d’or pour comprendre comment nous fonctionnons quand nous nous jetons à corps perdu dans l’amour homosexuel sans lui reconnaître ses limites : nous devenons complexes, paradoxaux, fragiles. Paula Dumont fait parfois penser au personnage admirable et souffrant de la Marquise de Merteuil, du roman épistolaire Les Liaisons dangereuses (1782) de Choderlos de Laclos, celle-ci se fait piéger en amour par sa sincérité, son intellect, et son self-control et est présentée, non sans raison, par certains critiques comme l’archétype de "la" lesbienne. Tout comme la célèbre courtisane qui passe pour un modèle d’ascèse, de savoir-vivre, de maîtrise de soi, de sérieux et d’intelligence, dans sa gestion des histoires amoureuses. Paula Dumont "consciencieuse prof de Lettres qui a passé sa vie à compulser des dictionnaires" est loin d’être bête ou rustre. Comme la Marquise, elle écrit de belles missives, tantôt pour elle, tantôt pour les autres. Elle calcule tout. Elle croit qu’elle va créer l’amour par elle-même, à bout de bras et à coup de volonté ("Je n’arrivais pas à prendre au sérieux cette peur de l’amour et du désir sur laquelle elle [Catherine] revenait sans cesse et il me semblait, tant l’amour peut rendre présomptueux, que j’en viendrais facilement à bout" . Elle trouve son plaisir dans l’introspection, l’analyse littéraire, l’écriture analytique (même si elle se méfie chez les autres des analyses "psychololos"). Elle fuit la niaiserie et la naïveté comme une peste. Pour elle, la naïveté est une hérésie, une faute de goût terrible : être prise en flagrant délit de naïveté, c’est le summum de la honte, surtout quand on se revendique, comme elle, Sainte Gardienne de la Franchise et de la Maîtrise, et que l’on adopte une "vision de l’existence où la fidélité à soi-même et la recherche de l’épanouissement personnel sont primordiaux" . Et si, comme c’était déjà le cas il y a plus de deux cents ans pour la Marquise de Merteuil, cet excès de maîtrise, ce refus du lâcher-prise, qui vise pourtant l‘amour, empêchait finalement d’aimer ?
Sa technique de drague se veut moins grossière que celle du débauché - comme dirait l’héroïne de Laclos - à la recherche d’un simple "plan cul", car Paula Dumont, en vertu de son code moral d’esthète surdouée, désire, exige, faire l’amour… mais pas aussi naïvement que tout le monde. Elle n’est pas "tout le monde" ! Elle ne ressemble pas au commun des "pauvres femmes" qui sont assez aveugles pour rester "stupidement hétérosexuelles toute leur vie" . Elle ne joue pas dans la même cour que la majorité des femmes lesbiennes. Non ! Elle, elle ne baise pas que pour le sexe, ni pour des idéaux d’amour mièvres (… même si dans les faits, ça finit quand même par être parfois le cas). Le fin’ amor est un art dont elle serait une des rares personnes à détenir les clés. "Ah la littérature! Quelle invention géniale pour séduire les femmes ! (...) Quels ravages je vais faire auprès des jeunes goudous, à cent ans, quand mon talent sera enfin reconnu !" . La libertine homosexuelle ne rate pas une occasion pour "éblouir par sa culture" et par ses lettres la prétendante qu’elle se sera choisie.
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ESTELLE
franche critique
Juliette Joste
Juliette Joste
le libraire