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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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CNL
Quelle "rationalité" pour le nazisme ?
[dimanche 11 juillet 2010 - 11:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Werner Best. Un nazi de l’ombre (1903 – 1989)
Ulrich Werner
Éditeur : Tallandier
555 pages / 32 € sur
Résumé : Une analyse poussée de la vie d'un responsable des crimes du national-socialisme.
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Rationalité

Qu’est-ce qui amène ce jeune juriste à assumer, des années plus tard, la responsabilité de milliers de morts, pendant la Seconde Guerre mondiale ? Froideur et sérieux poussés à l’extrême ne suffisent pas à éclairer ce chemin. Pendant des années, il a suffi aux historiens, notamment au sortir de la guerre, d’évoquer une image monstrueuse des dirigeants nazis, de rejeter l’extermination dans la sphère de la morale (le "Mal"), ou de la pathologie. Hitler était alors dépeint comme un "démon", secondé de Goebbels, qui, par sa propagande, aurait introduit un "venin" dans le peuple allemand. Par la suite, le paradigme fonctionnaliste a substitué à cette analyse morale une vision mécaniste, qui pouvait conduire, dans sa pire version, à une automatisation totale et impersonnelle du processus. Dans les deux cas – bien plus pour le premier cependant – les acteurs intermédiaires se trouvaient déresponsabilisés en même temps qu’ils disparaissaient du champ de la recherche. Ces approches évacuaient la question du fanatisme. Best n’était ainsi "ni un sadique ni, au sens étroit du terme, un cynique – il se considérait bien davantage comme un combattant idéologique, convaincu que sa supériorité souveraine provenait de sa compréhension plus pénétrante des ‘véritables conditions de la vie’…"  . C’est ici que surgit une notion qui continue, encore aujourd’hui, de faire problème dans l’analyse du national-socialisme : celle de rationalité.

Car Werner Best n’a pas agi en dépit d’une idéologie, mais en fonction d’elle. Dans la représentation völkisch qu’il avait du monde, les peuples supérieurs avaient un droit d’extermination sur les peuples qu’ils ne pouvaient ni assimiler, ni déporter  . Pour ce juriste, il n’y avait aucune contradiction à considérer "…l’idée de ‘vie’ comme source de droit"  . Or cette idée de vie, teintée d’un darwinisme social appliqué à l’échelle des Nations, a pour expression le Volk victorieux. Werner Best a été jusqu’à défendre sa propre vision contre celle d’Hitler, et l’écroulement du IIIe Reich ne fait que renforcer, pour lui, le bien fondé de sa doctrine  . Cette biographie permet de montrer la complexité des diverses visions au sein de l’appareil nazi, et comment le milieu élitiste des juristes völkisch, qui est entré massivement dans les institutions policières, a maintenu sa propre idée du projet national-socialiste jusqu’à la fin de la guerre, parfois en congruence, parfois en opposition avec les autres producteurs de sens du Behemoth nazi.

Le livre de Herbert trouble le lecteur. Les exécutants de la politique de génocide n’ont rien à voir avec des fous fanatiques, ni avec de gris administrateurs bureaucratiques. C’est la conjonction des deux éléments "Sachlichkeit, froideur, attitude volontairement ‘dure’, d’une part, disposition inconditionnelle au travail, ambition universitaire et radicalisme idéologique, d’autre part"  , qui conduit à la "Solution finale". Dans ce cadre, la raison n’est d’aucun secours, elle vient même légitimer l’action radicale : "La condition décisive pour pouvoir commettre le Mal absolu, ce n’est pas un manque de réflexion sur l’objectif à atteindre, mais bien au contraire un effort extrême pour se créer une bonne conscience en s’orientant sur les objectifs supérieurs qu’indique l’idéologie"  .

Ce que prouve l’itinéraire de Werner Best, c’est que la raison, catégorie suprême de l’Aufklärung et des Lumières, ne conduit pas de toute nécessité à l’humanisme. Dans le cas des juristes völkisch, une vision totalement rationnelle où la "biologie criminelle" et le "racisme anthropologique"   tiennent une bonne place, a permis de justifier l’extermination en masse. En ce sens, l’étude de cas de Herbert rejoint les conclusions d’Enzo Traverso sur la violence nazie, qui la perçoit  non pas comme une exception dans l’évolution de l’Occident, mais bien comme une synthèse particulièrement aboutie des violences coloniales, de la politique pénitenciaire et des classifications biologiques  . Raison et déraison n’ont alors plus rien à faire dans l’analyse  .


Herbert a opéré un certain nombre de révisions historiographiques fondamentales – comme montrer la responsabilité essentielle de Werner Best dans la déportation des Juifs danois   – et il livre, dans cet ouvrage, un modèle du genre, dont la piste a été suivie des années plus tard par un Michael Wildt  . La traduction française, expurgée des notes de bas de pages  , permet au public français de découvrir ce livre de grande qualité, à la lecture parfois ardue. Les spécialistes l’auront déjà lu en Allemand, comme pour la dernière biographie en langue française d’Himmler  , mais les passionnés y découvriront un ouvrage hors du commun, dans sa méthode comme dans ses résultats.

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3 commentaires

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JacquesBolo

27/08/10 18:30
Encore quelqu'un qui considère de façon volkish (raciste) que les mots sont intraduisibles. C'est précisément une position au pire anti-Lumières que j'ai déjà analysée à propos du livre de Faye (voir: http://www.exergue.com/h/2006-08/tt/traductibilite01.html), et au mieux puérilement pédante (avec quand même un coté élitiste douteux).

En outre, cette nouvelle explication des causes du nazisme, me paraît tout aussi douteuse que les autres (surtout si elle vise à les remplacer totalement).
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Nicolas Patin

20/07/10 23:11
Cher Monsieur Boriliens,
Merci de vos remarques. Je pense effectivement que l'opposition rationalité/irrationalité est centrale dans la compréhension du nazisme - ou plutôt de la manière dont les historiens écrivent et décrivent le national-socialisme. Il reste encore beaucoup à faire sur ce sujet.
Merci.
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Pierre M. Boriliens

18/07/10 16:32
Bonjour,

Vous utilisez à plusieurs reprise les mots völkisch ou das Volk. C'est aussi intraduisible que Sachlichkeit et les mots français populaire ou peuple passent à côté d'une connotation fondamentale en allemand, que l'on doit à Herder (et que Kant déjà dénonçait). Pour ce philosophe, violemment opposé aux Lumières, les peuples ont une âme qu'ils tiennent de Dieu, alors que pour Montesquieu, par exemple, les peuples se définissent plutôt par des us et coutumes qui relèvent de l'histoire, de la géographie, etc. Je simplifie, bien entendu. Il existe ainsi un courant de pensée, que l'historien Zeev Sternhell nomme Les anti-Lumières dans l'ouvrage éponyme et qu'il suit en détails tout au long du XIX siècle presque jusqu'à aujourd'hui.

Alors effectivement, avec ce Volk pourvu d'un âme, il est tout-à-fait possible d'appeler la "science" à la rescousse, sous la forme du darwinisme social, des théories racialistes, etc. pour tâcher de "démontrer" rationnellement la supériorité d'un Volk sur un autre, puis, une fois la "démonstration" faite et les conséquences tirées, procéder avec toute la Sachlichkeit voulue à la mise en oeuvre que l'on sait.

Je vais bien entendu lire l'ouvrage d'Ulrich Werner, que vous présentez de manière passionnante, pour voir dans quel sens il pense qu'avec le nazisme nous serions au-delà de l'opposition rationalité/irrationalité, car c'est une question qui me paraît fondamentale, encore aujourd'hui...

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