On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

*Une autre critique de La justice des vainqueurs a été publiée par nonfiction.fr.
La Justice des vainqueurs est un copieux recueil d’articles consacrés à "la criminalisation de la guerre", à "la guerre humanitaire", à l’universalité des droits, à la "guerre globale préventive", à l’impérialisme, aux raisons du terrorisme, ainsi qu’aux prolongements de la brèche juridique ouverte par le procès de Nuremberg à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.
Son auteur, Danilo Zolo, est professeur de droit et de philosophie du droit international à l’Université de Florence, et a déjà publié plusieurs ouvrages, traduits dans de nombreuses langues. Le livre, publié en italien en 2006, possède toutes les apparences du sérieux : une bibliographie très complète et spécialisée, un index des noms, des références historiques, juridiques et philosophiques précises : autant dire qu’il ne s’agit pas d’un petit essai à l’emporte-pièce.
Il y a toutefois, comme on dit, un malaise. Dès la quatrième de couverture, l’argument provoque un effet de "déjà lu" ou, plutôt, d’"inquiétante familiarité" ; qu’on en juge: "Il y a une "justice sur mesure" pour les grandes puissances occidentales, qui jouissent d’une impunité absolue pour les guerres d’agression de ces dernières années, présentées comme des guerres humanitaires ou comme des guerres préventives contre le terrorisme. Et il y a une "justice des vainqueurs", qui est appliquée aux vaincus et aux peuples opprimés. La situation est favorisée par la connivence des institutions internationales, le silence d’une grande partie des juristes universitaires et la complicité des médias. En réalité, seule la guerre perdue est un crime international".
On a là tous les poncifs de la rhétorique paranoïaque et de la théorie du complot qui fleurissent aujourd’hui : les "grandes puissances occidentales" contre les "peuples opprimés", la "connivence" des puissants, la malfaisance des "institutions", l’internationalisme (pour ne pas dire le cosmopolitisme – mais si : il utilise le mot à propos de l’ONU), l’omertà des gens en place et, bien sûr, la complicité des médias – tous éléments d’un complot que l’auteur se fait fort de dévoiler ("en réalité").
Le livre est-il plus subtil que ce catalogue de fantasmes infantiles ? On peut croire que oui, du fait qu’il déploie, grâce aux compétences intellectuelles de son auteur, des argumentations approfondies, étayées par des références historiques et juridiques précises. Mais l’on déchante vite. En effet, la conclusion de chacun des articles aboutit invariablement aux mêmes poncifs : le droit ne serait que la dissimulation de la force, et les puissants ont, de toute façon, toujours tort. En outre, les sophismes et manipulations rhétoriques abondent, qui lui permettent de tordre une réalité complexe dans le sens qui conforte sa vision du monde.
Ainsi, l’auteur ne semble pas faire la différence entre un crime, un crime de guerre et un crime contre l’humanité, de sorte que sont mis sur le même plan les bombardements d’Hiroshima ou de Dresde et les camps d’extermination nazis. Il ne semble pas non plus faire la différence entre une guerre menée au nom d’une institution internationale et une guerre menée par un pays contre un autre, de sorte que sont mis sur le même plan l’intervention sous égide de l’ONU au Kosovo et la guerre américaine en Irak - ce sont pourtant des nuances qui peuvent avoir leur pertinence lorsqu’on prétend réfléchir à la notion de justice internationale.
Il va de soi dans ces conditions que pour l’auteur, le Tribunal Pénal International n’est qu’une entreprise de règlement de comptes des méchantes grandes puissances contre les pauvres peuples malencontreusement entraînés dans des entreprises malheureuses (mais qui ne sont jamais qualifiées de "génocides", ni pour la Bosnie ni pour le Rwanda) : ainsi, Milosevic a été "démonisé", et l’intervention en ex-Yougoslavie ne fut qu’une "guerre d’agression dite "humanitaire" contre la République yougoslave".
10 commentaires
May-kashara
Je partage le ton de cette critique, sauf sur un point : est-il indispensable de ramener la question à l'antisémitisme ? Ce qui rejoint un questionnement plus général sur notre époque : à l'instar de l'insulte de "collabo" de l'après-guerre, cette étiquette collé assez aisément, penser comme le stade ultime de l'abjection, doit-il justement être employé dans ce sens au risque même de dévoyer le véritable enjeu recouvert par le dit terme ?
N'ayant pas lu cet ouvrage, je me risque à vous posez cette question, tout en acceptant bien sûr le fait que vous êtes mieux placé que moi-même pour jauger la pertinence de cette attaque quant au contenu de ce livre.
Toutefois, je le répète, je partage comme énormément de gens énormément de sentiments négatifs à l'encontre du droit international.
Par exemple, l'arrêt rendu par la Cour International de Justice en 2007 pour répondre au litige entre la Bosnie-Herzégovine et la Serbie-Monténégro sur la question du génocide. Cette décision m'apparaît très dérangeante sur deux points.
D'une part, la méthode retenue par la CIJ pour entrainer la responsabilité d'un État dans un cas ici extrême qui tombe à plat en retenant une méthode beaucoup trop stricte (reprenant une jurisprudence de la même Cour de 1986 entre le Nicaragua et les États-Unis...).
D'autre part, l'idée retenue que la simple constatation par l'arrêt que la Serbie -même si elle ne peut se voir imputée la responsabilité en droit international public- a violé son obligation d'information et de prévention en n'empêchant pas (notamment) le génocide de Sebrenica, se suffit à lui-même (suivant un mode de "réparation", la satisfaction, très répandue en droit international) me choque personnellement.
Or, justement l'attitude de l'auteur qui ressort du résumé et de la critique m'apparaît doublement condamnable, précisément parce que l'auteur se prévaut de sa qualité de juriste (partagée bien sûr avec celle de philosophe, ce qui emporte indéniablement beaucoup de choses...) :
i) Comme il est déjà dans cet article, il ne peut être vu comme pertinent de sacrifier à une critique qui se veut juridique et précise, la complexité de la réalité. Il est intuitivement assez naturel de se sentir révolté par l'état de la "justice international" surtout parce qu'il y'a une somme d'attentes énormes qui lui est attachée. Néanmoins, de mon point de vue l'intérêt d'un livre documenté et référencé est d'éviter de tomber dans une critique intuitive dévoyant la réalité complexe des faits. Certes, cette complexité ne doit pas interdire de prendre position mais cela nécessite toutefois une méthode solide (ce qui signifie surtout de s'éloigner de la théorie du complot).
ii) Le problème est d'autant plus grand quand on s'aperçoit que ce genre de pamphlet reproduit un deuxième travers : en s'essayant à une critique globale, systématique et en bloc, elle semble mettre tous les acteurs du droit international dans le même sac. Pourtant, l'auteur devrait en être la preuve, il existe une part importante des juges, des universitaires, des juristes de droit international, qui sans être majoritaires ; ne peuvent être niée dans leur existence même afin de recréer un terrain fertile à la simplification. Un des principes classiques d'une juridiction est le principe de collégialité. Ce qui s'exprime en se limitant au droit international, à l'existence d'opinions dissidentes lors des jugements. Encore une fois, cela n'emporte pas la conséquence que la majorité trouve une contre-poids efficace, mais marque l'existence de tensions, de débats qui par leur existence interdit de condamner un domaine entier comme une Babylone des temps modernes.
Bon, veuillez excuser la longueur de cette réponse, mais il me semblait important pour moi de m'exprimer sur ces différents points.
dupont-dupond
Mais bon, arrêtons là, puisque madame heinich est de mauvaise foi et qu'elle en a elle-même fait l'aveu à 12h46 : ses amalgames, à ce qu'il paraît, concernaient "l'antisémitisme", d'une part, "le déni ou le mépris du droit", d'autre part, et non, "l'objet explicite du livre de Zolo qu'est la justice des vainqueurs". Autant dire que madame heinich a ici commis : un article-prétexte.
Ce n'est pas bien.
ln
nathalie heinich
ln (suite)
Trêve de bavasseries, et d'anachronisme : c'était bien l'extrême-gauche, qui dans l'entre-deux-guerres, était en première ligne dans le combat contre une extrême-droite dont une des thématiques favorites était l'antisémitisme.