On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

* Une autre critique de Chicago 1910-1930. Le chantier de la ville moderne a été publiée sur nonfiction.fr.
Dans cet ouvrage auréolé du prix de la ville à lire 2010, Jean Castex analyse l’émergence du modèle urbain contemporain de Chicago à travers l’étude des périodes 1910-1930, fondatrices et déterminantes. Ville avant-gardiste et capitale de l’exportation de céréales, Chicago connaît au début du XXème siècle une croissance démographique importante qui incite les élites à organiser et réguler l’évolution chaotique de la ville. Le "plan Burnham" élaboré lors de la période 1906-1910 vise alors à rompre avec la ville du laisser-faire et sera mis à l’épreuve du réel entre 1912 et 1935.
Historien de l’architecture et docteur en urbanisme, l’auteur recherche et analyse avec acuité les moindres détails des transformations qui ont forgé la ville moderne, tout en focalisant cependant son étude sur les transformations spatiales et architecturales du centre-ville. Il ignore de fait les mutations sociales qui touchent Chicago à cette époque. S’inscrivant dans les traces de l’architecte italien Gianfranco Caniggia, Jean Castex propose une "lecture" typologique de la ville, car "lire les bâtiments, lire une ville rendue mobile par son évolution (…) veut bien dire chercher à comprendre leur structure". Outre l’abondance de documents d’archives, la profondeur de l’analyse architecturale tient notamment au fait que l’auteur étudie séparément l’évolution des différentes structures résultant du "plan Burnham", les gares, les boulevards à étages, la rivière et les gratte-ciels. Mais au-delà d’une description formelle de l’évolution des structures urbaines, et c’est ce qui fait tout l’intérêt de l’ouvrage, l’auteur analyse les mutations dans les manières de concevoir et de faire la ville, tant au niveau des rapports de forces entre les acteurs qu’aux négociations politiques ou qu’à la conception architecturale.
Le rêve d’une ville moderne
Dans une première partie, l’auteur détaille l’émergence et la conception du plan qui guida durant une trentaine d’années les aménagements du centre-ville. Ce "plan Burnham", initialement d’origine privée puisqu’il répond à une demande du Commission Club, un regroupement de banquiers et d’hommes d’affaires, vise à réorganiser le plan fondateur de la ville, instauré en 1830 et de plus en plus inadapté aux enjeux du XXème siècle. La vision urbaine de Burnham rejoint celle de Pierre Hénard à propos de la Ville de l’Avenir, qui ne peut naitre "que d’une transformation (de) la rue et (de) la maison, ces éléments constitutifs primordiaux de la Cité". La ville de l’avenir est alors "une ville de superposition, d’une complexité plus grande qui touche à la fois son sol multiplié et ses édifices modernes tirés en hauteur".
Cernées par le lac Michigan à l’est, par la rivière Chicago à l’ouest et au Nord ainsi que par la forte densité des voies de chemin de fer, les possibilités d’extension du centre des affaires (le loop) se trouvent particulièrement limitées au regard des ambitions commerciales et économiques qui agitent la ville. Il s’agit par ailleurs d’une époque où la classe moyenne s’enrichit, devient avide de confort et incite elle-même à la modernisation de la ville. De fait, le contexte économique des années 1910 auquel s’ajoute la croissance démesurée de la population et du taux de motorisation, voit l’urgente nécessité de passer du plan théorique à la mise en marche effective de la modernisation urbaine.
Ce "plan Burnham" qui oriente clairement une recomposition de la ville vers des intérêts capitalistes deviendra à force de propagande et de pression sur les différents acteurs de la ville un plan public, officialisé en 1909 par la création de la Chicago Plan Commission, présidée par Walker Moody. Jean Castex révèle alors l’importance de Chicago sur l’échiquier mondial de la réflexion urbaine, les influences qui orientent la conception du plan ainsi que l’innovation pluridisciplinaire dont sa mise en œuvre fait preuve. Car pour Moody, "le planificateur moderne n’est plus seulement un architecte ; il est un personnage composite – architecte, ingénieur, promoteur, journaliste, éducateur, conférencier, juriste et, par-dessus tout, diplomate".
La mise à l’épreuve du plan au réel
L’enjeu de la réalisation du plan est alors de créer de l’espace constructible dans un centre-ville réduit à un kilomètre carré et d’organiser un réseau qui puisse juguler en un si petit espace un nombre croissant de flux. Or, selon Jean Castex, la rivière joue un rôle particulièrement structurant dans ce projet de modernisation car "l’élément géographique oriente le devenir de l’histoire morphologique". Attirant aux alentours des années 1850 de nombreuses industries et activités marchandes, la rivière devient rapidement congestionnée et les activités du loop se sont progressivement retranchées derrière les entrepôts qui la bordent. Le "plan Burnham" visa justement à réintroduire la rivière dans le loop, à réutiliser la rivière comme élément de "suture" entre les deux parties de la ville. Cela passe alors par une modification des tracés des voies de chemin de fer, par la construction de ponts mais aussi par la mise en place de droits aériens qui vont permettre de construire des gratte-ciels le long des rives.
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