Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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Dans un texte célèbre, Descartes écrit que "si je regarde par la fenêtre des hommes qui passent dans la rue, (…) je dis que je vois les hommes. Or que vois-je sinon des chapeaux et des vêtements, sous lesquels pourraient se cacher des automates ?" . Comment puis-je savoir que j’ai affaire à de véritables hommes et non pas à des automates ? Je peux bien descendre dans la rue, retirer aux hommes qui y passent vêtements et chapeaux, je ne verrai jamais rien d’autre qu’un corps. Or toute la question est de savoir si ces créatures sont des êtres humains, c’est-à-dire si elles ont une âme ou un esprit, et non pas un corps. Je pense être entouré par des êtres humains, et je pense le savoir. Mais comment le sais-je ?
Cette manière de poser le problème de la connaissance de l’existence d’autres esprits est caractéristique de la métaphysique dualiste cartésienne. La difficulté que Descartes reconnaît à savoir en toute certitude que d’autres esprits existent est liée à la conception de l’esprit qui est la sienne. Ce n’est que parce qu’il conçoit l’esprit comme constituant une sorte de domaine intérieur séparé de multiples manières du monde extérieur, qu’il en vient à se poser la question de savoir comment il est possible d’accéder à cette forme d’expérience intérieure.
Cette conception pose toutes sortes de problèmes. Est-il vrai que je ne peux percevoir de l’autre que son corps, de sorte qu’il ne me soit possible d’accéder à ce qui se passe dans son esprit qu’en déduisant de son comportement ce que peut bien être son état d’âme ?
L’âme à fleur de peau
Wittgenstein s’est notoirement employé à mettre en doute cette conception dualiste. Si je vois quelqu’un se tordre de douleur sous l’effet d’une cause évidente, je ne dirais pas que les sentiments qu’il éprouve me sont cachés. Je ne dirai pas que je devine seulement ce qu’il éprouve. L’incertitude dans ce genre de situations n’est pas de mise. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas de place pour des degrés de certitude et d’incertitude : il existe des cas de figure qui ne laissent place à aucun doute ; il en est d’autres qui sont plus complexes ; et d’autres enfin où je ne parviens pas à me figurer ce que l’autre éprouve réellement.
Un cartésien répondrait que, quoi qu’il en soit, nous n’avons pas d’accès perceptif à la douleur, aux pensées et aux émotions de l’autre. Mais cela même est douteux. Pour reprendre l’exemple de la souffrance, je n’infère pas la souffrance à partir du comportement qu’adopte un autre individu, je la vois. Je ne déduis pas l’existence probable de quelque chose qui serait située à l’intérieur à partir de quelque chose qui serait située à l’extérieur. Je vois la joie, l’indifférence, l’intérêt, la torpeur, etc., aussi clairement que je l’éprouve moi-même. Je vois la joie d’un enfant qui ouvre ses cadeaux d’anniversaire .
Le corps, de manière générale, n’est pas une chose purement matérielle, et ses mouvements ne sont pas de purs mouvements physiques. Le comportement corporel d’un autre individu est imprégné du sens de la subjectivité. Nous voyons l’hésitation dans le mouvement des mains, nous voyons les yeux de l’homme en colère nous foudroyer. Voir un autre individu vivre et agir sous mes yeux, c’est aussi bien voir son âme.
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nina748
LHARANG