Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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"Serons-nous encore français dans trente ans ?" . A quelques années de sa prescription, cette question resurgit autrement dans le "Grand débat sur l’Identité Nationale" : "Qu’est-ce qu’être Français aujourd’hui ?" .
En attendant les lignes mythologiques de démarcation de ce qui serait la "qualité de français", les réponses politiques sont là : alimentations de soupçons et durcissement des mesures restrictives à l’égard des étrangers, discriminations de Français ayant l’air d’étrangers. Loin des constantes conjoncturelles que ces débats révèlent , ce phénomène est le fruit de l’institutionnalisation d’une double rupture qui vise les limites de l’existence nationale des étrangers (frontières externes) et divise les catégories sociales au sein de la nation Française (frontières internes) .
Ce sont les raisons, imbrications et implications de cette ‘‘altérisation’’ que l’ouvrage collectif Les nouvelles frontières de la société française tente d’éclairer . Pour en rendre compte, l’angle d’attaque privilégié est la question de la ‘‘racialisation’’ de la société, c’est-à-dire les logiques et les processus visant à définir les individus en fonction de la couleur de leur peau, leur origine, leur culture ou leur religion. Double pari ambitieux que les auteurs se donnent en prenant cette perspective scientifique éminemment politique, quasiment inexplorée empiriquement dans les sciences sociales françaises.
Sources à l’appui, les auteurs essayent de comprendre et d'interpréter les dynamiques qui racialisent les identités individuelles et collectives de la société française. Non moins pertinente, une réflexion épistémologique sur la question "raciale" et le métier des sciences sociales traversent les questionnements posés et soulevés sur le terrain. Les enquêtes ici présentées font ainsi tout l’intérêt de l’ouvrage, permettant aux lecteurs d’approfondir une première réflexion, qui mène à la volonté de savoir, concrètement, comment cette racialisation se produit .
Quatre perspectives sous-tendent les vingt-quatre contributions qui vont de l’historicité des intentions et modalités de nos frontières actuelles aux stratégies que les acteurs mobilisent pour pouvoir "s’en démarquer", en passant par les paradoxes qu’elles impliquent dans les pratiques quotidiennes. Parcourir l’ensemble des écrits est inutile et risqué puisqu’il serait facile de se disperser dans les principales idées du texte. Je retiendrai quatre dimensions transversales qui éclairent la légitimation et l’impact des frontières dans la France contemporaine.
Tracer les frontières, problématiser la racialisation
Si les quatre dernières décennies de l’histoire française constituent un laboratoire incontestable de ce que racialiser veut dire, ces frontières ne sont pas si nouvelles ! C’est ce que les auteurs nous suggèrent dans la première partie de l’ouvrage, en montrant comment et pourquoi – d’une période à l’autre – certaines catégories de la population n’entrent pas dans les rangs légitimes de la Nation. Ainsi, lorsqu'au XIXème siècle la bourgeoisie ne s'est plus sentie menacée par l’aristocratie, la conception de l'assimilation de la population "indigène" s’est transformée de modalité de rassemblement à moyen de domination .
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