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critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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La traduction a-t-elle une histoire?
[mercredi 28 avril 2010 - 22:00]
Langue française
Couverture ouvrage
Traduire en francais du Moyen Âge au XXIe siècle
Giovanni Dotoli
Éditeur : Hermann
Résumé : Peut-on faire une histoire de la traduction? Ce livre érudit n'y répond pas mais permet aux curieux de s'orienter dans une tradition encore peu connue.
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Pourtant, ce ne sont pas aux pratiques et aux présupposés de ces "gens de langue" que la traductologie s’intéresse ; au XXe siècle surtout, leur savoir est systématiquement rejeté du champ de la réflexion sur l’échange linguistique. Pourtant il n'est pas évident que la traduction d'un roman soit un matériau mille fois plus riche d'enseignement sur la traduction en tant que processus ou en tant que problème que la rédaction du serment de Strasbourg ou la production en une vingtaine de langues du livret d'entretien d'un Airbus. La concentration du discours de la traductologie sur des phénomènes autrement difficiles à saisir — car la valeur "littérature" n'est pas moins floue que l'étiquette "traduction" — suffirait peut-être à elle seule à expliquer la stabilité de ses motifs et de son vocabulaire. Elle relève sans doute d'un a priori profondément enraciné dans notre culture, et qui donne à l'expression littéraire une place primordiale, mais c'est là justement le problème : ce que l'on dit de la traduction nous parle d'abord et surtout de la littérature.

Dotoli nous parle très bien de l'expression littéraire, dont il a une conception large et subtile ; son maître dans ce domaine est Henri Meschonnic, ce qui n'est pas peu dire. Mais pour poursuivre son ambition encyclopédique, il est bien obligé de s'appuyer sur des travaux plus spécialisés — de Michel Ballard et de Renée Balibar pour le Moyen Âge, de Jean Balsamo pour la Renaissance, d'Olivier Milet pour la traduction des textes sacrés, et de l'incontournable Antoine Berman pour le romantisme. Érudit généreux et accueillant, Dotoli accepte et intègre les travaux de ses prédécesseurs, sans chercher à les confronter ou les départager. Mais si les enjeux de la traduction littéraire ont peu varié au cours des siècles, il n'en va pas de même quant au discours traductologique. Il y a au moins un aspect de cette discipline où le champ, loin d'être unifié, se divise de façon inconciliable.

Pour Walter Benjamin, dont Berman est le héraut et le propagateur en France, l'œuvre littéraire n'est pas un acte de communication. Sa traduction vise non pas une impossible équivalence d'effet, mais un déploiement de son sens intérieur et  la révélation du "pur langage" dont elle est la coquille. Cette mystique de la langue, dont les racines seraient à trouver moins dans l'histoire de la traduction ou l'histoire littéraire que dans la spéculation théologique de l'époque romantique, est à notre avis fondamentalement incompatible avec la pratique de la traduction, qu'elle soit littéraire ou non. Sans doute est-ce pour cette raison que la prétendue "théorie benjaminienne" convient si bien à la traductologie universitaire. Évidemment, Dotoli ne s'est pas fixé comme but d'aborder ce profond clivage entre l'argument a principio sur l'objet "ineffable" de la traduction, et les multiples approches qui partent de l'étude des traductions elle-mêmes, mais, en donnant autant de place aux déclarations dans la tradition benjaminienne qu'aux observations venant d'horizons plus sensibles à la langue et aux travaux des traducteurs eux-mêmes, il se condamne à une certaine incohérence.

Dotée d'une excellente bibliographie, Traduire en français sert surtout à orienter les curieux dans une tradition relativement peu connue, et qui accompagne nécessairement l'évolution plus générale d'une littérature nationale dans ses rapports avec l'étranger. Ce n'est pas un reproche que j'adresse à ce livre érudit, abordable et attachant en disant que M. Dotoli ne resoud pas l'énigme de savoir si la traduction elle-même peut avoir une histoire. Mais c'est une déception.

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