On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Cet ouvrage, bref et incisif, particulièrement clair, devrait ouvrir un important débat. Se proposant de renouveler la pensée républicaine française à la lumière de la philosophie politique anglo-américaine et de la théorie sociale critique, Cécile Laborde, à partir des questions soulevées par le port du foulard islamique en France, cherche à éviter le double écueil du normativisme (qui pourrait conduire à négliger la place centrale du concept de laïcité dans le champ politique français) et du contextualisme (qui privilégierait la spécificité du républicanisme français). Son projet, intégrer à la théorie normative une réflexion sur les rapports entre l’idéal et le réel, est précisé dès le début de l’ouvrage : "Cette grille de lecture me donne les moyens de mettre en évidence les apories symétriques dont souffrent les deux approches, et qui ont à voir avec l’articulation entre faits et normes dans la pensée républicaine française, qu’elle soit classique ou tolérante. Ainsi, ce qui manque au républicanisme classique est une théorie sociale, qui mette à nu les imperfections de la république "réelle" par rapport à la république idéale. De son côté, le républicanisme tolérant pèche par excès de pragmatisme […] et peine à articuler la critique sociale à l’application des principes républicains normatifs. En somme, le républicanisme classique souffre d’un déficit sociologique, et le républicanisme tolérant souffre d’un déficit normatif " . Cette volonté de se démarquer tant du républicanisme officiel, un "catho-républicanisme", que du républicanisme "tolérant" ou "ouvert", c’est-à-dire du multiculturalisme, fait du concept de non-domination, emprunté à P. Pettit, le concept fondamental du républicanisme critique.
Définie comme relation de pouvoir arbitraire, la notion de domination a l’avantage de mettre l’accent non sur les questions d’identité mais sur celles de pouvoir. En outre, notion collective et non individualiste, elle vise des groupes qui n’existent pas en dehors du rapport social, que C. Laborde nomme utilement "classes de vulnérabilité", auxquels, dès lors, on appartient non par essence mais par assignation. La démarche de Pettit étant, selon l’auteur, assez déconnectée des questions de philosophie politique appliquée (ce reproche ne me paraît pas totalement fondé), l’apport spécifique de C. Laborde se situe dans sa volonté de s’intéresser aux formes contemporaines de domination.
Son ouvrage est divisé en trois chapitres, chacun d’eux examinant au prisme de la non-domination les principes de la devise républicaine : la liberté, appréhendée sous l’angle de l’autonomie individuelle et de l’émancipation de l’oppression religieuse, l’égalité, comprise comme reposant sur la neutralité religieuse de la sphère publique, et la fraternité, comme expression de la loyauté civique à l’égard de la "communauté des citoyens" (selon la belle expression de D. Schnapper).
Liberté et éducation à l’autonomie
La liberté républicaine exige-t-elle de tolérer ou d’interdire le foulard islamique ? Les termes du débat entre tolérance et "laïcisme" sont parfaitement posés, à l’aune du principe de laïcité. Celui-ci recouvre deux idées distinctes : pour l’une, il se contente de prôner une séparation stricte des ordres de la foi et de la politique alors que pour l’autre il implique une attitude de combat à l’égard des croyances religieuses. En d’autres termes, s’opposent ici neutralisme et perfectionnisme (ou, dans le vocabulaire rawlsien, libéralisme politique et libéralisme compréhensif).
Le républicanisme classique voit dans l’interdiction du foulard une manière d’approfondir les valeurs centrales de la laïcité, tout particulièrement la visée d’une éducation civique universelle. Aussi soulignera-t-on d’abord le rôle de l’Etat éducateur dans la promotion de la liberté comme autonomie rationnelle, ce qui implique de lutter contre les croyances incompatibles avec la pensée libre et la citoyenneté éclairée. On analysera ensuite le foulard comme une figure de la domination religieuse et patriarcale. On considérera enfin que, l’école étant un espace particulier, un espace d’éducation à la liberté, l’interdiction du foulard en son sein répond parfaitement à l’objectif d’auto-émancipation des jeunes filles.
3 commentaires
La République est mon choix
J'ai trouvé un élémént de réponse :
"La République est-elle dépassée ?
Notre République est un singulier mélange composé d'idéaux politiques, de principes moraux et de valeurs sociales, porté à sa base par un triptyque émancipateur (Liberté, Egalité, Fraternité) qui a réellement pris corps aux XVIIIème siècle. Ce lointain siècle critique des Lumières nous a légué cette lourde charge - raisonnée et émotionnelle - sur laquelle s'est érigé, au-delà des abstractions idéologiques, tout un ensemble de constructions institutionnelles, évolutives, qui n'ont pas toujours été à la hauteur des espérances et des utopies d'une fraternelle République universelle souhaité par ses fondateurs-constructeurs se voulant éclairés. La République nous sensibiliserait-elle encore ?
La République – que l'on ne confondra pas avec la démocratie – a souvent été mise, par incantation ou propagande, à toute les sauces – même les plus anti-démocratiques – lui faisant perdre cette fonction rêvée d'affranchissement des intérêts égoïstes oppressifs (ou collectifs niveleurs). La chose publique pouvait se trouver sans difficulté au service de structures dominantes privées particulières (politiques, religieuses, économiques, etc.) détournant ses fonctions promises, totalement ou en partie. Détournée, instrumentalisée, manipulée, absolutisée, essentialisée, idéalisée, la République n'en finissait pas de désespérer ses premiers amours sincères et terminait de mobiliser les indécis. Le désenchantement contemporain, qui semble atteindre la notion de République, vide cette dernière de son contenu tout à la fois pluraliste et libéral, philosophique et pratique. Incolore et inodore, slogan publicitaire, marqueur identitaire, logo commercial à valeur ajoutée, simple mot sans contenu précis (« tous républicains », de l'extrême-droite à l'extrême gauche), la République semble être vouée à rester confinée dans les livres d'histoires (genre « la République de papa »), sans avenir effectif. Faute majeure, elle ne serait plus à la mode à l'époque de l'alter-mondialisation marchande.
Comment une République qui aurait comme fondement le souci de l'intérêt général (sans être anti-individualiste), le bien commun respectueux, s'associant avec la justice sociale, la solidarité, l'instruction et la laïcité, pourrait être si facilement évacuée d'un revers de manche, tombant au champ de bataille du relativisme généralisée à tous les étages, à l'oubli de ses racines et de ses histoires (de ses côtés clairs comme obscurs) ? Aurait-on épuisé l'exploration de ses voies (voix) potentielles ? Au risque de paraître à contre-courant, pas assez « révolutionnaire » ou « conservateur », elle semble être non seulement d'actualité mais encore mobilisatrice de fortes prospections. Pas à vous ?
Valéry RASPLUS
L'auteur vient de publier « Des Lumières aux nouvelles Lumières » dans la revue Des lois et des hommes, n° 6, année 2008.
jeudi 2 octobre 2008"
http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2008/10/02/2070-la-republique-est-elle-depassee
Alain Policar
Sylvain Reboul
Par contre on ne peut accepter une coutume machiste et ouvertement discriminante qui viserait à exclure de la sphère publique les femmes en tant que personnes reconnaissables, susceptibles d'exercer une fonction sociale libérale minimale et plus largement toute mascarade du visage dans l'espace public qui dénierait par principe et cela sans aucune ambiguïté possible, l'idée même de responsabilité personnelle indissociable de l'exigence de liberté individuelle et des droits égalitaires qu'elle implique .
Cette exigence civique de la liberté individuelle qu'il ne faut pas confondre avec un simple désir privé, conduit logiquement à interdire l'expression de tout signe de revendication en faveur d'un quelconque esclavage même consentant dans l'espace public, sauf à détruire celui-ci, outre des motifs de sécurité, comme espace égalitaire et/ou espace de citoyenneté qui sont au centre de la notion libérale d'ordre public.