On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

On connaît Jacques Krynen pour son remarquable travail sur les "légistes" de Philippe le Bel, ceux-là même qui furent à l’origine de l’État moderne . Mais de quel État parle-t-on précisément ? État de droit ? État de justice ? Ce n’est pas tout à fait la même chose, comme "L’idéologie de la magistrature ancienne", premier volume d’un opus plus large, vient brillamment le démontrer. Dans cet ouvrage, Krynen part d’un constat, assez étonnant dans le contexte houleux de réforme de la justice française : celle-ci constitue un véritable "empire", depuis que le droit romain est rené de ses cendres aux XIIIe-XIVe siècles, et connaîtrait même aujourd’hui un "regain" de sa puissance d’antan. Là où la Constitution est pourtant muette sur la nature exacte de ce "pouvoir" judiciaire et préfère parler d’"autorité", Krynen affirme au contraire que son emprise sur les deux autres pouvoirs traditionnels s’est affirmée au fil des siècles, et ne s’est presque pas démentie, si ce n’est durant la longue période révolutionnaire.
Loin d’avoir été entamé par l’absolutisme royal d’Ancien Régime, le pouvoir judiciaire l’a au contraire accompagné, renforcé, parfois tempéré, rarement contesté. Toujours, il lui est resté consubstantiel : "depuis le renouveau médiéval de la science du droit, jurisconsultes et magistrats n’ont eu d’autre préoccupation théorique et concrète que d’institutionnaliser le pouvoir monarchique, de le soumettre à des principes supérieurs, à des règles et à des procédures infranchissables, en une sorte de cage juridiquement dorée." . Les Lumières elles-mêmes, qui, pourtant, préparent le terrain de la Révolution Française, ne remettent jamais vraiment en question ce modèle de souveraineté romano-chrétien, puisque "les plus ardents défenseurs animateurs de la cause parlementaire ne proposent pas d’autre solution que l’absolutisme tel qu’il était compris par les élites juridiques depuis les origines : le pouvoir, pour sa pérennité et sa plus grande gloire, est absolu, mais dans les bornes de la justice." .
"État de droit" est donc sans doute trop restreint pour comprendre les nombreuses théories politiques qui, du XIIIe au XVIIIe siècle, unissent en un même corps le roi et ses juges. Tous les droits, que l’empereur romain puis le roi médiéval contiennent "enfermés dans les archives de [leur] poitrine" , ne constituent en effet qu’une infime parcelle de la justice. Celle-ci, dans son exercice comme dans les théories dont elle fait l’objet, n’est jamais l’application brute de normes légales. Elle implique l’équité, une notion dont Krynen esquisse d’ailleurs la passionnante généalogie, au fur et à mesure qu’il dévoile les fondements juridiques, théologiques ou philosophiques de "l’État de justice". L’auteur dépeint en deux temps la construction pérenne de cet État, auquel, contrairement à ce qu’assurait la vulgate historiographique, n’est pas venu subrepticement se substituer l’État administratif, au XVIIe siècle. Il explique d’abord la manière dont les magistrats se sont appropriés le devoir de justice royal, puis comment se sont manifestées les prétentions des parlementaires à exercer un pouvoir législatif.
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