Géopolitique de l'émotion
[lundi 22 mars 2010 - 21:00]
Relations Internationales
La géopolitique de l'émotion
Dominique Moïsi
Éditeur : Flammarion
Le projet est ambitieux, accessible. Les précautions d’usage sont prises pour éviter les simplismes. Dominique Moïsi reconnait, malgré l’usage des notions, que l’Occident, l’Asie, l’Europe sont des constructions historiques et artificielles, instrumentalisées
, que les émotions sont multiples et oscillantes, marquées au cœur même des cultures et des pays par de fortes inégalités de richesse et de chance. La carte géopolitique des émotions se révèle une nébuleuse d’espoir et de peur. ‘’Qui sommes nous ? Quelle est notre particularité ?’’. Un devenir gruyère. Au centre de l’analyse sont pourtant resituées les perceptions des uns et des autres, et la manière dont ces relations et ces émotions expliquent les comportements des Etats, les dynamiques de revanche de la Russie ou de l’Iran, le pessimisme et les blocages du conflit entre Israël et la Palestine, ou les comportements des foules, comme lors de l’affaire des caricatures de Mahomet. Peu à peu, entre les grands héritages historiques d’hier et les doutes de demain, une carte des émotions se déplie entre nos mains. Presque comme une évidence.
Pourtant, un premier doute vient brouiller le tableau. Comment parler de grandes civilisations, de grandes cultures, de foules ou de multitudes sans une méthode bien spécifique ? La thèse souligne que les luttes de reconnaissance ont remplacé les nationalismes du XVIIIe et du XIXe, ainsi que les idéologies du XXe. C’est pourtant un paradigme discutable. Que ce soit sur le plan des Etats ou des populations, c’est oublier que les revendications d’identités collectives et les émotions demeurent le plus souvent attachées à des conditions matérielles, des questions de territoire, de partage des ressources et de partage du pouvoir politique, c’est oublier qu’au sein des émotions, les nationalismes, et les idéologies, micro pouvoirs ou métarécits, continuent de proliférer, soufflent le chaud et le froid. De plus les peuples ne sont justement pas les Etats et les identités collectives et les émotions sont souvent instrumentalisées. Les émotions apparaissent alors, du moins dans l’ouvrage, comme une métaphore facile.
De plus, on ne peut continuer de s’interroger. Cette carte des émotions est-elle une explication ou bien un simple constat du monde? Confiance rime avec puissance. Humiliation rime avec déclin géopolitique. Peur avec impuissance. Dans cette carte du monde, les émotions sont souvent descriptives. Est-ce que les émotions expliquent réellement la géopolitique actuelle ou se trouvent être simplement les symptômes des facteurs politiques et économiques ? Est-ce que les émotions sont bien des causes profondes ou simplement des conséquences de situations objectives ? Le récit est réellement agréable et la thèse séduisante mais il eut fallu explorer plus en avant les logiques symboliques profondes de la géopolitique, de la puissance pour la puissance, expliciter les dessous des émotions
. Une culture de peur ou d’espoir sont des concepts qui flottent dans l’air du temps mais qui ne procèdent pas d’une franche rigueur et d’une construction intellectuelle solide. Que peut-on alors opposer à des impressions sinon d’autres impressions ?
Pour conclure, l’essai restitue une cartographie mentale efficace mais difficilement discutable, et donc superficielle. Adorno et Horkheimer s’inquiétaient de la démesure d’une raison prise à son mythe de progrès et d’universalisation, et de l’évolution d’un monde qui échappe de plus en plus au contrôle des hommes
. Comment penser la dialectique de l’émotion ? De l’espoir ou de la peur dans l’ensemble du monde ? Comment introduire des dialectiques ouvertes et des ponts entre les cultures ? La psychologie est encore loin d’expliquer ce qui fait la complexité de la géopolitique. Ce qui fait l’intérêt de cette métaphore des émotions, malgré tout, c’est qu’elle exprime les contradictions que les grandes tendances contemporaines, capitalisme, souveraineté, démocratie et droits de l’homme, font naitre dans la psychologie des peuples, la reformulation de ces tendances par les puissances émergentes que sont la Chine, l’Inde, la peur de l’Occident face à ces changements, et en définitive, une esquisse de la modernité dans toute son indétermination
A lire sur nonfiction.fr :
- Une autre critique de ce livre, par Martin Kessler.
Aucun commentaire