On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Au lendemain des élections présidentielles américaines, dans l’épicentre du tremblement de la terre financière, dont les secousses pourraient atteindre les pays émergents, alors que le terrorisme, la violence semblent moins contenus que jamais, nous sommes en droit d’attendre de la part des intellectuels des tableaux globaux répondant à notre soif de comprendre. La "fin de l’Histoire" de Fukuyama ou le "choc des civilisations" de Huntington ayant déçu, Dominique Moïsi nous propose de nous tourner vers les émotions pour comprendre les soubresauts du passé récent, ceux du présent et du futur. Un essai ambitieux, qui dessine la carte de trois émotions, l’espoir, l’humiliation et la peur, pour décrire le monde en mouvement. Bien que l’auteur affirme au détour d’une page en introduction que son projet consiste davantage à éviter d'oublier les émotions du tableau, plutôt que de les mettre au centre, c’est à une mise à jour importante du paradigme géopolitique que veut contribuer Dominique Moïsi.
En effet, sa thèse est qu’après le XXème siècle, celui des États-Unis et de l’affrontement des idéologies, le XXIème est celui de l’Asie et de l’identité. La confiance, en soi, en les autres, est devenue le maillon géopolitique essentiel, et se décline en trois : confiance dans le futur, c’est l’espoir porté par les deux géants asiatiques, la Chine et l’Inde, absence totale de confiance, c’est l’humiliation vécue par les pays musulmans, défiance de l’autre et c’est la peur qui s’installe dans les sociétés occidentales. Portrait schématique, mais c’est bien le but de l’auteur : permettre d’interpréter un grand nombre d’évènements, d’information, de façons d’être de différentes cultures que nous ne pourrions pas expliquer autrement.
En trois chapitres descriptifs, chacun consacré à une émotion et une aire géographique et culturelle (en un sens large), Moïsi montre par exemple que la patience chinoise vient de l’espoir de son influence future, qui explique que l’Empire du Milieu ne cherche pas à imposer sa puissance mais à se développer. De même, sur un mode très différent, pour les entrepreneurs indiens. À l’inverse, c’est le sentiment du déclin qui domine le monde musulman. Frustrations de classes éduquées mais qui n’ont pas le statut promis, des immigrés dans les pays occidentaux, rejetés et discriminés, du Moyen-Orient et de l’Iran paralysés par la haine d’Israël. Et en Occident, la peur d’un monde qui change, où la stabilité de l’affrontement Est-Ouest a laissé place à la montée de l’Orient, qui inquiète, et de nouvelles violences, qui viennent frapper jusqu’au cœur des sociétés qui se sentaient protégées.
Ce déroulement, à l’intrigue captivante, a aussi des faiblesses. Sur le plan conceptuel d‘abord, les moyens ne sont pas à la mesure de l’ambition. La rationalité n’est jamais bien loin des émotions, comme par exemple quand la Chine préfère ne pas dilapider sa crédibilité comme partenaire international et s’appuie sur sa confiance dans le futur. Realpolitik teintée de propagande à l’égard du peuple, ou réel espoir implacable d’une puissance à venir ? Moïsi ouvre parfois le parapluie des émotions le plus grand possible pour y récupérer un maximum de faits, mais ce faisant, il en oublie les définitions initiales, et est trop général pour avoir une vraie force explicative.
2 commentaires
MartinK
J'ai ouvert le livre avec exactement les mêmes préjugés que vous. Et en le refermant, j'étais convaincu de la pertinence de cette grille de lecture. Comme je l'explique, elle n'est sans doute pas suffisante, mais elle est un excellent complément à une vision trop "real-politicienne". Je vous invite à faire de même, et à revenir commenter après avoir lu le livre.
Martin Kessler
Anonyme
chine = patience
moyen orient = frustration
europe = peur
Comment peut-on "avoir envie d'aimer" un tel livre?! Parce qu'il est plein de bon sentiments? Ressaisissez-vous M. le chroniqueur.
Encore un intellectuel à deux sous. BHL fait mieux malgré ses contradictions.